‹ Histoire de la république de 1876 à 1879Chapitre 47 sur 71 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE HiniSTÈRE DE JULES SIMON

La crise ministérielle était ouverte, sans qu'il y eût eu un acte parlementaire formel coodamnant la politique du ministère. Mais il était évident que M. Dufaure de son côté, moi de l'autre, nous rencontrions dans le Parlement une opposition quasi personnelle plutôt que politique à' proprement par? 1er. Et cela était si vrai qu'il ne fut nullement question de changer le Gouvernement. M. Dufaure était démissionnaire, tous les ministres l'avaient suivi, mais il était en quelque sorte entendu que j'étais le seul qui fût à remplacer. La crise toutefois durft longtemps ; dix jours, et ceils qui avaient entrée dans les coulisses purent assister à une comédie assez amusante. 11 ne s'agissait pourtant que de trouver un ministre de l'Intérieur qui fût en même temps président du Conseil. Mais cela n'alla pas sans quelque intrigue.

DyGoogle

M. Jules Simon, qui était persona grata à l'hôtel SaÎDt-Geoi^es de M. Thiers, et qui avait une situation hors ligne dans le parti républicain, fut désigné comme la personne qui convenait le mieux dans la circonstance. Pour remplacer M. DuFaure à la Justice, on fit choix de M. Martel. M. Martel était ua ancien parlementaire. Comme député du Pas-de- Calais, il avait figuré honorablement dans le corp» législatif de l'Empire, parmi les libéraux de l'opposition; puis, dans l'Assemblée nationale, au Centre droit, sans qu'il eût très précisément pris place A droite ou à gauche; excellent homme, très considéré, d'humeur accommodante, un type de ces parlementaires qui font également bon visage au pouvoir et à l'opposition, mais sans bassesse.

M. Jules Simon, d'après l'opinion commune, accentuait dans le gouvernement l'idée républicaine. Il est un de ces hommes dont la biographie est partout, dans ie souvenir de ses contemporains et des générations qui ont suivi. M. Picot, secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales et polîtiques, a fait de lui un portrait complet, auquel il n'y a rien à ajouter. Je n'ai été mêlé à sa vie politique que pendant un court espace de temps. Il avait de très bonne heure conquis la renommée, et il la garda pendant toute sa vie. Déjà très en vue, dès sa première jeunesse, il fut toujours au premier plan, parmi les hommes des générations successives auxquelles il a été mêlé. Professeur, écrivain, orateur, homme politique, il apparaît toujours dans les hauts rangs, sans avoir jamais occupé le premier. Depuis 1848, il avait joué ua rôle actif dans la poli-

tique, et il s'était rangé dan» le parti avancé républicain, frisant parfois même le socialisme. C'est ainsi que, lors de la formation de l'Internationale, création de M. Tolain et d'autres socialistes de marque, pendant le second Empire, il s'était fait inscrire sur la liste des adhérents, où il occupait le numéro 606, ce qui, par parenthèse, lui a été souvent reproché d'un ton de plaisanterie peu spirituelle et plutôt malveillante, il fréquentait alors les réunions populaires, et il avait figuré au corps législatif de l'Empire, parmi lesCin^ . Lors de la Révolution du -t septembre, il se trouva naturellement désigné pour être membre du Gouvernement de la Défense nationale. Après la guerre, et sauf au dernier moment, il fit constamment partie du gouvernement de M. Thiers, avec le portefeuille de l'Instruction publique et des Cultes. M. Thiers faisait grand cas de ses talents; mais il le plaçait moins haut que M. de Bémusat, de qui il disait qu'il était un homme supérieur. Dans le gouvernement, soit en 1870, soit depuis, Jules Simoii' avait dépouillé les opinions et les allures révolutionnaires du temps jadis. Son esprit très élevé, sa délicatesse d'homme de lettres, ses aspirations naturelles le rangeaient parmi les hommes de gouvernement. Ce sont les hommes que leur bon sens et leur intérêt bien compris distinguent des révolutionnaires, jusqu'au point de tes en séparer.

Parfois sans doute ils se croient obligés de se servir d'eux, mais sitôt arrivés, ils se hAtent de les renier ou du moins de répudier leur concours. Ce n'est pas toujours en cela l'ambition seulement qui

I6« HISTOIBE DE LA b£PDBLIQ>JE

lea guide. lU se rangent aussi bien aux cooseils du bon sens et du patriotisme, qui ont sur eux un empire d'autant plus grand que leur intelligence est plu» haute. Il n'en est pas moins vrai que les concessions que, à l'ongine de leur fortune politique, ils s'étaient crus obligés de faire aux exigences des partis, nuisent A leur autorité morale, et qu'elles les suivent, dans la vie, comme un regret et comme une cause de feiblesse. Ainsi en fut-il pour Jules Simon, dont les talents, d'ordre vraiment supérieur, ne purent jamais faire oublier tout à fait les commencements. Des talents! il les avait presque tous à un très haut, et, quelques-uns, au plus haut degré. D'un esprit développé par une haute culture, et très souple, d'une intelligence très ample et ouverte, d'un esprit très fin, un peu chat, et in6nîment avisé, d'une éloquence tout à 6iit admirable et pourtant peu persuasive, parce que l'art s'y montrait un peu trop; intéressant au plus haut degré, comme un sujet d'observation à mille faces diverses; spirituel, parfois jovial avec un fond de mélancolie et d'amertume; bon enfant, et tout A coup ^d'humeur incommode; souple et variable & l'infini; se possédant toujours, avec parfois des airs d'abandon et de confidence; ayant un juste sentiment de sa penonnalitë, avec, par échappées, quelque complaisance; ayant frdlé toutes les opinions dans ses pérégrinations à travers la politique, mais sans avoir jamais tait litière de certains principes auxquels il resta attaché invinciblement, tels que la liberté et la justice : des vertus domestiques réelles, autant qu'on en peut juger du dehors ; et qui, dans les derniers

LE SEIZE UAI 161

temps de sa TÎe, s'élevèreQt jusqu'à la sublimité : c'était un type d'homme ioBniment supérieure ses entours et aux partis avec lesquels il avait, tropsou- ▼ent peut-être, coqueté, et sa fortune ne fut point égale à ses mérites, parce qu'il se fit bien souvent tort à lui-même. Dans !e gouvernement, ii se montra à le hauteur de sa fonction, tant qu'il fut placé à la kète de l'Instruction publique et aussi des Cultes, où il esoetlait, disait-on, à négocier avec le clergé et avec Rome ; si bien que l'on prétait à Mgr Dupanloup ce mot : « Simon sera cardinal avant moi. • Au ministère de l'Intérieur, il sembla plutét dépaysé. Là, se montrait en lui la faiblesse des universitaires, en général. Ils connaissent très bien le monde de la pensée, et très mat le monde réel. Pour être un bon ministre de l'Intérieur, il faut connaître les lois générales qui règlent les rapports des citoyens entre eus; non pas seulement les lois écrites, mais les hommes, les classes diverses de citoyens à tous les degrés de l'échelle sociale, leurs mœurs, leurs passions, leurs tendances; et savoirdiscernerles mesures propres à diriger tout cet ensemble vers le bien général. Il faut connaître les mœurs, les habitudes et les tendances de chaque région, et y adapter le choix des fonctionnaires. Il faut connaître aussi les ressorts secrets qui font agir les partis politiques, manier avec souplesse le puissance gouvernementale en l'exerçant avec discernement et avec mesure, . comme un maître de maison qui sait traiter son monde, et non comme un maître d'école qui mène des enfants. Autant dans l'administration de l'Instruction publique Jules Simon se montra à la hau-

Page 1