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CHAPITRE IV

LES ENTERREHENTS CIVILS

ÂÏDsi, tandis que les ministres s'efforçaient, chacun dans leur administration, de faiire passer dans la pratique, et d'enraciner en quelque sorte les mœurs des institutions nouvelles, le monde proprement politique était sans cesse en proie à des agitations vaines. La question cléricale était comme en permanence à l'ordre du jour, entretenue sans doute par ta secte aux mille tentacules, mais alors ignorée, qui déjà préparait ses voies. C'étaient, le plus souvent, les enterrements civils des légionnaires qui servaient d'occasion aux criailleries intéressées des partis. Depuis longtemps, j'étais occupé de trouver le moyen de couper court à ce genre d'agitations, et je songeais A en supprimer la cause. On avait réussi à faire intervenir la liberté de conscience dans cette afibire, et à faire croire qu'elle était en cause dans ta question des enterrements civils. 11 fut dès lors admis, comme un article de foi républicaine et libérale, que la liberté de conscience était en jeu dans le caractère des funérailles, religieuses et civiles. Quel que fût ce caractère, on exigeait, pour elles, un égal respect en ce sens que ' le gouvernement, dans le cas où il devait y inler-

IM HISTOIRK BB LA KfpCBLtQUE

Tenir, devait être teau, à cet égard, à uae parfeite indiffereoce. Aiosi, aux jeux de la société civile, de l'Ëlat, les manifeslaiions du culte religieux et celles de ratbéiaine pratique deTaieot être mises sur le même pied. Or, dans une société chrétienne comme était ta nôtre, il y avait quelqueiJiose de choquant à exiger d'elle qu'elle rendit aux légionnaires enterrés civilement les mêmes honneurs qu'elle réservait aux citoyens dont les dépouilles étaient escortées des cérémonies du culte religieux. H'était-ce pas montrer, pour la religion en général, et pour le culte catholique en particulier, une indifférence outrageante? C'est pourtant ainsi, par des sentiers détournés, inaperçus, à travers mille emhûcbes dressées contre la conscience publique, dans les mille .détours d'une légalité habilement exploitée, que l'on a amené, presque insensiblement, la France à prendre, sous le couvert de la liberté, une voie qui l'a conduite jusqu'à l'apostasie.

Les décrets du 24 messidor an Xtl et du 13 novembre 1863 avaient fixé les conditions dans lesquelles les honneurs militaires seraient rendus, lors de leurs funérailles, aux membres de la Légion d'honneur, sans distinction entre les légionnaires d'ordre civil et les légionnaires d'ordre militaire. Mais alors, et longtemps encore après ces dates, la question des enterrements civils n'était pas née. Les usages, conformes aux mœurs générales, répugnaient à ce genre de manifestation antireligieuse posthume.

Ce n'était que depuis très peu de temps que les idées s'étaient modifiées sur ce sujet; et que, sous le couvert de la liberté de conscience, on réclamait,

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pour les obsèques civiles, les mêmes observancea que pour les obsèques religieuses, et parmi elles les honneurs militaires rendus aux légionnaires. Et toutefois, ces prétentions affirmées de baut heurtaient encore dans ce temps-là les traditions devant lesquelles le bon ton, ne fût-ce que lui, ou roieuK la décence publique voulait que l'on s'inclinât. C'est qu'en effet les funérailles civiles étaient encore à cette époque-là, aux yeux de la presque unanimité des Français, entachées d'un certain discrédit.

De là un état d'esprit déconcerté et douloureux, lorsque, peu à peu, on vit poindre et s'imposer la prétention de faire rendre, aux obsèques purement civiles, les mêmes honneurs qu'aux enterrements religieux. L'armée surtout, gardienne des traditions de l'esprit national, sentait vivement cette atteinte portée à des coutumes vénérables. Et c'est d'après ces inspirations que, par exemple, le général gouverneur de Lyon avait, lors des obsèques de Félicien David, ordonné au piquet commandé pour rendre les honneurs attribués aux officiers de la Légion d'honneur de quitter te cortège funèbre, lorsqu'on apprit qu'il devait se rendre directement au cimetière, sans passer par l'église

Désireux que j'étais d'écarter de notre gouvernement cette cause d'embarras, je retrouvai au fond de ma pensée une idée que j'avais eue longtemps auparavant, que j'avais même exprimée dans un livre publié sous l'Empire.

L'institution de la Légion d'honneur avait, depuis longtemps déjà, dévié de son origine. Créée en vue

lis HISTOIBE DB LA RËPCBLIQDB

d'élever les cœurs A la hauteur de grands devoirs, et de provoquer à la pratique des vertus civiques, elle avait dégénéré jusqu'à devenir, trop souvent, un instrument de corniption électorale, ou d'asservissement. Elle était ainsi un ferment de dissolution de la société politique moderne, laquelle devrait reposer, presque uniquement, sur la solidité des mœurs publiques, et, pour employer i'expressioii de Montesquieu, sur la vertu. Ne serait-il pas profitable aux institutions politiques de supprimer un procédé si commode de corruption, laissé à ta discrétion de gouvernements peu scrupuleux, et préoccupés surtout d'assurer les bases de leur pouvoir politique?

Hanté comme je l'étais de la passion de fonder un Régime politique nouveau, et conformément aux principes propres à assurer sa durée, je pensais qu'il serait opportun de profiter d'une occasion toute naturelle de diminuer dans la mesure du possible la valeur de cette monnaie de corruption, et la question des enterrements civils pouvait fournir cette occasion. £n supprimant les honneurs militaires dans les cérémonies funèbres, on avait, de plus, l'avantage de faire disparaître les difficultés nées de la complication des cérémonies civiles ou religieuses. Et toutefois, je pensais qu'il convenait de maintenir les honneurs militaires dans les enterrements des légionnaires de l'armée, par la raison que, ces légionnaires étant membres de la famille militaire, c'était au soldat et non au légionnaire que l'armée rendait hommage en figurant dans ses funérailles.

Les renseignements qui me venaient de la pro-

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vince me laissaient entendre que l'on envisageait une crise ministérielle comme prochaine, et qu'on la redoutait. Je n'en veux qu'une preuve, parce qu'elle émane d'un homme qui a joué depuis un rôle considérable dans tous les postes où son mérite l'a appelé : je veux parler de M. Le Myre de Viiers. M. Le Myre de Vîlers, ancien officier de marine, puis préfet, puis gouverneur de rindo-Chine, envoyé plénipotentiaire au Siam, avec le titre d'ambassadeur, gouverneur de Madagascar, est un des rares hommes qui ont surgi et fait figure pendant cette période de notre histoire. II était propre aux plus hauts emplois, et il aurait pu, dans le gouvernement, contribuer à l'établissement définitif du Régime. On déplore que de tels hommes aient été tenus à l'écart de la politique, pour faire place à des politiciens.

Il m'écrivait la lettre suivante qui se trouvait d'accord avec les résolutions que je me disposais à prendre au sujet de la Légion d'honneur. Encore n'allais-je pas aussi loin que le Gouvernement de la défense nationale) qui avait supprimé la Légion d'honneur pour les services civils. Je transcris la lettre de M. Le Myre de Viiers :

> Limogei, le S6 novetDbra 1876.

a MONSIEDB LE MINISTRE,

■ Au sujet de la loi sur les honneurs funèbres, permettez-moi d'appeler votre attention sur le décret du 36 octobre 1870, abolissant la Légion d'honneur pour les services civils; il me semble y avoir là un

IM> HISTOIRE DB LA BÊPUBLIQaE

argument sérieux pour la défense du système pré-' sente par le Gouvernement.

u Messieurs les Députés qui vivent dans l'atmosphère brûlante de Paris ne se rendent pas compte du sentiment de la province ; il y a un intérêt capital à éviter une crise ministérielle. > , J'en fis donc la proposition au Conseil des ministres qui l'adopta. M. Dufaure était un vrai libéral, ennemi de toute gloriole. Il avait, je pense, la même opinion que moi au sujet des distinctions honorifiques qui, déviées de leur but primitif, 8er< raient plus à corrompre les Ames qu'à les relever. Je préparai donc un projet de loi dans ce sens avec un exposé de motifs 1res explicites. Napoléon, en instituant la Légion d'honneur, avait eu en vue d'organiser la société eu une hiérarchie gouvernementale très forte, et de créer un état social nouveau. Mais par le fait des hommes autant que par suite de circonstances, nées du caractère plutôt révolutionnaire des Régimes qui avaient remplacé l'Empire, la Légion d'honneur avait perdu, ea partie du moins, le caractère quasi militaire qu'il avait voulu lui donner, en même temps que l'état social avait cessé d'être une sorte d'aristocratie gouvernementale telle qu'il l'avait conçue. Pourquoi conserver à la Légion d'honneur le privilège des honneurs militaires après la vie, en associant l'armée à des cérémonies d'ordre purement civil et d'un caractère irreligieux, blessant tant de consciences? Il y avait même une sorte de disparate entre le nouvel ordre de choses et un cérémonial créé en vue d'une organisation sociale si différente.

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Le regret que pourrait inspirer la suppreggion des honneurs militaires dans les Funérailles ne pouvait entrer en comparaison avec les difficultés nées des conflits soulevés entre le sentiment public, et surtout celui de l'armée, et les passions antireligieuses qu'avait fait naitre un état de choses tout nouveau. Dans l'embarras extrême de concilier le privilège des honneurs militaires funèbres avec les susceptibilités si respectables que font naitre les cérémonies de ce genre, dépouillées de tout caractère religieux, il a paru au Gouvernement, disais-je, plus digne de trancher de telles difficultés, en proposant un projet de loi qui, en supprimant, pour les légionnaires civils, les honneurs militaires prévus par le décret de messidor an XII, est plus en accord que ce décret avec les circonstances actuelles. En conséquence, le Gouvernement propose le projet de loi suivant ;

Article premier. — Les honneurs funèbres tels qu'ils sont établis par le décret du 24 messidor an XII et par le décret du 13 novembre 1863 continueront à être rendus aux militaires de tous grades en activité de service, au moment du décès.

Art. 2. — Les décrets susvisés ne seront pas appliqués aus membres de la Légion d'honneur ni aux fonctionnaires et dignitaires de l'ordre civil.

Je n'étais pas sans inquiétude sur l'effet que produirait sur le Maréchal ce projet de décret. Avant de le présenter au Conseil des ministres, je me rendis à l'Elysée pour le lui communiquer. Je le luî lus et je lui exposai mes raisons, sans en dissimuler aucune. Je fus un peu surpris de la facilité arec laquelle il les adopta.

lit HISTOIRE DK LA KÊPUBLIQOB

Aussi ma surprise n'en fut-elle que plus grande, lorsque, à la séance du 23 novembre, k la Chambre des députés, je lus le projet de loi et l'eiposé de ses motifs, et que je ta» témoin de l'émotion qu'il causa. Ce fut, de tous les côtés de la Gaucbe, une explosion de mécontentement violente, non pas confuse mais éclatante. Après un moment d'étonnement de ma part, — ce qui devînt tout à coup pour moi un spectacle, etme rendilcettc faculté complèted'observation, qui m'a toujours laissé mon sang-froid dans les circonstances mêmes où ma personnalité était le plusen jeu, — ce fut l'explosion d'indignation jouée ou sincère de la fraction la plus jacobine de ta Chambre. Je vois encore, par exemple, le colonel Langlois jetant les bras au ciel, et les autres, exprimant par le geste et par la voix comme une colère violente A la fois et confuse. Sans doute, mais je ne m'en rendais pas comptealors, la franc-maçonnerie, qui avait ses principaux adeptes dans la Gauche montagnarde de la Chambre, voyait avec colère lui échapper cette bonne fortune de pouvoir associer l'armée à des cérémonies empreintes d'hostilité et de mépris pour les cruyances religieuses. Mais surtout, je pouvais surprendre, une fois déplus, ce qu'il y a de foctice et de faux dans le goût affecté des purs démocrates pour le dédain des distinctions honorifiques et pour l'égalité. Il semblait qu'on ■nsullAt la démocratie, quand on touchait d'une main impie aux hochets de la vanité.

Ce fut une belle colère, suscitée en apparence par les seotiments les plus purs! Elle était si violente que l'on proposa de voter, sur l'heure, le rejet

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LOTTES CONTRE LE UIKISTÈBE DCFADRE lia

du projet de toi, afio d'infliger à l'audacieux ministre la peine qu'il méritait. Toutefois, j'avais dans la Chambre alors des amitiés fidèles. On réclama qu'il fût procédé selon les formalités ordinaires, et que le projet fût renvoyé dans les bureaux; ce qui fut adopte. Mais dès ce moment, le Parlement parut être eo butte à desagilatioss sans cause appréciable. Naturellement, les adversaires de la République profitaient de cet état des esprits, pour exciter davantage les passions de parti et les animosités personnelles. On sentait vaguement que quelque veot d'aventure menaçait déjà l'édifice gouvernemental. Le parti de la Droite notamment, toujours acharné, au fond, à la ruine du Régime si récemment inauguré, acharné aussi à sa propre perte, apercevait dans cet incident une occasion de dislocatioit et de me faire sortir du gouvernement, ce qui eût satisfait sa passion particulièrement animée contre ma personne. Ils avaient pour cela sans doute leurs raisons, que la raison ne connaissait pas. La commission chargée d'étudier le projet de loi subissait le contre-coup de ces vents de tempête, partagée qu'elle était entre le désir de ne pas contrarier la passion de la Chambre éveillée sur ce sujet, et la crainte d'ébranler le gouvernement. Nous le savions. Je pensais d'ailleurs que la ques< tion posée ne justifiait pas de telles agitations ; et je jugeai, avec mes collègues, qu'il était plus simple de foire disparaître la cause de ces dissentiments, dont nos adversaires se réjouissaient déjà de profiter, et de retirer le projet de loi. Je fis part de ce dessein à mes collègues, qui l'approuvèrent; et, ce jour-là

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même, en me rendant à la Chambre avec MM. Teis- «erenc de Bon et M. Léon Say,jc leur annonçai que j'allais retirer le projet de loi, dH le début de la séance.

Je demandai en effet la parole, et je dis :

■ Le gouvernement avait été mû, personne n'en peut douter, par le désir sincère d'être en accord parfait avec tous les sentiments des membres de cette Chambre; c'est-à-dire de concilier, autant qu'il lui était possible, les principes de la liberté de conscience, les principes d'égalité que personne ne peut contester aujourd'hui, avec les dispositions du décret de messidor an XII, et les circonstances nouvelles qui sont nées du temps. Le gouvernement, après avoir présenté le projet de loi que vous connaisses, s'est concerté avec la Commission nommée dans les bureaux. De ce concert il n'est pas sorti une entente complète entre la Commission et le gouvernement. Dans ces circonstances, le gouvernement a cru sage et utile au bien public de retirer purement et simplement le projet de loi qu'il avait eu l'honneur de vous présenter. »

Cette déclaration dérouta les mauvais desseins de beaucoup de gens. Hais le rapporteur de la Commission, M. Laussedat, animé d'ailleurs, à mon égard, de bons sentiments, crut devoir donner satisfaction aux passions irréligieuses d'une fraction importante de la Gauche, celle qui s'était montrée si hostile au projet de loi. Il demanda à interpeller sur l'heure le Gouvernement, en déposant un ordre du jour ainsi conçu :

n La Chambre, convaincue que, dans l'application

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qu'il aura à faire désormais des décrets relatifs aux honneurs funèbres, le gouvernement saura faire respecter les deux principes de la liberté de conscience et de rëgalitë des citoyens, sans aucune distinction; passe & l'ordre du jour, n

J'étais à mon banc; je fis rapidement la réflexion que, du moment où nous avions retiré notre proiet de loi, la conséquence logique voulait que l'on appliquât à la lettre le décret de messidor Sans quitter ma place, je me levai, je consultai du regard MM. LéonSayet Teisserencde Bortqui étaient assis à mes côtés et je dis : <> Le Gouvernement n'a rien à dire sur l'interpellation; il accepte l'ordre du jour qui est proposé. ■> Applaudissements répétés. Je m'assieds; l'ordre du jour fut voté par 357 voix contre 31.

Le lendemain matin, nous fûmes convoqués en Conseil au ministère de la justice, place Vendôme. Je fus étonné de cette convocation dont je ne soup-> connais pas le motif. A peine étions-nous assis, le général Berthaud demanda la parole. Je fus le plus surpris du monde de l'entendre revenir sur cette affaire des cérémonies funèbres, et sur la séance de la Chambre. A mesure qu'il avançait, je vis qu'il me prenait à partie directement, et il finit par des propos désobligeants, et par des allusions aux procédés dont j'aurais usé au détriment de mes collègues et de lui en particulier, le tout sur un ton et dans des termes qui ne permettaient pas de se tromper sur les intentions du généra). Je demandai la parole : je fis le récit de tout ce qui s'était passé : j'invoquai le témoignage de MM. Léon Say et Teis-

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sercDC de Bort, qui le donnèrent dans des termes contrasUnt avec le tonde M. Berthaud — el,àcet égard, je terminai en disant que la question ne pouvait être réglée en Conseil des ministres, qu'elle le serait sur un autre terrain. M. Dufaure intervint alors avec sa haute autorité, et, dans un sentiment doal je n'eus qu'à me louer, mais sans faire aucune allusion, en parfait galant homme, aux expressions de provocation, par lesquelles j'avais terminé mon exposé. Alors M, Berthaud, se levant de sa place, vînt me tendre la main, en déciarantque les explications données par moi et par mes collègues devaient faire disparaître tout malentendu. A quelles suggestions avait obéi le général? Je n'ai jamais pu le comprendre, n'ayant aucune idée ni d'ailleurs aucun souci des propos tenus, et des petites conspirations ourdies à mon égard, dans le monde de l'Elysée et aussi, me parut-il, dans le monde militaire. Je ne pouvais concevoir la pensée que l'on me représentât comme un détracteur, sinon même un ennemi de la religion, de l'armée, de la justice, qui ont été l'objet constantde mon culte intime le plus fervent. M. Berthaud, qui était un brave bomme, avait cru, sans doute, que j'avais trahi les intérêts de l'armée et lui-même dans un vil intérêt d'ambition personnelle, en conformité d'ailleurs avec la physionomie spéciale que me donnait le monde conservateur, et qui n'était même pas une caricature, puisque la caricature n'est que l'exagération des traits qu'on a. C'est une faute de ne pas assez se soucier des manœuvres louches et des faux bruits, médisances ou calomnies que l'on répand sur vous, lorsqu'on a

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un râle dans la politique. On a besoin de l'opinioD, surtout 80US les régimes parlementaires, où l'opinion publique est d'importance. J'eus le tort, dans cette circonstance comme toujours d'ailleurs, de ne pas assez m'en soucier, tandis que les sourdes menées malveillantes faisaient leur chemin. Toute une intrigue louche, et pour moi inintelligible, fut mise en son jour par l'intervention à la tribune d'un député obscur de la Droite qui se fit le porl«- Toix de je ne sais quels soupçons d'intrigue, les mêmes sans doute qui avaient éveillé la susceptibilité, restée pour moi comme une énigme, du général Berthaud. Ce député jugea donc A propos de me poser à la tribune une question qu'il supposait sans doute écrasante :

« Samedi dernier, dit-il, M. de Marcère a déclaré accepter au nom du Gouvernement l'ordre du jour proposé par M. Laussedat, président de la Commission de la loi sur les honneurs A rendre aux membres de la Légion d'honneur. Depuis lors, le bruit s'est répandu que M. de Marcère avait fait cette déclaration sans y être autorisé par le Conseil des ministres. Je viens demander h H. de Marcère de vouloir bien s'expliquer sur ce point. ■

A ce moment même, le ministère était démissionnaire, et j'aurais pu refuser de répondre. Mais il ne me convenait pas de me dérober. Je répondis simplement : ■ Lorsque l'honorable M. Laussedat m'eut adressé son interpellation, j'étais à mon banc; presque aucun de mes collègues n'était à ce moment auprès de moi. Interpellé par M. le Président de savoir si j'acceptais ou si le gouvernement acceptait

l'ordre du jour proposé, je me suis levé rapidement, saDS avoir eu le temps ni les moyens de consulter tous mes collègues, et je prononçai les paroles qui ont été reproduites dans le Journal officiel. " Et alors le député de dire : « Je prends acte des paroles que nous venons d'entendre et des explications données par M. le ministre de l'Intérieur, explications qui dégagent la responsabilité de ses collègues. » C'était dans les derniers mots dont, à ce moment précis, je n'imaginais même pas la portée, qu'était le venin.

M. Guyot-Montpayroux, qui était de mes amis, voulut lui aussi dégager la responsabilité du ministre de l'Intérieur, et il demanda à m'adresserune interpellation. Son intention était de me permettre de percer à jour cette niaise et ténébreuse intrigue. Mais Gambetta dit : ■ Il n'y a plus de Cabinet ». J'eus l'impression sur l'heure de l'éraflure d'un stylet; le même dont je sentis beaucoup plus tard la pointe, mais alors cette fois jusqu'à la garde. Au contraire Guyot Montpayrous, en ami véritable, et pour donner à son intervention la conclusion pratique qu'il en espérait, dit : «Dans ces conditions, et en présence des applaudissements qui ont accompagné les paroles de M. le ministre de l'Intérieur, je retire mon interpellation, le vote d'avant-hier ne pouvant être contesté, n

Quant à Gambetta, avec ce bon garçonnisme que ses thuriféraires prenaient pour une joyeuse grandeur d'Ame, il ne m'en a jamais voulu beaucoup du mal qu'il me faisait. Aussi bien, c'était pour la cause !

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LUTTES CONTRE I.E MINISTERE DUPAUBB Itg

J'ai relaté un peu longuement cet incident, non pour en tirer avantage, maie parce qu'il éclaire les menées obscures et louches qui constituent presque toujours la trame de la politique des partis dans un régime parlementaire. Tandis que des ministres, que je suppose à la hauteur de leur mission, s'efforcent de faire sortir des institutions politiques et de leur administration spéciale les avantages qu'elles comportent pour le bien puhlic, s'ils sont, par caractère ou par parti pris, inattentifs aux intrigues ou aux pièges tendus par des envieux déçus, ou par des hommes de parti aveuglés par la passion, ils se trouvent quelque jour enveloppés de je ne sais quel brouillard fait de calomnies et de mensonges; et ils succombent sous les coups, parlcmentairement corrects, qui sont autant de coups de poignard dans le dos. La seule consolation qu'on en ait, est de se dire qu'il en a toujours été de même- L'arme seule varie avec les époques : poison, calomnie ou stylet.

Ge petit scénario a un autre mérite, il est la représentation, en raccourci, de toute la politique de cette période où nous sommes, de 1876 à 1879. Mêmes questions en jeu, mêmes intrigues et mêmes personnages. Le Centre gauche y tint les premiers rôles : les intrigues étaient nouées et suivies passionnément par la Droite des deux Chambres, ayant son point d'appui à l'Elysée; tandis que le personnage à multiples figures qui jouait un rôle analogue à celui du traître dans les drames, tenait ses assises dans quelques bureaux de presse ou dans la

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aalle de la commission du budget de la Chambre des députés. Et après diverses péripéties, le divertissement Bnit par le triomphe de République jacobine. Mais nous n'en sommes encore qu'à un des premiers actes.

Tandis qu'à la Chambre, j'éprouvais personnellement l'échec que je viens de raconter, M. Dufaure au Sénat n'avait pas une meilleure fortune.

La question de l'amnistie des crimes commis pendant la Commune avait été remise en jeu, et faisait l'objet d'une proposition de loi portéeau Sénat. M. le Maréchal était intervenu par une lettre rendue publique. Il préconisait l'oubli, par le moyen d'une sorte de prétention qui aurait couvert le passé. La même question avait été reprise par M. Berthaud, procureur général à la Cour de cassation et sénateur, mais sous une forme plus juridique. Il proposaitune prescription légale pour le plus grand nombre des individus qui, à raison des faits se rattachant à la Commune, auraient pu être compris dans des poursuites judiciaires. M. Dufaure avait accepté, et it avait même défendu cet amendement. Le Sénat le repoussa.

M. Dufaure, je pense, profita de ce votedu Sénat, bien qu'il n'eût pas un caractère politique proprement dit, pour donner sa démission. Il avait éprouvé des échecs successifs devant la commission du budget è la Chambre. Il était sans cesse en butte à des réclamations relatives au personnel de la magistrature. Quand il vit que le Sénat lui-même lui faisait défaut, il préféra sans doute tomber au Sénat que devant les marques de mauvais vouloir de

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la Gauche de la Chambre des députés. Et sa démission coïncida précisément avec l'échec que je venais de subir moi-même devant la Chambre. Le cabinet, parle foit de son président, était tout entier démissionnaire.

Certes, certaines fractions irréductibles des par- I tis de Droite avaient sans cesse entravé la marche de notre gouvernement. Mais il est vrai de dire que l le premier ébranlement donné à l'édifice que nous I venions à peine de fonder, fut donné par les Républicains. Déjà Gambetta avait dit de ce ton fatidique qu'il affectait : u II faut suivre la Chambre ou se démettre » , montrant par là son inconscience, son incompréhension d'un Régime vraiment républicain. Ce n'est en effet que par l'équilibre de toutes les ' forces gouvernementales : pouvoir ministériel, pouvoir parlementaire et, au-dessus, le pouvoir présidentiel, que dans un État démocratique, on peut assurer la paix et l'ordre nécessaires à la vie sociale. Mais que peut la sagesse d'unpetJtnombre, dans un État où toutes les convoitises et toutes les ambitions sont déchaînées?

Ainsi, le premier ministère formé après la mise en train de la Constitution de 1875 avait vécu. Il avait fait son œuvre, avec la confiance et avec cette sorte d'entraînement joyeux de la jeunesse. Tous ses membres s'étaient connus à l'Assemblée nationale. N'ayant été mêlés à aucune des intrigues qui avaient tant agité cette Assemblée, ils avaient les uns pour les autres une estime mutuelle; pleins

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du même esprit, animés du même zélé pour l'établissement du nouveau Régime ; jaloux de Bxer, en justice et en équité, les règles de l'ère nouvelle; sans esprit de secte et sans ressentiments, ayant à cœur de fonder la République conservatrice destinée, dans leur pensée, à abriter tous les intérêts et à sauvegarder tous les droits. Je ne crois pas qu'aucun ministère, à aucune époque, ait été animé d'un tel esprit de eoncorde, de sentimeats plus conformes & l'œuvre entreprise, d'une telle volonté de faire aboutir des desseins identiques, en même temps que de cordialité et d'estime réciproques. Ce fut sûrement la plus belle époque de la République, celle de la jeunesse et de l'élan joyeux vers un av-enir que nous envisagions tous comme le terme des évolutions qui avaient agité, fatigué et presqueépuisé la France depuis plus de cent ans.

Je n'oublierai pas, dans cet exposé rétrospectif, le groupe d'bommes véritablement supérieurs qui m'ont donné alors leur concours dans l'administration intérieure ; les Boislile, les Normand, Voisin et Gigot, les deux frères Gambon, les Gizolme, les Le Myre de Vilers, Sébline alors préfet ; et tant d'autres hommes éminentsquifurenti'honneur de ce Hégime à son aurore, et qui sont devenus, dans des directions diverses, les meilleurs serviteurs de l'Etat, et les bommes les plus en vue de leur temps. Qu'ils reçoivent ici l'hommage de mon souvenir reconnaissant. Ils furent mes compagnons d'armes, plus que mes subordonnés, et ils avaient merveilleusement compris l'idée que je m'étais faite du Régime que nous voulions fonder.

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