‹ Histoire de la république de 1848Chapitre 18 sur 19 · BANQUEROUTE M · texte numérisé non relu

BANQUEROUTE M

' Lire, en réponae- à ces assertions glorieuses, la brocliure de

La crise devenait de jour en jour plus aig^uë. Le 1 5 mars, M. d'Argout, gouverneur de la Banque de France, vient exposer au ministre que la Banque avait escompté, du 26 août au 15 mars, 110 millions, remboursé au Trésor 77 millions , escompté 43 millions dans les départements ; que, dans la même période, rencaisse métallique avait diminué de 70 millions, et qu'il était réduit à 59. Dans ces circonstances critiques , le remède le mieux indiqué était le plus dangereux : c'était le cours forcé. Le gouvernement s'y décida; mais les limites d'émission furent fixées à 350 millions , et la Banque devait publier tous les jours sa situation dans le Moniteur. Ces deux conditions laissaient au public une certaine sécurité. Ce décret (16 mars) fut accueilli par une hausse sensible sur les actions de la Banque de France; le 15, elles étaient à 1,300 francs; le 16, elles montaient à 1,500 francs, et le 17 à 1,650 francs. L'heure des illusions était passée. Il fallait reconnaître que les banquiers ne faisaient pas d'ofEres au Trésor , que le patriotisme des citoyens ne faisait pas crédit à la République, que l'emprunt ne se couvrait pas. Des expédients, il en venait de toutes parts, depuis la banque d'État, qui, dans le système de M. Louis Blanc, devait absorber toutes les autres, jusqu'à la banqueroute, qui multiplierait les embarras qu'on la destinait à résoudre ; depuis l'étemel milliard des émigrés , dont il seyait bien de réclamer la restitution , jusqu'à la confiscation des biens de la famille d'Orléans; depuis l'emprunt forcé, jusqu'au papier-monnaie. Toutes ces solutions d'aventure, de confiscation et de despotisme, M. Gamier-Pagès eut le mérite de les repousser. Restait un nouveau système d'impôt à établir, l'impôt sur le revenu, l'impôt progressif; mais l'un et

M. Lacave-Ldplagne , qui fut sept ahs ministre des finances du roi Louis-Philippe / Observations sut l administration des finances pendant le gouvernement de Juillet y en réponse aux Rapports de M, le ministre des finances des 9 mars et 8 mai 1848. Paris, 1848.

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Tautre ne promettaient que des résultats lointains, tandis qu'il en fallait d'immédiats. Le parti le plus simple était d'augmenter le chiffre des quatre contributions directes ; les rôles étaient faits ; elles étaient déjà en cours de recouvrement. M. Ledru-Rollin proposait une augmentation de

2 fr. 50, avec exemption pour les petites cotes; M. Garnier-Pagès ne demanda que 45 centimes. Un décret du 16 mars ratifia sa proposition, et des décrets ultérieurs donnèrent également satisfaction aux préoccupations de M. Ledru-Bollin *.

La rente ne s'en trouva pas mieux. Encore quelques jours, et, le 5 avril, le 5 pour 100 tombe à 50 fr. , le

3 pour 100 à 33 fr., la Banque de France à 1,080 fr. Les actions du chemin de fer d'Orléans, mis arbitrairement sous séquestre par décret du 4 avril , qui cotaient 1,180 fr. le 23 février, cotaient 385 fr. le 5 avril ! Plus de travail , le commerce nul , l'industrie impossible , les impôts augmentés : voilà , en regard de la présomptueuse assurance de M. Gamier-Pagés, le bilan de la République! La populace l'avait faite : les propriétaires en payaient les frais, et, parmi ces frais, il fallait compter la solde de cette populace même et de ses chefs, gens affamés et remuants, pour qui la révolution de la veille n'était jamais que le prélude et l'ébauche de la révolution du lendemain !

VI. — L'ajournement des élections, obtenu le 17 mars, donnait aux clubs, aux chefs populaires, à ceux qui les soudoyaient ou les écoutaient , un délai suffisant pour pré-^ parer une journée. A les entendre, la révolution était à recommencer. II fallait un nouveau 24 février, insurrection ou manifestation , peu importe , qui mtt le pouvoir aux knains des républicains, c'est-à-dire de ceux qui, sans tran-

^ GAmmER-PAGÀs , Histoire du Gouvernement provisoire , t. VU.

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siger avec le temps, avaient conservé pure la tradition jacobine; alors, adieu aux demi-mesures, aux décrets timides, aux compromis bourgeois! La démocratie réciterait incontestée sur la France, et servie par ses plus fidèles enfiEmts. Ces projets témoignaient chez leurs auteurs d'une ambition plus égoïste que clairvoyante. Comment ne sentaient -ils pas qu'en soumettant la République à un nouveau coup de main , ils l'exposaient fatalement à une série d'assauts du même genre ; que , vainqueurs aujourd'hui , ils seraient peut-être les vaincus de demain , et que, dans cette lutte de convoitises , le triomphe irait non pas aux plus dignes, mais aux plus audacieux? Cette révélation , l'histoire de la première Répubhque la leur offrait : une expérience immédiate allait la confirmer.

La manifestation du 17 mars servit de modèle; mais les cadres étaient mieux organisés, le but plus précis, la résolution plus complète. La scission d'idées et d'actes qui s'accentuait de plus en plus entre les membres du gouvernement les rendait moins scrupuleux dans leurs relations ; il ne s'agissait plus d'intimider, mais à^ épurer la majorité. Clubs, journaux, ouvriers étaient enrégimentés ; la population flottante de la rue n'aspirait qu'à montrer sa puissance, c'est-à-dire, à servir d'instrument aux meneurs. Comme au 17 mars, les fils de la conspiration remontaient vers M. Ledru-Rollin , à qui l'on destinait la dictature; non pas que M. Louis Blanc et Caussidière abdiquassent volontiers devant le ministre de l'intérieur : mais il allait bien un programme, que les circonstances d'ailv leurs pouvaient modifier sur l'heure.

Au nombre de ceux dont la complicité semblait à la fois nécessaire et redoutable, il y avait Blanqui. Laissé aux portes du pouvoir le 24 février, il grondait depuis et s'agitait sourdement. Il n'aspirait à rien moins qu'au rôle de chef de la démocratie militante : on connaissait son ambition tenace , secrète , multipliant les menées et servie

par une. grande influence sur des hommes détermines. Il avait la confiance du peuple : c^était Taustère , Tincorrup* tible! Tout à coup, le 31 mars, M. Taschereau, ancien rédacteur du National, publia dans le premier numéro de la Revue rétrospective et la Gazette des Tribunaux repro* duisit aussitôt une pièce intitulée : Affaire du 12 mai 1839. Déclarations faites par *** devant le ministre de l'intérieur. C'était, sous forme personnelle , une série de révélations feites les 22, 23 et 24 octobre 1839. M. Taschereau ne nommait pas Fauteur; mais il se révéla en criant à la calomnie : c'était Blanqui. « II écrivait dans une lettre aux journaux : « J'y suis désigné d'une manière aussi claire que si mon nom y était articulé , bien qu'il ne le soit pas. » Son club, très-assiégé ce sôir-là , s'ouvrit une heure plus tard qu'à l'ordinaire. Blanqui y parut et dé^ clara «avec un certain embarras » {Commune de Paris) qu'il avait l'intention de combattre « la note infâme publiée par la Gazette des Tribunaux, mais qu'il lui manquait quelques documents ».. Il céda la présidence, se retira au fond de la salle, causa avec quelques personnes, mais il ne reprit pas la parole à la fin de la séance. Raspail s'exprima sur le document avec une réserve ironique , Barbes soupçonna la vérité, et Blanqui, dont l'insuffisante justification tarda huit jours à paraître , fut rangé dans la catégorie des Delahodde, des Chenu et des Victor Bouton, dénonciateurs soldés des manœuvres républicaines * .

^ Lucien Delahodde , ancien rédacteur du Charivari et de la Réforme , s'était installé dès le 24 février au secrétariat général de la préfecture de police. Il fut signalé par M. Elouin comme ayant été Tun des agents secrets de la police de M. Delessert, ce qu'établit aisément la comparaison de son écriture avec celle des nombreux rapports signés Pierre déposés aux Archives. Le 14 mars au soir, Caussidière, après avoir diaé avec lui, l'emmena au Luxembourg, et là, dans la chambre d'Albert, en présence des chefs de sociétés secrètes, il démasqua le rôle qu'avait joué Delahodde, et lui offrit même un pistolet pour se brûler la cervelle. Delahodde s'abstint d'en user; il resta en prison tout le temps que Catif^

Convaincu que la pièce avait été livrée par le ministre de rintérieur et publiée avec Tassentiment du Gouvernement provisoire , Blanqui rêva de se venger. Les partisans de M. Ledru-Rollin flairèrent immédiatement un complot sous cette rancune et se hâtèrent de le signaler. Mais déjà Blanqui n'était plus seul à conspirer, et ses menées se trouvaient couvertes ou secondées par les menées parallèles du Comité central révolutionnaire. Ses affiliations dans tous les arrondissements, ses sections armées, les traditions révolutionnaires de la Société des Droits de l' homme ^ ne permettaient pas de supposer qu'elle dût se contenter d'une manifestation pacifique. Les délégués partaient (9 avril) ou étaient partis; la Commune de Paris adjurait le ministre de l'intérieur de destituer les anciens fonctionnaires et les commissaires tolérants; ces derniers étaient signalés par leurs noms. Concurremment à cette agitation départementale qu'allaient susciter les délégués, le Club des clubs aspirait à secouer avec la même violence la popu-

sidière demeura préfet de police; après le 15 mai, M. Trouvé-Cliauvel le délivra. II passa en Angleterre, 11 a publié une Histoire des sociétés secrètes sous Louis-Philippe. Au coup d'Etat de décembre 1851, il continuait son rôle de délation. — Cbenu (Adolphe), cordonnier, capitaine des gardes de Caussidière, mêlé aux expéditions de Belgique et de Bade, fut arrêté plus tard comme ayant pris part à l'insurrection de juin. Il fit alors des révélations. En 1850 , il publia ou laissa publier sous son nom deux brochures intitulées Les Conspirateurs , où se trou- Taient retracées les mœurs publiques et privées de certains héros de Février. — Victor Bouton , ancien employé à la librairie Pagnerre , fut dénoncé le 12 avril au Club de la Révolution comme ayant fait partie de la police sous le n° 1000. — Quant à Blanqui, la paternité directe ou indirecte de la note publiée par la Revue rétrospective ne saurait lui être contestée après les déclarations faites par MM. Pasquier, Franck- Carré, Zangiacomi, Dufaure, etc., devant la chambre du conseil du tribunal civil de là Seine, lors de la plainte en diffamation portée en avril 1848 par M. Taschereau contre Blanqui. Les clubs nommèrent une commission devant laquelle Blanqui refusa de comparaître. Cette commission, présidée par M. Etienne Arago, demanda et obtint du ministère de l'intérieur communicaiion du dossier de Blanqui; il n'y a pas été rétabli depuis.

lation parisienne et à organiser cette dictature , salut rêvé de la République et des républicains. Les élections ap* prochaient, grosses d*échecs pour les radicaux : à tant de clairvoyance pour les pressentir, n'ajouterait-on pas un peu d'énergie pour les empêcher?

Entre les délégués du Luxembourg , jouant la naïveté , et le comité central , moins discret et plus hardi , la préfecture de police formait un centre armé et organisé. Outre ses Montagnards, troupe dévouée, Caussidière, nommé officiellement préfet de police le 17 mars, avait obtenu du Gouvernement provisoire la création d'une garde répubhcaine et de gardiens de Paris, et, de plus, mille fusils et trente mille cartouches , qu'il avait partagés entre la préfecture et la succursale que dirigeait Sobrier. Enfin, le Palais-National, foyer des clubs, préparait les sections pour un combat prochain. Les conciliabules de la préfecture de police n'étaient plus un mystère, et lâi prudence même de Caussidiére commençait à le trahir.

Blanqui manœuvrait dans ces divers foyers d'insurrection , détestant tous les chefs et non moins détesté par eux. Les uns pour les autres , ils étaient des instruments et des moyens, jusqu'à ce que la victoire en fît des ennemis dé^ clarés. Blanqui ne se bornait pas à agir sur ses partisans, anciens détenus politiques; il pratiquait des intelligences et parmi les gardiens de l'hôtel de ville , et jusque parmi les Montagnards de Caussidiére. La dénonciation de la Revue rétrospective l'animait à vaincre. Les clubs avaient nommé une commission d'enquête à laquelle il avait refusé de se soumettre ; c'était par un ooup de main qu'il voulait conquérir sa justification. Toutes les accusations, toutes les calomnies seraient noyées dans le succès !

Le complot était patent, public : V Assemblée nationale, informée par Garlier, directeur de la police au ministère de l'intérieur, le dénonçait chaque jour, malgré les dénégations de la Commune de Paris. On préparait.

disait-on, chez Sobrier, un comité de salut public d'où étaient exclus Lamartine , Arago , Garnier-Pagès , Marie et Marrast; MM. Ledru-RoUin , Flocon, Louis Blanc et Albert devaient s'adjoindre Blanqui, Sobrier, Cabet, Raspail, Kersausie. Blanqui ne voulait pas de M. Ledru-Rollin, qu'il accusait d'avoir livré les pièces publiées contre lui; M. Ledru-Rollin éprouvait pour Blanqui la même antipathie. Il hésitait; dans le conseil, il se taisait.

Ainsi , le gouvernement divisé ; pas de troupes à Paris, et la conviction qu'en appeler serait provoquer la guerre civile ; une garde nationale renouvelée , considérablement accrue, et dont l'esprit n'était pas connu; la garde mobile, fille des barricades et se souvenant sans doute de son origine, d'ailleurs ni organisée ni même habillée; l'étatmajor de la garde nationale lui-même promettant son concours à la manifestation dans la Société démocratique cen^ traie et possédant deux forteresses : les Tuileries, où siégeait Tétat-major et que hantaient Y illain et les chefs de clubs ; les bâtiments du Temple, réservés à l'artillerie sous le commandement de M. Guinard; la préfecture de police hostile, les clubs ligués; périls de tous côtés, ressources nulles : telle était la situation à laquelle devait foire face le gouvernement.

Lamartine et Marrast se partagèrent le soin de défendre le Gouvernement provisoire.

L'historien des Girondins se trahit dans les moyens qu'imagina Lamartine. C'était d'abord un appel aux départements, une fédération provinciale armée, représentée par trois cents bataillons de gardes nationales mobilisées , prêtes à se porter sur Paris à la moindre alerte. Rêve alors, où la garde nationale n'était qu'une ombre , mais qui révélait chez Lamartine un pressentiment instinctif de l'opinion des provinces et du rôle qu'elles seraient bientôt appelées à jouer. Un autre projet, analogue au précédent, avait reçu un commencement d'exécution. Lamartine avait

expédié au général Négrier , commandant de la place de Lille, et placé à la tête d'un corps de 25,000 hommes, un émissaire secret chargé de lui demander si le Gouvernement, au cas où Témeute triompherait, pourrait compter sur lui , soit pour marcher sur Paris , soit pour ofh^ir à Lille un asile au Gouvernement. Le général promit son concours; mais il était bien loin, et les questions poUtiques, on l'avait vu au 24 février, se résolvent en quelques heures et à Paris même.

i Lamartine avait fait des démarches d'une toute autre sorte. Il avait tenté de gagner les chefs populaires dans des entretiens particuliers. Baspail, Gabet, Lamennais, Sobrier, Blanqui lui-même , soumis tour à tour aux séductions de son éloquence, n'avaient répondu que par des adhésions difficiles à refuser, ou par des atténuations de principes que leur arrachait le bon sens persuasif de l'homme de génie ou la diplomatie souveraine du patricien. Malheureusement, ces succès qu'il obtenait dans son cabinet n'en dépassaient pas le seuil ; ils n'arrêtaient ni une manifestation, ni une émeute. Les clubistes se prêtaient une heure à l'éloquence de Lamartine, et, reprenant au départ leur liberté , ils couvraient de son apparente protection les trames qu'ils ourdissaient à leur profit. Lamartine lui-même n'était qu'à moitié dupe; comment expliquer son anxiété au 16 avril, s'il avait eu pleine confiance dans les demi-promesses qu'il avait arrachées la veille?

Armand Marrast était plus pratique et plus secret. Convaincu que la partie devait encore se décider à Paris même, c'est à Paris qu'il concentrait ses efforts.

La première chose qui fit défaut, c'était une police. M. Marie l'a déclai'é depuis devant la commission d'enquête : « Nous ne savions rien et nous n'étions pas obéis. » Marrast tenta d'y suppléer. A l'aide d'emprunts feits à la caisse du National, de son traitement comme maire de

Paris et de diverses allocations (entre autres quinze mille firancs que Lamartine lui procura sur ses fonds secrets), il parvint à s'assurer des renseignements , soit par d'anciens détenus politiques qui avaient leur entrée dans les clubs et ailleurs, soit par Tentremise de M. Garlier, soit même à la préfecture de police * • La garde de Thôtel de ville se composait de quatre cents hommes, on l'augmenta en recru^ tant sur la place nombre d'individus sans ressources qui y stationnaient sans cesse; on les habilla, et ils devinrent sinon des auxiliaires bien actifs, du moins des voisins moins dangereux. Pour dissimuler leur petit nombre, on leur faisait faire de fréquentes entrées et sorties. Blanqui avait trouvé pourtant des afBdés dans ce groupe, et plu« sieurs mirent du sable dans leurs fusils.

Restait à s'assurer le concours de la garde nationale et de la garde mobile. Le général Duvivier chargé d'organiser la seconde , bien que le décret d'institution datât d'un mois, n'avait pas encore d'habillement pour ses soldats. L'association des tailleurs de Glichy, patronée par M. Louis Blanc, s'occupait si activement des questions économiques, que les dissertations sur le travail y remplaçaient le travail. Le général ne dissimulait pas son mécontentement et portait ses plaintes au ministre de l'intérieur, qu'il soupçonnait de retarder à dessein les livraisons. Les termes dont il se servit étaient même si peu mesurés que le ministre exigea sa destitution. Marrast l'écouta, plaida sa cause auprès du ministre, et réussit à se l'attacher. Dans la première semaine d'avril , deux bataillons étaient habillés et prirent garnison à l'hôtel de ville. Quant à la garde nationale, Marrast trouva dans les élections qui venaient de se faire un prétexte pour entrer en communication avec elle. Chaque jour, il se rendait dans les

^ Commission des comptes de 1848. Rapport de M. Théodore Dncos, du 25 juin 1851. La plus grande partie des récépissés furent brûlés le 15 mai et le 22 jnin par le secrétaire de Marrast.

mairies pour procéder à la reconnaissance des officiers. Puis, rassemblant autour de lui les principaux, il les encourageait, soit collectivement, soit individuellement , à défendre la République et le gouvernement. Il parlait de dangers prochains, il recommandait la vigilance et le zèle. Sa figure sympathique , ses tendances d'ordre hautement exprimées , Tappel mystérieux qu'il faisait à leur dévouement, lui conquéraient les esprits.

VII. — Cependant , les conciliabules se poursuivaient à la préfecture de police. MM. Louis Blanc et Albert pressaient M. Ledru-Rollin de se décider. Gaussidière joignait ses instances aux leurs : souple et conciliant avec les membres du parti modéré, il se livrait vis-à-vis de M. Ledru-Bollin à sa fougue révolutionnaire. Sobrier prêchait Talliance de Blanqui , et c'était précisément cette alliance qui effrayait M. Ledru-Rollin sur les conséquences de Taven-* ture. S'il acceptait l'idée d'une nouvelle révolution, il répudiait du moins les moyens sanglants ; s'il entraînait les masses, il voulait les maîtriser. Flocon, son compagnon de lutte à la Réforme, n'approuvait ni ces rêves de dictature, ni ces alliances qu'imposerait la nécessité. MM. Jules Favre, Landrin, Garteret firent auprès de lui, le 14 avril, une démarche presque solennelle pour le détourner de ses projets. Les conseils de ces hommes devant lesquels s'étaient confidentiellement agités les rêves de dictature, prenaient plus de force à ce moment où l'heure paraissait venue de les réaliser. Sans écarter leurs conseils , M. Ledru-Rollin objectait que, l'Assemblée n'étant pas encore réunie , il n'y avait qu'un gouvernement de fait susceptible d'être modifié par un autre fait qui serait à luimême sa légalité ; au contraire , l'Assemblée , en prenant siège ,/ résumerait en elle la souveraineté et le droit. De là des hésitations; il sentait que l'action révolutionnaire

aurait son terme , moins à la convocation de T Assemblée qu'à celle des comices, et que, si le 17 mars avait préparé sa dictature , il fallait la conquérir avant le 23 avril ' . Pour rester maître du mouvement, il s'était déjà concerté avec Caussidière, qui devait faire arrêter Blanqui après le succès.

Le 15, à midi, le gouvernement tint conseil. M. Louis Blanc annonça la manifestation ; M. Ledru-RoUin signala rintervention de trois clubs qui devaient présenter un programme au Gouvernement provisoire , tandis que Blanqui chercherait à provoquer un soulèvement. Était-ce, de la part de M. Ledru-Rollin , une tentative pour amener l'arrestation anticipée de Blanqui? Quoi qu'il en soit, tout en discutant la question , le conseil n'admit point ce système d'arrestation préventive ; Lamartine considérait Blanqui comme un contre-poids à d'autres influences, et saisissait sans scrupule l'occasion d'embarrasser son collègue d'un rival dangereux. Pour lui, il demanda 150,000 francs de fonds secrets. Une seconde séance du conseil fut indiquée pour le soir ; les généraux de la garde nationale et de la garde mobile y devaient assister.

Jusque-là , le ministre de l'intérieur, en signalant la manifestation, n'avait rien révélé des préparatifs qu'il avait dû fiure pour s'y opposer. La défiance de ses collègues s'autorisa d'un nouvel incident. En sortant du conseil, ils voient affiché sur les murs le Bulletin de la République, organe officiel du ministère de l'intérieur, portant la date du 15, et où les projets des conspirateurs étaient clairement dévoilés : « Les élections , si elles ne font pas triompher la vérité sociale , si elles sont l'expression des intérêts d'une caste , arrachée à la confiante loyauté du peuple, les élections qui devaient être le salut delà République seront

^ M. Ledra-Rollin exposait cette théorie sophistique devant ses amis; il ne craignit pas de la répéter plus tard à la tribune, et s*étonna même des murmures qu'elle provoquait.

sa perte , il n'en Éaut pas douter. // ny aurait alors qu^urte voie de salut pour le peuple qui a fait les barricades, ce serait de manifester une seconde fois sa volonté et d'ajour» ner la décision d'une fausse représentation nationale. » Réédifier les barricades, recommencer la révolution, ajourner toute réunion parlementaire, déclarer Paris investi du mandat de la France entière, « le rendez-vous de toutes les volontés » , solidaire de tous les intérêts, et lui imposer « la douleur de vaincre lorsque nous aurions voulu seulement persuader »; tel était, audacieusement tracé à Favance, le programme du lendemain. Et quel rôle laissait-on au Gouvernement provisoire ? « Citoyens , il ne faut pas que vous en veniez à être forcés de violer vousmêmes le principe de votre propre souveraineté. Entre le danger de perdre cette conquête par le fait d'une Assemblée ipcapable ou par celui d'un mouvement d'indignation populaire , le Gouvernement provisoire ne peut que vous avertir et vous montrer le péril qui vous menace. Il n'a pas le droit de violenter les esprits et de porter atteinte au principe du droit public. Élu par vous, il ne peut ni empê* cher le mal que produit l'exercice mal compris d'un droit sacré, ni arrêter votre élan^ le jour où, vous apercevant vous-mêmes de vos méprises, vous voudriei changer dans sa forme V exercice de ce droit. » Parler ainsi plus encore au nom du gouvernement tout entier que du ministre de l'intérieur 5 déclarer le gouvernement solidaire de ces tnouvements « d'indignation populaire » et impuissant « à arrêter ces élans » , n'était-ce pas aussi outrageant pour' le gouvernement à qui l'écrivain infligeait ce rôle pitoyable , que pour la France vouée tout entière aux caprices de la populace parisienne et de ses chefs * ?

Par un singulier concours de circonstances , ce bulletitij

^ Un journal de Bordeaux n*o8a pas prendre au sérieux le Bulletin n*' 16 ; il prétendit que c'était un canard inventé par les royalistes.

rédigé par madame Sand et livré par elle, suivant son usage, au contrôle absolu du chef de cabinet, personne ne Favait lu avant l'impression , ni le ministre , ni le chef de cabinet, ni le secrétaire général du ministre, M. Jules Favre. Celui-ci, à peine averti, le fit arracher des murailles et courut à la poste pour en arrêter Fenvoi; il était trop tard! C'était bien le programme caché au fond de la pensée de M. Ledru-Rollin et qu'avaient souvent trahi ses entretiens, le programme banal des clubs et du Luxembourg , mais Ledru-BoUin ne l'avait ni publié ni signé : il ne le connaissait pas encore lorsque ses coUè* gués , oubliant sa dissimulation , n'accusaient plus que son impudence '.

La séance du soir ne toucha qu'incidemment à la mani* festation du lendemain : MM. Louis Blanc et Albei*t se déclarèrent impuissants à l'empêcher; Flocon désapprouva toute tentative de briser l'intégrité du gouvernement. Le ministre des finances proposa deux décrets, l'un établie sant un impôt sur les créances hypothécaires , l'autre abolissant l'impôt du sel à partir du !•' janvier 1849, mesures sans portée réelle ni immédiate , bien que destinées à « sa-^ tisfaire la Bévolution et le peuple » en soulageant le pauvre et en frappant le capitaliste. Un troisième décret, appelé par les voeux impatients de la Commune de Paris ^ de la Reforme et du National, mettait à la retraite soixante-cinq officiers généraux. M. Ârago n'était entré au ministère de la guerre que pour endosser la responsabilité de cette me*

^ M. Elias Regnault, clief du cabinet de M. Ledru-RoUin ^ d racortté depuis que madame Sand, devant partir le 14 pour la campagne, Favait invité à venir prendre l'article qu elle déposait sous enveloppe cachetée cnez son concierge. M. Elias Regnault, ap{irenant ce jour- là même qufe sa mère était à l'extrémité, courut prendre l'article et le livra saiis même le décaëlieter à l'imprimeur. Personne au ministère n'en relut les épreuves. Il n'y eut pas trois articles rédigés par nladame Sand, parmi lesquels on choisit celui-là au hasard, ainsi que M. Jules Favre l'aurait affirmé par erreur devant la commission d'enquête.

sure : aucun génëral n'avait voulu s'en charger. Ces décrets ëtaient-^ils bien opportuns , à la veille du jour où le gouvernement ne devait trouver son salut que dans la bourgeoisie et dans Tarmée ?

VIII. — Les clubs s'étaient déclarés en permanence. Lamartine et Marrast y avaient envoyé une nuée d'agents secrets qui rapportaient les plus sinistres renseignements. L'entente, toutefois, n'était pas parfoite entre les conspirateurs. Au Club de la Révolution (club Barbes) , on discute la manifestation : elle doit avoir pour but d'exprimer le mécontentement des amis de la Révolution, de demander la révocation des commissaires suspects de réaction et une modification dans la composition du Gouvernement provisoire. Mais le club n'est pas éclairé, il hésite : on nomme des délégués pour s'informer. L'hostilité de Bar^ bès contre Blanqui va se marquer nettement dans les actes. Le Club des clubs et la Société républicaine centrale veulent s'assurer le concours de M. Ledru-RoUin ; mais celui-ci commençait à se dégoûter de ses amis. Flotte, le séide de Blanqui, se rend au ministère de l'intérieur, M. Ledru-RoUin ne le reçoit pas; Sobrier s'y rend à son tour, M. Ledru-Rollin refuse de s'engager. ^ Eh bien , lui dit Sobrier, si vous ne voulez pas marcher avec nous , vous serez jeté par la fenêtre , dimanche , avec les autres ; nous sommes en mesure. »

M. Ledru-Rollin n'hésita plus. L'ambition le livrait perplexe aux aventures de l'émeute : sa eonsoience lui dictait nettement un devoir facile. Au lieu de rester au ministère exposé à de nouvelles sollicitations , il va le matin chez Lamartine , celui de ses coUègues dont la générosité native comprendra le mieux la franchise de sa démarche. Lamartine suivait de ses fenêtres les cortèges d'ouvriers se rendant au Champ de Mars, bannières au vent, a II n'y a pas

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deux partis k prendre , répond Lamartine en se levant et en tendant la main à Ledru-Bollin : il &ut combattre ou livrer le pays à Tanarchie , la République aux aventures , le gouvernement à l'opprobre. Vous êtes ministre de l'intérieur, vous êtes loyal et résolu, vos attributions vous donnent le droit de faire battre la générale dans Paris et

d'appeler la garde nationale aux armes Allez de ce pas

donner Tordre de feire lever les légions. Moi je vais faire lever les bataillons de garde mobile qui peuvent être en état de combattre... S'il y a une garde nationale, s'il y a une garde mobile, s'il y a une société, s'il y a de la vie dans la République, si nous existons, enfin, nous allons le voir. La France sera sauvée, ou nous succomberons avec honneur. »

M. Ledru-Rollin se dirige immédiatement vers l'esplanade des Invalides , où se trouvaient réunies deux légions de la banlieue ; assisté du général Courtais , Armand Marrast procédait à la reconnaissance des officiers. Sur l'ordre du ministre , le général part pour les Tuileries, où il rencontre Lamartine. Le chef d'état-major, Saisset, refusait de croire au mouvement et tardait à faire battre le rappel. Â l'hôtel de ville, MM. Ruchez et Edmond Adam avaient pris leurs dispositions et donné les mêmes ordres dans diverses mairies. Arago s'y portait pour en surveiller l'exécution. Gaussidière envoya vers midi, soit pour détourner les soupçons , soit pour placer des affidés au point principal de l'attaque, le bataillon des Lyonnais; mais, en homme avisé, Ruchez ne les laissa pas entrer à l'hôtel de ville et les posta sur la place Saint-Jean. Enfin, à midi et depai, Lamartine et Marrast arrivaient à l'hôtel de ville. Un nouvel auxiliaire s'était joint à eux : le général Changamier, qui , désigné pour un poste diplomatique , s'était rendu le matin au ministère des affaires étrangères pour y prendre des instructions ; madame de Lamartine , informée de sa

démarche, l'avait pressé d'aller rejoindre son mari. On

Taccueille avec empressement, on lui confie le commandement du palais. Ceux qui le virent en ce moment, raconte un témoin oculaire , ^rent stupéfaits de la métamorphose qui se fit en lui. Il distribue les postes, multiplie les ordres, imprime à tous son ardeur. Deux officiers lui paraissaient douteux , il les &it sortir des rangs : « Vous êtes des braves , dit-il , vous resterez toute la journée auprès de moi.» Sous sa dictée, Marrast écrit au général Duvivier de feire partir ses bataillons en masse de la place Vendôme, de déboucher en colonne par toutes les rues perpendiculaires au quai, depuis le Louvre jusqu'à la Grève , de manière à prendre en écharpe les masses populaires et à les diviser en tronçons , de ne pas disperser les troupes et de ne tirer qu'à la dernière extrémité. Le général Duvivier se contenta de renvoyer Tordre , après y avoir écrit : « C'est bien. » Il y avait alors à l'hôtel de ville environ dix-huit cents hommes composés des hommes du colonel Rey, d'élèves des Écoles et de deux bataillons de garde mobile.

Cependant, depuis le matin, de tous les points de la ville , des groupes d'ouvriers se hâtaient vers le Champ de Mars, portant des bannières sur lesquelles on lisait : Organisation du travail y Abolition de l'exploitation de t homme par l'homme. Bientôt, il s'y trouva réuni environ quarante mille hommes. Blanqui circulait dans cette foule, distribuant sa réponse aux révélations de la Revue rétrospective et faisant semer partout le n^ot d'ordre : « A l'hôtel de ville \ En même temps, le bruit courait, répandu sans doute par ses soins, que MM. Ledru-Bollin et Louis Blanc avaient été assassinés.

Enfin, le rappel bat, et la manifestation s'ébranle. Elle suit les. quais , rencontre sm' son passage cinq mille individus qui s'étaient réunis à l'Hippodrome, puis d'autres

^ Haute Cour de Bourges, 1849.

clubs. Ainsi accrue dans sa marche, elle dépasse le Louvre, atteint le Ghàtelet, et poursuit, pleine de confiance. Bien que les sons du tambour se fissent entendre dans le lointain , aucune troupe de garde nationale ou de garde mobile ne s'était encore montrée. L*hôtel de ville était inquiet et se demandait avec anxiété si les masses du peuple n'allaient pas envahir la place et assiéger la maison commune. En effet, la tête de la colonne apparaît à Tangle de la place de Grève; mais, à ce moment, la 10* légion ' se précipite du pont d'Arcole sur la place, arrête par son impétuosité la marche de la foule , et vient se ranger au pied de Fhôtel de ville. En même temps, les colonnes de garde mobile se jettent sur les quais par toutes les issues , et coupent en tronçons la manifestation, dont les groupes déconcertés s'étonnent et se dispersent. La garde nationale accourt de toutes parts, débouche sur les places, les quais, les rues, poussant un cri unanime : Vive le Gouvernement provisoire l Le président du Club de la Révolution , l'ennemi de Blanqui , Barbés , arrive à cheval à la tête de la 12* légion , et ce n'est pas le côté le moins original de<:ette journée que ce conspirateur de la veille qui se range à la défense du Gouvernement.

Lamartine et Marrast haranguaient tour à tour les députations des légions, tandis que la manifestation, réduite, morcelée, disséminée au milieu des uniformes, avait perdu tout l'avantage de sa masse. Lamartine , toujours généreux , affirmait l'unité du Gouvernement provisoire , défendait son intégrité, sollicitait la confiance. « Le Gou^

^ La 10* légion était celle de l'ancien X^ arrondissement, aiijourdliai VI1% (îonnu sous le nom de faubourg Saint'^Germain. Deux Fois encore 5 cette même légion devait venir la première au secours de la République et de la légalité menacées, la première fois^ le 2 décembre 1B51, lorsqu'elle protégeait les délibérations des représentants du peuple qui protestaient contre le coup d'État ; la seconde j le 31 octobre 1870 , lorsqu'elle délivra à Tbôtel de ville les membres du Gouvernement de la défense nationale.

Jlî LIVRE CINQUIÈME.

vemement provisoire, disaitril, vous en donne l'exemple dans la confiance méritée que chacun de nous porte à ses collègues et qu'il en reçoit à son tour. 11 en donne aujourd'hui la preuve en refusant à tout prix de se désunir

L'indivisibilité du Gouvernement provisoire doit être ainsi la conquête civique de cette magnifique et unanime manifestation. »

Quant aux délégués des ouvriers , au lieu d'être introduits devant le Gouvernement provisoire, ils ne furent reçus que par l'un des adjoints, M. Edmond Adam. La pétition qu'ils apportaient était ainsi conçue : « Citoyens , la réaction lève la tête ; la calomnie , cette arme &vorite des hommes sans principes et sans honneur, déverse de tous côtés son venin contagieux sur les véritables amis du peuple. C'est à nous , hommes de la Révolution , hommes d'action et de dévouement , qu'il appartient de déclarer au Gouvernement provisoire que le peuple vedt la République démocratique; que lé peuple veut l'abolition de tex^ ploitation de V homme par l'homme; que le peuple VEUT l'organisation du travail par l'association, m M. Edmond Adam leur répondit brièvement que le gouvernement « portait un vif intérêt aux classes ouvrières et qu'il eh avait donné des preuves ; quant à l'offrande qu'apportaient les délégués, c'était la commission installée à rÉlysée" Bourbon qui avait seule mission de la recevoir. »

Les délégués sortirent de cette audience déconcertés et irrités, et, rencontrant M. Louis Blanc, ils se plaignirent vivement; mais l'heure de M. Louis Blanc était passée. Le premier coup de tambour l'avait étonné, M. Ledru-Rollin avait repoussé ses observations. Irrité, mais sentant que le sort se déciderait contre lui s'il était absent , il se rend avec Albert , son inséparable acolyte , à l'hôtel de ville. En apprenant le langage qu'avait tenu M. Edmond Adam, il demande sa destitution : à peine daigne-t-on l'écouter. Plus d'un républicain pressait

même Armand Marrast de &ire arrêter M. Louis Blanc. On se contenta de lui infliger le spectacle de ses projets déroutés, de ses troupes dispersées, des flots de garde nationale roulant tout le jour et jusque pendant les premières heures de la nuit, à la lueur des torches, sous les fenêtres de Thôtel de ville, mêlant les acclamations au Gouvernement et le cri, devenu le cri officiel de la journée: A bas les communistes! C'était l'armée de Tordre qui se réveillait de son son^meil. C'était la garde nationale réorganisée sur. le pied démocratique qui donnait un démenti à toutes les fantaisies révolutionnaires, politiques ou économiques; c'était la revanche du 17 mars. A minuit, les rues retentissaient du passage des gardes natio-* naux , dont le succès de la journée avait enivré le zèle.

IX. — Cependant, comme il arrive des entreprises qui n'ont pas réussi, personne ne voulut avoir pris part à celle du 16 avril. Cabet s'y dédara étranger; Villain se défendait d'y avoir trempé, Sobrier la désavouait. M. Louis Blanc s'indigna qu'on eût pu soupçonner de complot les délégués du Luxembourg, et ceux-ci vinrent le lendemain à l'hôtel de ville pour protester de la pureté de leurs intentions. Caussidière se hâta de rentrer dans l'ordre : par un de ces malentendus qui ne tiennent pas seulement au hasard , la compagnie de garde nationale qui prenait le poste de la préfecture n'avait pu y entrer le 15, ni le 16, ni le 17, sur le refus des Montagnards; le 18, Caussidière les réunit, leur fit de sévères reproches et les rappela à l'exécution des lois. Blanqui seul eut la franchise de ses' desseins; il se cacha. Caussidière avait découvert sa re« traite; il sollicita un mandat d'arrêt qui lui fut promis, mais non délivré. Quant au Gouvernement provisoire, devant l'attitude énergique de la garde nationale , il craignit de verser dans le parti de l'ordre , et il s'écria dans une

proclamation (19 avril) : « Le Gouvernement provisoire protège les clubs , les clubs sont pour la République un besoin », oui, ces clubs mêmes contre lesquels il s'était armé et qui la veille menaçaient de le renverser et de le dissoudre. Et, pour témoigner de « l'impulsion énergique, vigoureuse et féconde » qu'il avait reçue de ces dangereux collaborateurs, le 17, il déclarait le principie de l'inamovibilité de la magistrature incompatible avec le gouverne» ment républicain , donnant pouvoir au ministre de la justice de suspendre et de révoquer les magistrats de l'ôfrdt^e judiciaire , au ministre des finances , de Suspendre et de révoquer les magistrats de la Cour des comptes. Et l'on

ne s'en, fit pas £aute, des deux côtés ' Le 18, l'octboi

sur la boucherie était supprimé et remplacé : P par une taxe spéciale et progressive sur les propriétaires et sur les locataires occupant un loyer de huit cents francs et audessus ; 2* par un impôt sur les voitures de luxe , les chiens et les domestiques mâles; 3* et par une contribution directe de 1 pour 100 sur les créances hypothécaires. Voilà les mesures « énergiques et fécondes v qui occupaient les loisirs du Gouvernement provisoire , tandis que d'une part les gardes nationaux , sur quitombaient ces impôts , le protégeaient de leur zèle , si imprudemment rebuté , et que de l'autre ces clubistes qu'on redoute et qu'on flatte complotaient d'enlever les membres du Gouvernement au milieu de la fête de la Fraternité !

Hypocrisie des paroles et des actes ! A peine au sortir d'une échaufFourée , on tombait dans une fête poui* amuser le peuple qu'on ne savait pas conduire et qu'on ne pouvait pas occuper! Du 16 au 20 avril, « la moitié de Paris,

' La fuspension. était prononcée le 17 contre M. Barthe, président de la Cour des comptes; le 18, contre quatre conseillers maîtres ou référendaires; le 19, contre quatre présidei^ts de Cour d*appel; le 20, contre trois conseillers à la Cour de cassation. Le 1*' mai, les conseillers maitrès suspendus étaient révoqués, et dix autres étaient adniis à la retraite.

comme le disait plus tard , Gaussidière , voulait arrêter Tautre moitié. » Chaque jour, une nouvelle panique jetait sur les places des milliers de gardes nationaux, et, le 20, il feUait fêter la fraternité^ « Tunité du peuple, de la garde nationale et de Tannée ! » En effet , une immense revue convoquait toute la garde nationale de Paris et de la banlieue ! A cette colossale parade qui dura seize heures, et où trois cent miUe hommes défilèrent aux Champs-Elysées devant Testrade du Gouvernement provisoire , il y eut du moins un profit : quinze mille hommes de Tarm^e se mêlèrent au défilé. Humiliée et bannie par les vainqueurs du 24 février , Tarmée rentrait à la faveur d'une revue , mais elle rentrait et elle restait.

Ce fiit Lamartine qui se chargea de décrire la fête dans la proclamation du lendemain. « Nous voudrions, dit-il, conserver à la postérité la fidèle image de ce jour fraternel : cette forêt flottante de, baïonnettes que seize heures n'ont pas suffi pour écouler au pas de charge ; ces fleurs , ces pavillons , ces rameaux au bout des fusils , symbole de paix dans la force; ces bataillons accourus des villes et des villages les plus éloignés, avec une partie de leur population ; ces régiments composés de* nos fils et de nos frères , rentrant dans la capitale , réconciliés et entrelacés dans les groupes armés ou désarmés du peuple ; ces visages qui ne respiraient que la concorde, la confiance , la sérénité de Tordre et de la liberté ; ces cris dont pas un seul n'a été un cri de haine ou d'alarme ; cette unanimité d'adhésion à quelques citoyens modestes et laborieux, chargés par les circonstances de veiller au salut de tous ; ce recueillement enfin , en rentrant aux flambeaux dans ces rues de Paris spontanément illuminées pour prolonger encore plus avant dans la ntiit ce jour trop court pour laisser contempler l'armée pacifique de la fraternisation! Conservez du moins cette image dans vos cœurs ! L'Europe et la France le sauront demain : TEurope, pour mesurer Tin-

216 LIVRE CfNOUIÈME.

commensurable puissance d^une natiob qui, dans une seule ville , peut armer trois cent mille hoinmes dans une nuit; la France, pour se réjouir de Tesprit qui anime Tuniversalité de sa capitale et pour dissiper les craintes que le^ ennemis de la République pourraient répandre contre la raison et contre la perpétuité de la République.

« Vous l'avez vu, citoyens ! et la France le verra par vos yeux après vous! Quand Paris armé est debout, tout s'abaisse et disparaît devant son attitude. L'ordre est garanti. La sécurité et Tindépendance de la représentation nationale sont assurées. La famille et la propriété sont sacrées. Les industries sont libres. Le crédit remonte. Le numéraire, enfoui par la défiance, réparait. Le travail, cette. propriété des travailleurs, est créé par le gouvernement, entouré d'institutions protectrices des droits du plus pauvre et du plus &ible. La fraternité ne sera pas seulement une cérémonie, elle sera la loi. La République, impérissable dans sa force et invariable dans sa marche, continuera la Révolution , mais la continuera au profit de tous; elle sera une, comme vous avez été un. Donnez-lui le temps et la force , elle vous rendra la justice entre toutes les classes, l'égalité entre tous les intérêts, l'union entre tous les cœurs, l'influence au dehors, la sécurité au dedans. »

Était-ce là une description , pompeuse et vaine comme la fête qu'elle célèbre, ou une brigue électorale à grand fracas, une circulaire à quatre cent mille électeurs?

Le 16 avril nous offre le second exemple de ces manifestations solennelles par lesquelles la souveraineté populaire était, dans le système de ses meneurs, destinée à s'exercer. Méines moyens, mêmes manœuvres, même programme qu'au 17 mars, avec un caractère plus tranché. Même programme , c'est-à-dire un prétexte déguisant le but véritable. M. Ledru-RoUin disait plus tard

LE SEIZE AVRIL. Îl7

(1849) devant la Haute Cour de Bourges : « Pour foire une révolution , on a soin dé s'emparer d*une idée sympathique à la foule ; on ne lui dit pas où Ton veut aller; mais , quand le mouvement est produit, quand le gouvernement est renversé , par un tour non moins habile y on y substitue un autre gouvernement. » Voilà la souveraineté populaire, dupe de ses meneurs! Mêmes moyens : convocation des clubs, des corporations , des ouvriers. — Pas d*armes, a-t-on dit; donc pas de complot. — Mais â quoi bon des armes contre un gouvernement désarmé? Rappelons le langage de Yillain le 19 mars : « Quand le peuple est fort,^ il peut descendre dans la rue les mains dans les poches... qui pourrait résister à cette immense pression de tout un peuple? »

Cependant la manifestation fiit vaincue , même moralement. M. Ledru-Rollin , dictateur prédestiné sous la tutelle d'un comité de salut public, ruina son crédit, même auprès des siens : quelle confiance placer dans un homme qui, le matin, jette les sections dans la rue, et, quelques heures après, y appelle la garde nationale? Il est redevenu fidèle, mais comment s'assurer qu'il ne reprendra pas sa parole et ne désertera pas sa nouvelle cause ? La manifestation du 16 avril prépare les échecs électoraux de M. Ledru-Rollin. Quant aux elubs, l'opinion les croyait puissants : l'événement démontra qu'on s'aveuglait sur leur force, comme ils s'aveuglaient eux-mêmes. Au milieu de la débâcle générale , maîgré toutes les causes de dissolution et de désordre, il se trouva à Paris deux cent mille gardes nationaux qui revendiquaient leurs droits, vingtcinq mille gardes mobiles qui , grâce à la discipline militaire , se rattachaient au gouvernement. Grande surprise pour tous, y compris le gouvernement. Il n'avait donc plus à capituler Rêvant la foule , à transiger avec les clubistes : Paris , le sanctuaire de l'insurrection , Paris défendait l'ordre et réprimait l'émeute. La population prêta aux

%i% LIVRE CINQUIÈME.

membres du gouvernement toute la fermeté qu'elle leur souhaitait et qu'elle espérait d'eux, et il arriva que cette manifestation du 16 avril, destinée à éliminer les membres modérés du gouvernement, à exalter les autres, après avoir tourné contre ses auteurs , allait rencontrer à l'heure du scrutin des résultats analogues : les victimes désignées des clubs y trouveraient un succès éclatant et leurs fevoris la déroute.

SoMMAimB. — La question électorale est au fond de tous les événements qoi prêchent : résumé rapide. — • Grculaire du 7 ayril. — La République de droit divin. — • Que feries-vous si l'Assemblée nationale ne proclamait pas la République? » — Les listes du National, — Le club de l'Assemblée nationale. — Comment les républicains du len« demain entendaient la République. -^ Circulaire de M. Tbiert. — Les faits de pression électorale établis par les comptes de finances. — «• L*élection ^ Paris; deux influences : MM. Marie et Louis Blanc. <— La liste du Luxembourg, celle de la Mairie. — Revue projetée et contremandée des ateliers nationaux. — L'embrigadement des votes : réunion au Champ de Mars, protestation de Lamennais. ^- Les élections du 23 avril ont été républicaines à Paris et dans les départements; mais en donnant ses voix à la République, la France a distingué. — Succès éclatant de Lamartine. — Infériorité relative de MM. Ledru-RoUin et Louis Blanc. — Écbec de la liste du Luxembourg et des Jacobins. — Protestations du National, de la Ré/orme et de la Vraie République : menaces à l'Assemblée. — Troubles de Limoges et de Rouen. — limoges, — Le t6, réunion de la Société pojmlaire; complot pour le lendemain. — Invasion de la salle du scrutin, lacération et dispersion des bulletins. — Rétablissement du comité provisoire de Février. — La garde nationale est désarmée. — Les membres du (Comité combattent le désordre et pacifient la ville. — Rôle de M. Trélat. — Le délégué des clubs. — Rouen. — Écbec de la liste' radicale. — Rassemblements sur la place de l'Hôtel-de- Yille. — Tentatives pour désarmer les gardes nationaux. — Démission du commissaire, M. Deicbamps. -^ Les barricades sont enlevées sur les deux rives. — Menaces des clubs et de la Société des Droits de rhomme, — Prédictions sinistres. — Incertitudes et délabrement du pouvoir.

I. -' Depuis que^ par le décret du 5 mars qui instituait le suffrage universel, la question électorale était entrée en scène, elle n'en était , à vrai dire, jamais sortie. Nous

Tavons rencontrée au 17 mars, servant de prétexte officiel à la manifestation ; elle se cachait dans Téquipée du 16 avril. Le 17 mars, on ne parlait que d'ajournement temporaire; le 16 avril, il s'agissait d'ajournement indéfini. Au fond des agitations parisiennes et départementales que nous avons racontées , derrière les coups de main qui marquent chaque mois l'existence précaire de la République, on sent la crainte de l'Assemblée prochaine et la terreur du scrutin. Ce suffrage populaire, hier, il était apte à tout; aujourd'hui c'est un mineur qu'il faut diriger et instruire; au 5 mars, la République le proclame conune son cadeau de bienvenue; deux mois s'écoulent, et elle voudrait l'écarter comme un péril.

La circulaire du 12 mars, qui provoqua de si légitimes colères ; la protestation de Lamartine , qu'appuya le gouvernement tout entier; l'énergique réveil de l'opposition dynastique, que le ministre de Tintérieur tentait puérilement de décourager et de flétrir; les élections reculées du . 9 avril au 23 ; l'envoi de délégués soldés par le Gouvernement provisoire pour propager les opinions républicaines et combattre ce qu'on appelait la réaction ; le Club des clubs fournissant les fonctionnaires, les missionnaires, le journal, l'armée, et renfermant dans sa vaste organisation tous les rouages d'un gouvernement prêt à supplanter l'autre sous couleur de le seconder ; les ateliers nationaux transformés en électeurs dont on se dispute le vote ; le Luxembourg , hier parlement ouvrier, aujourd'hui pépinière de candidats; le complot, enfin, qui, dans le désarroi général, a jBulli mettre aux mains des clubs le gouvernement de la France : tous ces faits , déjà racontés et sur lesquels il n'y a pas lieu de revenir, composent l'histoire des élections et forment le milieu dans lequel le suffrage universel , modifiant au jour le jour ses impressions et ses tendances , passait d'une sympathie improvisée pour la République à un état de défiance et parfois d'hostiUté.

M. Ledru-Rollin n'était pas d'humenr à céder sans combat. Le 7 avril, à la veille du départ des délégués, il adressa aux commissaires une nouvelle circulaire. Loin de rétracter celle du 12 mars, il semblait prendre plaisir à en accentuer Tesprit. Avec ce sans-feçon de logique qui permet aux républicains de prêcher et de £aire tout ce qu'ils incriminaient dans Ja Monarchie, le ministre de la révolution qui succédait à M. Duchâtel affirmait hautement le droit, pour le gouvernement, de se mêler à la lutte , de signaler et d'appuyer ses candidats , et cela , sans inconséquence et sans plagiât. « Le gouvernement doit-il agir sur les élections ou se borner à en surveiller la régularité? Je n'hésite pas à répondre que, sous peine d'abdiquer ou même de trahir, le gouvernement ne peut se réduire à enregistrer des procès-verbaux et à compter des voix ; il doit éclairer la France et travailler ouvertement à déjouer les intrigues de la contre-révolution, si, par.impossible, elle ose relever la tête... Est-ce à dire que nous imitions les fautes de ceux que nous avons combattus et renversés? Loin de là. Ils dominaient par la corruption et le mensonge , nous voulons £aire triompher la vérité ; ils caressaient l'égoïsme, nous feisons appel aux sentiments généreux ; ils étouffaient l'indépendance , nous lui rendons un libre essor; ils achetaient les consciences, nous les affranchissons. Qu'y a-t-il de commun entre eux et nous? »

Il ne prétendait ni procéder timidement ni cacher son drapeau : « Quoi ! nous sommes libres d'hier ; il y a quelques semaines encore nous subissions une loi qui* nous ordonnait, avec amende et prison , de n'adorer, de ne servir, de ne nommer que la Monarchie ; la République était par tout représentée comme un symbole de spoliation , de pillage , de meurtres , et nous n'aurions pas le droit d'avertir la nation qu'on l'avait égarée? Nous n'aurions pas le droit de nous mettre perpétuellement en communication avec elle pour lui ouvrir les yeux? Hommes publics sans pré-

voyance et sans foi politique, nous laisserions insulter notre drapeau! Nous nous exposerions à l'ensanglanter dans une guerre civile pour n'avoir pas osé le déployer librement! Non, nous ne méconnaîtrons pas à ce point notre devoir. Apôtres de la Révolution, nous la défendrons par nos actes, nos paroles, nos enseignements. Vigilants et résolus contre ses ennemis , nous lui conquerrons des partisans en la iBaisant connaître. Ceux-là seuls qui ne la Comprennent pas peuvent la redouter. »

Il disait donc appel au zèle des commissaires , à n l'enseignement viril » , pour « remuer profondément et pacifiquement le pays » . Il ajoutait : « Dans toutes les occasions où vous serez appelés à le guider, pénétrez-vous de cette vérité que nous marchons vers l'anarchie si les portes de l'Assemblée sont ouvertes à des hommes d'une moralité et {Tun républicanisme équivoques. » Qui étaient ces hommes? Il ne le dissimulait pas ; c'étaient : « Ceux qui ont adopté l'ancienne dynastie et ses trahisons, ceux qui limitaient leurs espérances à d'insignifiantes réformes électorales, ceux qui prétendaient venger les mânes des héros de Février en courbant le front glorieux de la France sous la main d'un enfant. » — Mais ils se convertissent, lui disait-on , les empécherez-vous de s'incliner devant la République?— « Eh bien! s'écriait M. Ledru-RoUin , puisque le choc impétueux des événements leur a subitement dessillé les yeux, soit: qu'ils entrent dans nos rangs; mais qu'ils n'aspirent ni à noys commander ni à nous con* duire. Qu'ils marchent à l'ombre du drapeau du peuple^ mais qu'ils ne songent pas à le porter..... Que le peuple s'en défie donc et les repousse. Mieux vaudrait des adver-» saires déclarés que ces amis douteux. »

M. Ledru-Rollin avait sous la main des candidats fort empressés, je veux dire les commissaires^ qui, en dépit des critiques constitutionnelles contre les députés fonc-^ tionnaires, ou des plaintes de l'opposition contre les 225 sa-

tisfaits , ne trouvaient rien d'inconciliable entre leur magistrature administrative et une compétition électorale. Si le ministre de Tintérieur avait eu un peu de logique ou seulement de mémoire , il aurait interdit aux commissaires de se présenter aux électeurs dans le département qu'ils administraient. Tel était le vœu de M. Louis Blanc; M. Ledru-Rollin ne poussa pas aussi loin le désintéressement. Il se contenta , dans cette même circulaire , de recommander aux commissaires de la discrétion dans la brigue électorale. « Laissez-moi vous dire que vous ajouterez à Tautorité morale des résolutions qu'elles (ces pensées) vous inspireront, en donnant l'exemple de l'abnégation personnelle et de la réserve dans la recherche des sufiErages. Ce serait mal comprendre , ce serait abaisser votre mission , que de la consacrer à foire réussir votre candidature. »

Telle était cette circulaire du 7 avril, dont la Commune •de Paris n'aurait désavoué ni l'esprit, ni le langage, et dont le Bulletin de la République (n« 16) donnait quelques jours après [suprà, p. 205) le menaçant commentaire. Faut-il ajouter que les candidats insultés par le ministre ne se plaignaient ni de ses violences ni de ses insultes , et que les électeurs leur en tenaient compte comme de gages de succès? Vainement le National (13 mars) conseillait charitablement aux anciens députés de l'opposition dynastique de ne pas prendre part à la lutte électorale, sans doute pour laisser le champ plus libre aux candidats de son choix ; vainement le club de V Émancipation des peu-' pies, présidé par un certain Suau , protégé , disait-on , de Lamartine , allait en députation auprès du Gouvernement provisoire pour l'inviter à exclure, par décret, de l'éligibilité, les 225 satisfaits; la feveur qui avait naguère porté les uns, les accompagnait encore, et, quant aux autres , l'opinion publique commençait à les excuser en les voyant insultés par un gouvernement et par un ministre qui les imitaient si bien.

Elle était donc de droit divin , comme Tantique Monarchie , cette République née d'hier ! Les candidats s'en apercevaient bien : dans chaque club, il se trouvait quelque personnage qui , soucieux des droits suprêmes du peuple , leur adressait in&illiblement cette question : « Que feriézvous si FAssemblée nationale ne proclamait pas la Répubhque? » Déjà, le 13 mars, M. Emile de Girardin Tavait posée au gouvernement, et il ajoutait : « Si par suite du manque de travail, de Textension de la misère et de la faiblesse du pouvoir, T Assemblée nationale ne voit d'autre terme à l'anarchie que la royauté rétablie par la régence , jettera-t-on à l'eau la majorité ou la mitraille^-t-on?» Malheur au candidat qui ne répondait pas par l'axiome républicain : L'insurrection est le plus saint des devoirs ! Ainsi pénétrait et s'établissait peu à peu dans les esprits l'idée que l'Assemblée nationale ne représenterait pas la natioo ; que le peuple , celui de Paris sans doute , conservait sur. elle un droit de suprématie et de contrôle , lequel devait s'étendre jusqu'à l'empêcher de se réunir, ou, le cas échéant , à l'expulser.

II. — Autant M. Lédru-Rollin , ses agents ou ses amis, montraient ofSciellement d'aigreur et d'hostiUté contre les candidats du tiers parti ou de l'opposition dynastique , autatit le National, et le Comité central ' , qui portait ses couleurs , voyant les anciens députés gagner du terrain dans l'opinion , usaient à leur égard de modération et de prévenances. De ce côté, l'alliance d'avant février ne semblait pas rompue ; les candidats républicains avaient le pas , bien entendu , mais sans fermer la porte aux autres. Le comité

i Ce comité, qu*il ne faut pas confondre avec le Club des clubs, siégeait dans la salle des concerts, boulevard Bonne-Nouvelle. Les membres du bureau étaient : MM. Recurt^ Clément Thomas, Ghevallon, Gorbon, Degousée, Dubois, Outin, Tkirion.

avait la prétention, digne du Club des clubs y de fournir une liste complète de candidats à chaque département [National, 10 avril), presque dans chaque liste il glissait le nom d'un rédacteur du National, Ainsi M. Léopold Duras, devenu rédacteur en chef par la retraite d'Armand Marmst, et M. Charles Thomas, pour ne citer que ces deux noms , figuraient sur ces listes , sans que ni leur notoriété de journalistes expliquât cette candidature universelle, ni leurs relations dans chaque département ces candidatures locales. C'était l'inconvénient du scrutin de liste de lEaire apparaître aux yeux des électeurs des célébrités improvisées de la veille; bien qu'inconnues, elles réussissaient parfois à la faveur du groupe dans lequel elles figuraient.

Le Club de l'Assemblée nationale n'était pas tombé dans cette erreur bien proche du ridicule. Tout en organisant une certaine centralisation d'efforts au profit de candidats légitimistes ou orléanistes , il ne publiait pas de listes générales, il n'aspirait pas, du moins en apparence, à régir la France entière. C'est dans le département même, sur place, qu'il préparait ses listes, d'où il n'excluait pas même les républicains, lorsqu'ils jouissaient dans les localités d'une notoriété honorable. M. Ch. Beslay dans le Morbihan, David (d'Angers) dans Maine-et-Loire, bien d'autres encore furent portés sur des listes dites de conciliation. En localisant ses çfForts, le parti monarchique procédait plus sûrement, et la modestie de son attitude lui valut plus de succès que n'auraient fait^ des prétentions plus ambitieuses.

On a incriminé depuis, et l'ardeur de ses circulaires et même son adhésion à la République. Singulier reproche dans la bouche des républicains ! Ils appelaient à eux tous les partis ; ils sollicitaient tous les citoyens de s'unir sur ce terrain commun; par le suffrage universel le gouvernement se subordonnait à l'opinion publique : ces appels

ëtaient-ils sincères ou non? Mais la République, comme le

Gouvernement provisoire , avait deux &ces. l^orsque MM. de Falloux, Montalembert , Rouher, de Dampierre, etc., adhéraient à la République, ils n'entendaient pas sans doute se ranger sous le drapeau de MM. Ledru- Bollin, Caussidière, Sobrier et Barbés. M. Ledru-Bollin n'avait-il pas été lui-même, au 16 avril, infidèle à ses amis pour se rallier à la Bépublique de Lamartine et de Changarnier? Ceux qu'on appelait les monarchistes n'ont pas agi autrement; seulement, leur choix était fait avant que M. Ledru-Bollin eût fait le sien, et ils n'ont pas varié comme lui. Ils voulaient la Bépublique d'ordre, et, pour la maintenir, un gouvernement ferme. N'était-ce pas le vœu de Lamartine et de la majorité du Gouvernement provisoire., sauf l'énergie ou la continuité des efforts qui aurait pu changer ce vœu en réalité?

M. Thiers, chez qui l'âge et l'expérience des hommes avaient suspendu l'enthousiasme auquel tant de gens distingués s'étaient laissé aller, acceptait sans empressement la candidature qu'on lui offrait dans les Bouches-du-Bhône. « Il est bien vrai , écrivait-il , que je n'ai ni désiré ni voulu la république ; car , dans mon opinion , la monarchie constitutionnelle était suffisante pour nous assurer une large liberté , et l'état de l'Angleterre pendant les deux derniers siècles me semblait pour mon pays une destinée qui n'était point à dédaigner. La Providence en a décidé autrement ; je m'incline devant ses décrets , et si je suis prêt à résister à toute tyrannie, je ne résisterai jamais à la force des choses , manifestée par des signes éclatants. J'accepte donc la Bépublique sans arrière-pensée ; mais je n'entends désavouer aucune partie de ma vie. »

Il traçait plus loin le rôle qu'il prétendait s'attribuer dans l'Assemblée : « Je crois qu'indépendamment de l'ex*périence acquise , qui est toujours bonne sous tous les régimes, même les plus nouveaux et surtout sous les plus nouveaux , les députés membres de la dernière opposition

pourraient être utiles , car si on veut réduire les soutiens de Ut nouvelle république à ceux qui étaient républicains il y a six semaines, on l'exposera à un grand isolement. J'ai donc consenti à éti'e porté à la députadon ; j'y ai consenti par devoir, par dévouement, par honneur, non pour travailler dans la future Assemblée nationale à une restauration déguisée, mais pour y travailler franchement à constituer la nouvelle répubhque sur des bases solides et durables, pour y défendre les conditions essentielles de toute société, la famille, la propriété , la liberté des transactions. Je prie mes amis de se dispenser de tout efFort, de ne point se compromettre pour seconder ma candidature , surtout de ne prendre aucun engagement pour mon compte ; je n'en veux prendre aucun que celui de travailler loyalement à bien constituer le nouvel ordre de choses. Prêt à remplir courageusement une mission difficile, si elle m'était confiée avec abandon, je ne la désire plus dès qu'elle m^est contestée, quelque peu qu'elle le soit. » M. Thiers était l'un de ceux que M. Ledru-Rollin faisait combattre le plus énergiquement , et , docile sur ce point aux instructions de son ministre, M. Emile Ollivier, qui avait refusé de s'engagfer contre Berryer , disait campagne contre M. Thiers jusque dans les clubs, et, plus tard, lorsque la commission du budget lui demandait compte de certaines dépenses assez importantes, il n'hésitait pas à reconnaître qu'elles avaient servi à combattre M. Thiers. Si les faits de pression électorale exercée par les commissaires ne laissent dans les récits du temps qu'une trace souvent fugitive , les comptes rendus des finances en ont gardé plus fidèlement mémoire '. Ainsi^ dans l'Aisne ^

' Rapports des 14 avril 1849 et 26 juin 1861, rédigés tous deux par M. Th. Ducoi, l'un à la fin de la Constituante, Tautre vers la Hn de la Législative. La commission de 1849 se composait de MM. Evariste Bavoux, Germain Sarrut^ Louvct, Degeorge, Comandré, Emmery, Didier, Matheix, Chavoix, Théodore Ducos, DelhcU, Achille Fouid,

le commissaire Bergeron reçoit vingt et un mille cinq cents francs de fonds secrets dont il refuse d'expliquer remploi, et qui ejurent, dit-on, pour objet de combattre la candidature de M. Odilon Barrot; dans les Bouches-du- Rhône, M. Emile Ollivier emploie treize mille cent cinquante francs en bulletins, influences électorales, etc.; dans le Doubs, M. Faivre a quinze cent quatre-vingt-un francs de dépenses secrètes dont il refuse de justifier l'emploi : on suppose que la candidature de M. de Montalembert était en cause ; dans le Morbihan , distribution de trois mille circulaires du Comité électoral républicain (celui du National, dont il est question plus haut) , et publication de quatre-vingt-cinq mille bulletins électoraux par ordre des commissaires ; dans TOise , dans Seine-et-Oise , dansTOrne, dans TAriége, distribution de bulletins, etc. Et nous n'admettons dans ce compte que les dépenses reetées par la commission , écartant celles beaucoup plus importantes qui furent mises à la charge des départements, ou dont M. Sénard, ministre indulgent, autorisa l'ordonnancement. Mais, quels que fussent les efforts des commissaires , délégués et sous-commissaires dans les départements , le terrain était trop peu préparé pour que l'esprit républicain ou jacobin y pût germer tout à coup et fournir une riche moisson de représentants. Les influences locales

de Charenceyy Druet- Desvaux y Greslet. Les noms en italiques formaient Ja minorité, d'où il résulte que la majorité était de couleur très-républicaine. En 1851 , au contraire, la commission n'est guère formée que de représentants de la droite : MM. de Flavigny, Barthélémy Saint- Hilaire, Évariste Bavoux, Champanhet, Quentin Bauchart, Baze, Gkadenet, Etienne, Druet-Desvaux, Simonot, Fortoul, de Girard, Callet, de Charencey, Théodore Ducos. Il y a des différences sensibles entre les deux rapports, quoique rédigés tous deux par le même rapporteur; mais elles portent sur les appréciations politiques, plUs timides dans le premier, plus fermes dans le second, et nullement sur les détails financiers, plus complets seulement en 1851 qu*en 1849. La conformité du rapport de 1851 avec celui de 1849, lequel émanait d'une majorité républl(iiine, donne à ces deux documents une grande autorité histeoriqu.

LE SQFFRAGE UNIVERSEL. 229

luttaient contre ces listes parisiennes qui s'abattaient sur les départements , et , bien qu'à son premier essai , le suffrage universel montrait plus de clairvoyance, de fermeté et d'initiative qu'on n'en aurait pu attendre de lui.

III, — A Paris, le nombre des électeurs, celui des candidats , la diversité dçs esprits et dçs groupes et l'indépendance des Parisiens, opposaient de sérieux obstacles à Faction du gouvernement. Toutefois, si la bourgeoisie, collection d'opinions individuelles rebelles à la discipline , était forcément abandonnée à ses libres instincts, il semblait, au contraire, que les ouvriers et particulièrement ceux des ateliers nationaux, qu'une certaine reconnaissance pouvait rattacher au gouvernement, offriraient une matière plus souple. Certes l'esprit n'en était pas homogène, le nombre en était trop grand (soixante-six mille au 1 5 avril) pour qu'on pût s'assurer de les tenir dans la main ; mais ne dût-on détacher de ce massif électoral que la moitié ou le tiers de ses suffrages, c'en pouvait être assez , soit pour compléter un appoint , soit pour donner à l'élu un rang plus élevé.

Deux influences se disputèrent cette proie. Nous allons voir MM. Marie et Louis Blanc entreprendre concurrem» ment de transformer en club électoral, l'un les ateliers nationaux, l'autre le parlement du Luxembourg.

Le 23 mars, M. Marie, conversant avec M. Emile Thomas, lui annonce l'ouverture d'un crédit de cinq millions et lui demande s'il peut compter sur ses ouvriers. Et comme M. Emile Thomas feisait observer que le nombre s'en accroissait à tel point chaque jour que la direction en devenait plus difficile et plus flottante : a Ne vous inquiétez pas du nombre, répondait le ministre; si vous les tenez, il ne sera jamais trop grand, mais trouvez un moyen de vou$ les attacher sincèrement. Ne ménagez pas l'argent; au hid^

soin on vous accorderait des fonds secrets. » Le 26 mars, il visite les ateliers, reçoit les remerctments des ouviiers, et leur répond par des compliments : a Nous sommes toujours prêts à vous entendre, que vous soyez en grand nombre ou en petit nojnbre... Ce qui fait toujours la force de votre cause, ce n'est pas le nombre des réclamants, c'est la justice des réclamations. » On demandait un local pour un club : « Partout , répond le ministre , où s'assembleront des ouvriers comme vous, si patients, si calmes, si amis de tordre, le Gouvernement provisoire sera toujours confiant. » En effet, les ateliers nationaux organisaient un club central et douze clubs d'arrondissement, autant de foyers où le gouvernement espérait se faire des adeptes et des défenseurs.

L'enseignement de M. Louis Blanc n'avait été qu'une invective, et une déclamation; il en sentait lui-même le vide et le manque de conclusions. Quant aux délé* gués, ces disciples nés de M. Louis Blanc, ils ne croyaient pas à leur maître; nulle part ses tliéories n'étaient plus énergiquement critiquées, sinon combattues, et, devant cette divergence, M. Louis Blanc aurait essuyé un échec public, si l'agitation universelle n'en avait étouffé l'éclat. Il renonça donc à l'enseignement, et appela ses auditeurs sur le champ de bataille électoral. Ainsi, de part et d'autre , le travail et son/ organisation faisaient place à des préoccupations purement politiques : désordres dans la rue , stagnation des travaux , grève générale , questions secondaires ! L'urgent était de préparer les élections , de discipliner les suffrages , et de n'organiser cette masse ouvrière que pour l'oeuvre du scrutin.

M. Louis Blanc, dans un discours qui ne fut pas comme les autres inséré au Moniteur, posa devant ses auditeurs la question de la candidature ouvrière. Sur trentequatre places , il en réservait quatorze aux défenseurs connus des intérêts populaires, les vingt autres à des omTiers.

Pour ce» derniers , chaque corporation présentait un candidat; une commission d'examen de six délégués, siégeant non pas au Luxembourg , de peur qu'on ne suspectât Finfluence de M. Louis Blanc, mais à la Sorbonne, dans le logement particulier de M. Dumas, faisait subir aux candidats un interrogatoire sur la religion, l'organisation du travail, l'organisation de la magistrature et de l'armée, les impôts, le divorce, etc.; toutes questions d'une telle gravité, et qui ont suscité tant d« controverses, que les réponses devaient être ou assez insignifiantes ou conformes à un programme connu. La commission, formée le 5 avril, entendit en huit jours soixante-dix candidats présentés par autant de corporations. Les réponses étaient sténographiées. Les procès-verbaux furent portés au Luxembourg en assemblée générale le 1 7 avril , et pendant trois jours , en présence des candidats , l'assemblée des délégués travailla à constituer là liste définitive '.

On remarquera avec quel soin (qui depuis est devenu vulgaire) la publication de cette liste était réservée pour la dernière heure, de manière que les électeurs n'eussent le temps ni de la discuter sérieusement ni d'en concerter une autre. La majorité du Gouvernement provisoire en était exclue : en pouvait-il être autrement au lendemain du 16 avril? En revanche, ceux de ses membres qui en formaient la partie dite progressive et démocratique, MM. Ledru-Rollin , Louis Blanc, Albert, Flocon et Caussidière, y figuraient au premier rang. Les neuf autres dé^ fenseurs du peuple, non ouvriers, étaient MM. Raspail, Pierre Leroux, Etienne Arago, Thoré, Barbes, Sobrier, que recommandait seulement une certaine notoriété révolutionnaire , et trois personnages moins connus : Vidal , secrétaire de l'assemblée des délégués du Luxembourg, Deplanque, Napoléon Lebon, ces deux derniers hauts fonc-

^ Pages d'hixtoirè de 1848, par Louis Blanc, p. 135 et suit.

tionnaires du Club des clubs. Venaient alors vingt noms d'ouvriers, les uns délégués au Luxembourg, les autres, tels queHuber, Martin-Bernard, Flotte, n'ayant d'ouvriers que le titre, en réalité, vieux routiers de conspiration. Au milieu de ces noms d'un caractère plus politique que professionnel, se détachait celui de M. Agricol Perdiguier, qu'avaient fait connaître du public ses écrits sur le Com-^ pagnonnage et un roman de George Sand.

En constituant cette liste, que tous les ouvriers devaient unanimement déposer dans l'urne, M. Louis Blanc eut le mérite de deviner le mécanisme du suf^age universel, c'est-à-dire l'art de procéder par masses, comme à la guerre, la nécessité d'imposer à un parti une discipline inflexible , le sacrifice volontaire des opinions et des goûts individuels au bénéfice d'un candidat commun. Mais la conscience de chacun , la liberté du choix disparaissent, et le suffrage direct se transforme en suffrage à deux degrés. N'est-ce pas là aujourd'hui même , après vingt ans de pratique, le régime presque normal du suffrage universel? N'est-ce pas à une sorte d'assemblée primaire, extra-légale mais indispensable, qu'est remis le soin de désigner les candidats? Toutefois, le suffrage universel, né de la veille, était alors trop jeune et trop novice pour abdiquer déjà son indépendance et ses droits; les ouvriers eux-mêmes étaient mus de sentiments moins égoïstes, leurs vues se tournaient encore vers l'intérêt général avant de se rabaisser à des intérêts de caste., M. Louis Blanc se fit-il illusion sur le succès possible de cette liste ouvrière? Ce serait faire tort à sa clairvoyan<je. Il est probable qu'il ne vit là qu'un essai d'organisation électorale , un moyen de compter ses fidèles, et comme un supplément assuré de suffrages pour lui-même et pour les quatorze défenseurs du peuple.

La mairie de Paris (Marrast, Bûchez, Recurt) procéda dans un sens différent. Au lieu de proposer une liste de couleur unique et tranchante , elle en fit une de conciUa-

tion ; on y voyait figurer au premier rang les membres du Gouvernement provisoire; les ministres en exercice; un certain nombre d'anciens députes de l'opposition dynastique; quelques noms d'ouvriers. Il y eut trois listes : la première , tirée sur papier rose à un* million d'exemplaires, fut, par les soins de M. Barthélémy Saint-Hilaire, envoyée par des afSdés aux maires réputés favorables; une seconde, concertée entre MM. Marie et Bûchez, se ressentait des prédilections déjà anciennes de Bûchez pour les classes ouvrières, et admettait les noms de trois ouvrier^ charpentiers (Vellu, l'un d'eux, obtint 76,777 voix), membres de Y Union des travailleurs, qui en faisait les frais et y joignait l'exposé des principes de la société. Enfin, une troisième liste , un peu différente des deux autres et patron ée encore par la mairie , fiit présentée aux ateliers nationaux par M. Jaime, l'un des directeurs, dans une réunion au Tivoli d'été, et acceptée d'acclamation ^ Ces trois listes avaient pour caractère commun que les noms de MM. Ledru-Bollin, Louis Blanc, Albert et Flocon en étaient exclus. Celle du Luxembourg, composée en majorité d'ouvriers , les flattait grossièrement de l'espérance d'un triomphe impossible ; celles de la mairie , n'en admettant que quelques-uns , éclairaient leur obscurité par le voisinage de noms célèbres qui en pouvaient assurer le succès. Cependant l'heure des élections approchait : nous avons vu conunent le Gouvernement provisoire avait trouvé dans la fête de la Fraternité (20 avril) l'occasion d'une revue électorale , et dans la proclamation du lendemain celle d'une circulaire. La mairie goûta cet exemple venu de haut : Marrast et Bûchez voulurent passer le 22 avril (veille des élections) une grande revue des ateliers nationaux sur le champ de manœuvre de Saint-Maur; le soir, il y aurait réception des délégués au palais de la Bourse, et les ate-

1 EaçiUE Tbomas, Histoire des ateliers nationaux, p. 217.

liers recevraient un supplément de solde de cinquante centimes. Mais, à peine ordonnée, Bûchez comprit à quels soupçons allait prêter cette revue , et il la contremanda. a Nous aurions été heureux, écrivit-il à M. Emile Thomas, de voir réunie cette masse de citoyens laborieux, honnêtes , dévoués à la République malgré leurs soufirances ;^nous aurions été heureux de leur prouver, par cette démâl^che et par nos paroles , que nous comprenons leurs sentiments, que nous avons une seule âme avec eux; mais il faut craindre la calomnie. » M. Emile Thomas, moins timide, représentait à Bûchez que « peu importait Timpression produite , lorsque , en définitive , le but atteint serait tout entier au profit de la modék'ation -et de la sagesse, et concourrait ainsi au maintien et au triomphe des véritables principes républicains. » Bûchez et Marrast allaient se rétracter, mais les journaux du soir (21 avril) , signalant la manœuvre électorale , les ramenèrent à leur première opinion. Dans une lettre aux maires, Marrast déclara qu'il a repoussait une aussi indigne accusation ; il a suffi qu'on pût supposer même une intention d'influence électorale , pour que cette revue fût contremandée et renvoyée après les élections. »

Le Luxembourg y mit moins de £açons. À la fête du 20 avril, Lagarde, l'un des délégués et des candidats, avait proposé à M. Emile Thomas d'inscrire son nom sur la liste du Luxembourg, à la condition que M. Emile Thomas ferait adopter cette liste par les ateliers nationaux. M. Emile Thomas. refusa. On tenta de se passer de lui. * Le 22 , les délégués adressèrent la proclamation suivante aux travailleurs leurs frères : « C'est à l'exercice du droit électoral qu'est attaché notre avenir, l'existence de nos familles ; mais ce n'est que par la plus complète abdication

^ Émilb Thomas, Histoire des ateliers nationaux, p. 228. Il est superflu d'ajouter que, les élections passées, on ne songea plus à cette rerue.

de toute susceptibilité de candidature entre les divers corps d'état, ce n'est que par l'union que nous pouvons arriver à un résultat sérieux. Ne nous disons pas illusion : si nous nous divisons, nous sommes perdus. Pour arriver à cette unité dans le vote , une réunion de tous les travailleurs de la Seine a été résolue pour dimanche, 23 avril, à six heures du matin, au Champ de Mars. Que personne n'y manque! Nous vous en adjurons, au nom de F indépendance des votes populaires. »

Aujourd'hui cet embrigadement effronté des votes n'étonnerait presque personne; mais alors il révolta les esprits. « Êtes-vous ou n'étes-vous • pas libres? s'écrie Lamennais avec son impatience native de toute discipline ; étes-vous ou n'étes-vous pas citoyens? Êtes-vous ou n'étes-vous pas hommes? La première fois que vous exercez votre droit politique , on vous assemble d'autorité , on vous met dans la main une liste que vous n'avez ni discutée ni même pu hre, et l'on vous dit impérativement : Jetez cela dans l'urne!... Est-ce pour cela que vous combattiez sur vos barricades?... Hier on vous proclamait souverains, aujourd'hui on vous traite comme des serfs qui ne doivent avoir d'autre pensée, d'autre volonté que celle de leur gracieux seigneur... Comprenez-vous maintenant où l'on vous mène? — Et vous n'êtes qu'au commencement*.» Pour répondre à cette provocation du Luxembourg, M. Emile Thomas fit afficher le soir même des circulaires où il donna rendez-vous au Champ de Mars aux élèves des Écoles, qui de là se répandirent aux Champs-Elysées, à la place de la Concorde, sur les boulevards, au Panthéon, au Luxembourg même, partout où s'étaient formés des groupes d'ouvriers. La manifestation projetée ne réunit que peu d'adhérents ; mais telle était la colère des délégués

' Peuple constituant. Lamennais ni Béranger n'ayaient été jugés dignes par M. Louis Blanc de figurer sur la liste du Luxembourg parmi les défenseurs du peuple.

que, dans la matinée, le jour même du vote, ils enva-* hirent les bureaux de YAssemblée nationale, qui avait énergiquement protesté contre leurs prétentions despotiques.

IV. — Le 23 avril tombait le jour de Pâques. Bien que peu favorables, pour ne pas dire hostiles, aux idées religieuses, il n'avait pas déplu aux chefs de la République d'inaugurer au milieu d'une grande solennité catholique le premier acte du suffrage universel. On votait au cheflieu de canton ; cette mesure, particulièrement gênante pour les électeurs ruraux, séparés souvent du chef-lieu par plusieurs kilomètres, avait été imaginée pour soustraire rélecteur aux influences conservatrices dites de clocher, et l'exposer sans doute à celles du chef-lieu, estimées plus républicaines. Mais la difficulté enhardit les cœurs , et ceux qu'on paraissait tenir éloignés du scrutin se montrèrent les plus empressés à s'y rendre.

C'était un grand spectacle que celui de huit millions d'électeurs * prenant part au vote le même jour dans *un pays qui, deux mois auparavant, n'en comptait que deux cent cinquante mille ! Que de ténèbres , quel inconnu dans cette immense manifestation ! Que d'hésitations pour le citoyen appelé à se prononcer sur quinze à vingt noms , la plupart inconnus ! On ne votait pas pour des noms , mais pour des listes, émanant de partis différents; ou bien quelques noms plus éclatants entraînaient l'électeur et décidaient de son suffrage. En vain songeait-on à travailler les esprits, à frauder les bulletins, à disputer les consciences, à discipliner les masses : l'incertitude de la

< Chiffres exacts :

InscriU 9,395,035

Yotanu 7,835,327

veille ne devait être égalée que par les surprises du lendemain. Cette France, ébranlée d'un bout à Tantre par les circulaires ministérielles, secouée par les commissaires et les délégués des clubs ; cette France qu'un coup d'État parisien avait jetée à l'improviste dans la République , et sur laquelle s'abattait le lendemain une avalanche jaco-' bine, elle intervenait enfin dans ses aflfiadres, elle allait parler!

La France électorale ne protesta pas plus le 23 avril contre la République qu'elle ne l'avait feit le 24 février; elle accepta la République et même les républicains.

A Paris * étaient élus tous les membres du Gouvernement provisoire sans exception; les ministres en titre, Gamot et Rethmont; les hauts fonctionnaires : Caussidière, Du vivier, Ruchez, Recurt, Pagnerre; les amis du Natio^ nal : Gavaignac , Rastide , Guinard , Lamennais , Cormenin , Rerger. Sur trente-quatre élus , l'opposition dynastique en comptait trois à peine ; les autres portaient tous les couleurs républicaines. Que souhaiter de mieux? Les élections départementales donnaient des résultats analogues. 'Neuf départements (Rouches-du-Rhône, Côte-

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