LES CAUSES REELLES DD SEIZE MAI
L'effort que lei partis avaient hit sur eux-ménies pour laisser s'établir et pour laisser vivre le nouveau Régime n'avait pas, comme on l'a vu, duré longtemps . Le renversement du premier ministère formé en mars 1816 avait marqué le terme de cette ère de paix, si rapproché de son commencement. Déjà les intrigues avaient repris le dessus, et chaque parti songea de nouveau à faire tourner les événements à son profit.
Ce n'est pas cependant que la politique inaugurée au commencement de l'année 1876 fût dès ce moment et défioitivementabandonnée. M. Jules Simon aurait encore pu faire tourner au profit de la République conservatrice l'ébranlement momentané qui se fit alors sentir dans le monde politique. Parmi tes conservateurs qui, après les élections de janvier 1876, avaient formé le généreux dessein de se rallier à la République, tous n'abaudonnèrent pas dès ce moment leur voie. Ils attendaient les gages que devait leur donner M. Jules Simon, tant pour la direction sûre et féconde de l'administration, que pour la marche de plus en plus résolue du gouvernement dans les voies conservatrices. On attendait beaucoup
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dé lui. Dans les premiers jours de son ministère, et pendant assez longtemps, il fut en position d'affermir la République par le concours de l'Elysée et d'une importante fraction de conservateurs, tout prêts à lui donner leur appui.
Jules Simon ne répondit pas tout à Fait à ce qu'on attendait de lui. Lesqualités de son esprit, qui étaient réelles, ses talents incontestables, son habileté de conduite qui était grande, toutes ces supériorités, qui le servaient grandement dans la conduitede sa politique personnelle, ne servirent à rien ou tournèrent même contre ce qu'on attendait; c'est-à-dire un gouvernement sûr de lui, s'imposantaus partis, et conquérant la confiance publique ; une direction ferme, résolue et dominant tous les courants, de façon à former une puissante opinion publique qui se serait ralliée autour du Marécbal, en accord avec son ministère. Il manquait à cet homme, supérieur en beaucoup de points, cette part d'autorité qui s'attache à l'unité de vie. Beaucoup de gens mettaient en doute la solidité de ses principes conservateurs, sur lesquels il lui fallait s'appuyer; et comme, d'autre part, il laissait flotter les rênes de l'administration proprement dite, il ne rattachait pas au gouvernement cet ensemble imposant de la population qui cherche dans le gouvernement une direction et qui lui donne, en retour, un fort point d'appui. L'Elysée et son entourage, qui, au début, ne lui étaient nullement hostiles, ne trouvant pas en lui l'ancre de salut sur laquelle ils avaient compté, ne lui continuèrent pas indéfiniment le crédit qu'ils lui avaient d'abord accordé.
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Mous tuiTiont toutes lea fluctuationB de ce cavire mal gréé et mal dirigé dans lea coociliabules du vendredi (oir A l'hôtel BeauTau; et d'autre part, j'étai* averti de l'état d'esprit de l'Elysée, surpris, patientant d'abord, de plus en plus tigri contre le rainislère, qui trompait si étrangement toutes les espérances qu'il avait fait naître. Cette impression qu'on éprouve i distance, quand on cherche A se rendre compte des causes immédiates qui ont amené l'événement du 16 mai, je la retrouve dans les notes que je tenais alors sur les faits de chaque jour. • M. Jules Simon, écrivais-je, sent bien que les choses ne marchent pas comme il le faudrait, mais il en rejette la faute sur tout le monde, excepté sur lui : sur la Chambre indocile, sur ses ennemis personnels, sur Gambetta, sur le Maréchal qui lui fait défout, et il annonce, comme s'il ne la préparait pas lui-même, la tin de tout ceci comme étant l'œuvre de ses adversaires. * Il est bien certain, BJoutais-je, que tes partis se préparent à proBter de cette situation ; et c'est là le plus clair de ce qu'on appelle en ce moment la conspiration.
Au mois de mars, M. Durfort de Cirraç, — M. Durfort de Civrac était un des hommes les plus considérés et les plus considérables de la Droite : un petit homme dont l'esprit semblait fait comme le corps, solide, tassé, bien posé et qui donnait l'impression d'une Ame bien faite et d'une intelligence ouverte et bien pondérée ; un de ces membres de l'aristocratie française, exempts de tous les faux airs de grandeur qu'affectent les gens qui aspirent à y prendre rang sans en être; avec de
la dignité sans effort; et que son bon sens préservait des eiLagérations de puritanisme politique qui sont agaçantes autant que répulsives, parce qu'elles affectent des prétentions plutôt niaises et sans sincérité, — me dit qu'il serait très opposé à la formation d'un ministère de Droite, tant il pensait que l'expérience d'une Itépublique conservatrice devait être faite avec sincérité. Et j'ajoutai : ■ Il me parait qu'en efFet les partis monarchistes ont renoncé, quant à présent, à prendre en main le gouvernement. L'esprit public n'est pas dispose à un tel retour en arrière. Les gens avisés parmi les conservateurs ne veulent pas recommencer la faute du 24 mai, ni s'exposer à heurter davantage Topi- ' nion publique, et à la retourner contre eus. Ils espèrent en secret que la République, grAce aux terreurs qu'inspire le radicalisme et au désarroi gouvernemental, perdra de plus en plus de terrain; et que le moment arrivera, où ils pourront tenter de rallier le pays à une tentative de réaction. Dans les alentours de l'Elysée, on conseille la même ligne de conduite; mais là, l'inspiration est tout autre et procède d'un certain machiavélisme. MM. Decazes, d'Harcourt et Laurier acceptent, disent-ils, Jules Simon, et ils déclarent qu'il faut vivre avec lui. Mais c'est que, au fond, ils comptent sur lui, en effet, pour achever l'œuvre de décomposition du parti républicain dans le pays et dans la Chambre. C'est par là que la direction donnée à la politique intérieure par M. Jules Simon leur plait. J'ai vu M. Thiers ce matin (29 mars). Il m'a parlé de u ce K pauvre Martel qui avait accepté l'intérim de l'In-
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* térîeur, pendant que, disait-îl, Simon ra se pro-
■ mener dans le Midi. Maîa i) a dû le remettre à
■ Waddington. Ils perdent la t6te et ils se plaignent
■ amèrement du Maréchal. Je leur aî dit de pré- « parer leu r doaiicr, de relever tout leurs griefs afin
■ de pouvoir, A un moment donné, mettre le Mare-
■ chai dans son tort vis-A-vis du pays ■ - Tandis que M. Tbîers me parlait, je pensais que M. le Maréchal et son entourage faisaient sans doute te même cal< cul, et qu'ils se préparaient à mettre le ministère et la Gauche de la Chambre dans leur tort devant la nation. Et dans ce jeu c'est le Maréchalqui aurait eu le beau rôle. — M. Thiers me dit encore : a II faut les soutenir tels quels, et marcher avec eus, Simon est malade. Il succombe sous le fardeau, mais il faut le soutenir. — Sans doute, ai-je répondu, mais il me semble qu'ila tort dese plaindre partout, comme il le fait, du Maréchal. Gela ne parait pas sérieux. — Oui, mais il est malade. Il s'aigrit et s'emporte aisé' ment. D'Harcourt annonce publiquement, croyant n'être pas entendu, que le ministère sera renversé au 1" juillet. Ils veulent avoir le pouvoir à celte date, pour faire les élections départementales et municipales. Nous avons intérêt h garder la petite part de pouvoir qui nous reste. — Gambetla m'inquiète, aije ajouté. Je ne puis comprendre ni ce qu'il veut, ni où il va. Le parti républicain se fait des illusions étranges sur l'étal d'esprit du pays. Si on soupçonnait le triomphe de Gambetta, le pays ferait un bond énorme en arrière. — Cela est vrai, dît M. Thiers, la bourgeoisie se résigne à là Bëpublique, plu« qu'elle fté l'a^cepfe. L'àtrciMM ftc
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Messe était plus rapprochée de la Royauté constitutionnelle en 1790, que la boui^eoisie ne t'est aujourd'hui de la République. La République l'inquiète. Ce n'est pas qu'elle soit aristocrate. Non, au contraire, elle a plutôt des instincts jaloux. Mais il y a, dans les allures du parti républicain, quelque chose de brusque, de désordonné, de chimérique, qui la fait reculer. Elle ne se résigne que parce qu'elle a vu des hommes considérables se jeter dans cette voie. Quant à moi, c'est ce que j'ai fait. Derrière le comte de Chambord, il y a l'ancien Régime. Derrière le comte de Paris, il n'y a rien. Derrière le ■Prince impérial, il y a Sedan. Qu'y avait-il à faireî Rien de mieux que d'accepter la République et de la servir franchement. — Je me levai; il a dit le mot de la fin : Vous ne sauriez croire combien je reçois de lettres de toutes parts de personnes qui me disent ; « Vous ne rentrerez donc pas au poua voir!...* et il a pris mon adresse pour ni'écrire pendant les vacances en cas de besoin, n ' u Le 12 avril. — Léon Say me raconta qu'ayant diné la veille chez H. le comte de Paris, celui-ci lui avait dit : ■ Je m'aperçois avec chagrin qu'un grand a nombre de mes amis préféreraient encore l'Empire à la République. Quant à moi, je préférerais cent B fois la République. Je m'épuise à le leur dire ; mais " j'y P^>^^ ™^ peine. «
it Le liavril. — Le vicomted'Harcourt était venu me voir, la conversation a porté sur Jules Simon, dont il constatait l'étonnant échec. Il me dit entre autres choses, que Jules Simon avait déclaré au Maréchal, lort de sft première entrtvtrt àrtc lai :
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qu'il entrait au ministère avee l'intention de coor tenir l'influence que Gambetta avait sur la Chambre, u Or, nous savions que des relations étaient étaa blies entre eux par l'entremise de Laurier. La a France sent qu'elle n'est ni gouvernée ni ada ministrëe ; et, tandis qu'elle s'attachait l'an dernierà la forme du gouvernement, je crains que H depuis lors, elle n'ait fait un grand pas en arrière. £t comme je lui rapportais le propos du comte de Paris, il m'affirma que le plus grand nombre des Orléanistes était très éloigné de l'Empire. Seulement ils ont peur de la République avancée, Gambettiste, etc., et ils sont persuadés que l'union des Gauches conduit à ce but. C'est ce qui explique leurs apparentes défaillances. Ils avaient compté sur M. Simon pour former avec lui une majorité cons' titutionnelle modérée contre l'extrême Gauche et contre les intransigeants. Simon a eu le plus beau rôle à jouer, et il n'a pa? su le prendre...»
Nous étions bien près du 16 mai, quand M. le vi* comte d'Harcourt me tenait ce langage. Or précisément, vers le même temps, dans un de ses entretiens du vendredi avec les états<majors de la Gauche (c'était le 24 mars), M. Simon avait tenu un propos, dit en l'air en apparence, mais qui avait une portée voulue. Il se plaignait d'être en butte à des ennuis de toute sorte : ■ Au mois de juillet, dit-il, vous aurez un ministère Fourtou » , puis il était passé outre, comme s'il lui était échappé une parole imprudente qu'il eût voulu faire oublier. Mais un des assistants, naïf celui-là, m^is embarrassant par son honnêteté même, M. Bernard Lavergne sç leva.
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• Vou« avez dit, tout à l'heure, ud mot qui m'a frappé, dit-il, et ai ce n'est pas un jeu de conversation je TOUS prierai de nous expliquer ce que vou» avez voulu dire : vous avez parlé d'un ministère Fourtou qui se préparait — cclairez<nou8. « Cette înTttation fut comme une porte ouverte à la sortie que sans doute M. Jules Simon avait préméditée (I) . Il avait un double but : faire toucher du doigt aux représentants des groupes de la Gauche les périls qui les menaçaient; s'assurer leur concours dans la lutte qu'il avait, disait-il, à soutenircontre le Maréchal et contre l'Élysée; et faire reporter sur eux la responsabilité d'une situation devenue menaçante pour la République.
Ce sont ces dessous de la politique suivie dans les groupes de la Chambre, dans te Gouvernement ou à côté, qui donnent la clef des événements de ce temps-là, et en particulier de cet épisode du 16 mai, qui parut si extraordinaire aux contemporains, et que les uns attribuèrent à un coup de tête du Maréchal hanté par la crainte de la Révolution violente. ou A des desseins prémédités de changer, peut-être à son avantage particulier, la forme même du Gouvernement. La vérité est plus simple et moins dramatique. Le fait est que M. Jules Simon n'avait pas réussi à donner aux Chambres ni à TÉlysée l'impression d'un Gouvernement consolidé et fonctionnant avec cette régularité qui donne confiance dans l'avenir. Il inspirait une sorte de sentiment d'inquiétude
(1) Tonte celte tc^ne eit relatée diD* lea note* qoe je recaeilliii chtque jour, tur le* érénemeDU dont j'^tai* le t4!moiii.