‹ Histoire de la république de 1876 à 1879Chapitre 69 sur 71 · M HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

M HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE

dans leurs circonscriptions, reprenaient contact avec leurs électeurs, et commençaient, tant par la presse que par des discours ou des entretiens rendus publics, une propagande dont l'effet ne devait pas tarder à se produire. Le ministère s'en efhaya. Aveuglé par la passion de couper court à cette propagande, et dans le désir de l'arrêter, M.deFourtou n'imagina inen de mieux que d'envoyer aux préfets la circulaire suivante :

• Pwù, te Si mai 18T7.

> MoNSiEDB LE Préfet,

■ Dans sa circulaire aux procureurs généraux, le Président du Conseil, ministre de la Justice, a rappelé que la loi frappe, non seulement les fausses pouvelles propagées par les voies de la presse, mais aussi le mensonge, sous quelque forme qu'il se produise, dès qu'il est proféré publiquement.

a Les rapports qui vous parviennent ont du vous signaler la difFusion, dans votre département, des bruits les plus alarmants et les plus perfides répandus parles ennemis du repos public. Le prétendu trouble apporté aux transactions commerciales par l'acte patriotique du 16 mai, l'état de nos relations internationales, sont te plus ordinairement le thème servant aux adversaires du gouvernement à répandre de fausses nouvelles de nature à troubler la tranquillité publique.

D Si ces fausses nouvelles sont répandues dans les lieux où le public est admis, tels que les cabarets, spectacles, etc., le délit est caractérisé par le discours tenu ou la parole dite en public comme il le

serait par la publication dans le journal, et vous devrez, chaque fois que des délits de ce genre tous seront signalés, en déférer immédiatement les auteurs h la justice.

■ Tous voudrez bien donner des instructions, eu ce sens, aux fonctionnaires placés sous vos ordres, notamment aux commissaires de police. Vous me signalerez d'ailleurs les cafés, cabarets et débits de boissons queleurspropriétaireslaisseraientse transfonner en lieux de propagande, et vous m'en proposerez la fermeture par application de l'article 2 du décret du 29 décembre 1851.

' Recevez, etc.

■ Le minisire de [intérieur, « DE FOCRTOU. ■

Ce n'est pas sans un sentiment pénible que l'on trouve dans un document officiel de pareilles incitations à l'inquisition et au mouchardage, si contraires au caractère français. II a fallu, depuis lors, descendre jusqu'au degré où nous sommes, pour trouver des analogies à ces procédés de gouvernement.

Ce n'était rien moins que l'inquisition planant surlapensée même, expriméedansde simples conversations, par des propos entre amis, échangés n'importe où. On imagine aisément que de pareilles instructions devaient être appliquées dans leur sens le plus aigu par un personnel administratif et judiciaire, poussé à tous les genres de zèle par ses chefs hiérarchiques, et talonné par la crainte de l'échec final d'^ne entrepriseà laquelle son propre sort était

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lié, et dont l'issue n'éUît pas sans ÏDSpirerdesiaquiétudes aux espiiu avisés. On hésitait maintenaai devant la dissolution, qui, quelques semaines plus t6t, paraissait l'unique moyen de salut ; c'est que, dans la Droite du Sénat, des méconteatem«its s'étaient ttil jour qui pouvaient hire craindre sur le résultat des élections.

Il fallut mettre enjeu le Maréchal lui-même, déjà trop engagé pour revenir en arrière. Il se prêta à employer soninfluence personnelle pour rassembler ses troupes ; et à la rentrée des Chambres, le I6juin, le ministère apportait au Sénat une proposition de dissolution...

Cette dissolution était prévue par tout le monde. Elle était d'ailleurs rendue inévitable par la résolution prise dans les groupes des Gauches des deux A^emblées, et rendue publique, de ne voter aucun crédit, sauf ceux destinés & la reconstitution des forces militaires; à plus forte raison, de ne pas voter le budget, tant que l'on neserait pas rentré dans les règles constitutionnelles ; autrement dit, aussi longtemps que l'on aurait devant soi le ministère de Broglie.

Il était évident que H. le Maréchal se trouvait dans la nécessité absolue d'user de sa prérogative, en demandant au Sénat de prononcer la dissolution de la Chambre, puisqu'il lui était devenu impossible de gouverner avec celle qui avait été élue en février 1876.

A la première séance du Sénat, en effet, M. le duc

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de Broglie lut le projet de résolution de diBsolutioDi en demandant l'assentiment de cette Assemblée. Dans te passage le plus saillant de ce projet, on fai< sait dire au Maréchal : « Je m'adresserai avec confiance à la nation. La France veut comme moi maintenir intactes les institutions qui nous régissent; elle ne veut pas plus que moi que ces institutions soient dénaturées par l'action du radicalisme ; elle ne veut pas qu'en 1880, le jour où Us lois constilulionnelles pourront être révisées, tout se trouve préparé d'avance pour la désorganisation de toutes les forces morales et matérielles du pays. Avertie à temps, prévenue contre tout malentendu et toute équivoque, la France, j'en suis sûr, rendra justice & mes intentions, et choisira pour ses mandaires ceux qui promettront de me seconder, n

On ne pouvait annoncer plus clairement l'ère de nouveau ouverte des candidatures officielles. Mais surtout, lorsqu'un tel langage était tenu par des ministres voués à l'idée d'une restauration monarchique, on ne pouvait se méprendre sur le sens de l'allusion feite à l'échéance d'une revision, prévue et renvoyée à l'année 1880, mais qui pourrait être rapprochée, selon le résultat des élections.

Le même jour, 6 juin, la Chambre des députés étant en séance, le président Grévy donna lecture d'une demande d'interpellation déposée à la séance du 18 mai.

Elle était ainsi conçue :

■ Les soussignés, considérant que le ministère annoncé ce matin (le 18 mai) par le Journal officiel

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est composé des hommes dont la France a déjà condamné la politique ;

a Que leur présence au Pouvoir compromet la paix intérieure et extérieure ;

■ Demandent & interpeller le Gouvernement sur la composition du cabinet.

• Signé : DE Harcére, Dbvoucoux, de Rëhdsat, Lepère, Floquet, Leblond, Camille Sée, France- Chauvead, Dbuhel, Brisson, Madieb de Montjad, Lefètbe, Dbéo, Locerot, Spdlleb, Locis Blanc, Bernard- La VERGNE, Danelle-Beinardin, Laussedat, TiRARD, Mabcbllin Pellet, Albebt Grévt, Jodr- NADLT, Robert de Massy, Fate, de Mabt. •

Les signataires étaient tous membres des bureaux des trois groupes de la Gauche.

M. Bethmont la développa. Aussitôt, le Ministre de l'intérieur lui succède à la tribune.

M. de Fourtouy monta d'un pas résolu, et le prit tout d'abord sur un ton agressif :

■ Messieurs, dit-il, je ne répondrai que peu de mots au discours que tous venez d'entendre. Il me semble qu'un long débat devant vous, à l'heure présente, serait superBu. Le désaccord qui existe entre la majorité de cette Assemblée et le Président de 1« République est tellement profond, tellement absolu qu'il ne peut sortir de nos délibérations rien qui motive, soit ici, soit au dehors, une situation politique nette, précise, dévolue désormais au seul jugement de la nation, (Approbation à droite.J

a Nous n'avons pas votre confiance, vous n'avez pas la nôtre, v (Nouveaux applaudissements à droitt-J

LE SEIZE UAI tsa

Un membre à gauche. — ■ Nous avons le pays. " Un mot de son discours donna lieu à un incident qui fit un énorme eCFet, et qui eutun retentissement prodigieux.

Il venait de dire : ■ Oubliant que les hommes qui sont au Gouvernement aujourd'hui sortaient des élections de 1871, qu'ils avaient fait partie de cette Assemblée nationale dont oo peut dire qu'elle a été ta pacificatrice du pays et la libératrice du territoire... a II n'avait pas achevé sa phrase que l'un de nous se leva comme ma par un ressort. C'était Gailly, député des Ardennes, maire de Charleville où il avait vaillamment subi te bombardement et l'occupation des Allemands, Ame droite et forte, honoré entre tous. Il siégeait auprès de moi. Il s'était levé; et, désignant de sa main étendue M. Thiers qui était assis sur un des bancs de la Gauche, au-dessous et un peu A droite de lui. u Le libérateur du territoire, dit-il d'une voix vibrante qui remplit toute la salle, le voilai (1) ■ Presque en même temps que lui, Gasimir-Perier s'était levé, lui aussi, et faisant le même geste, répéta les mêmes mots. Et aussitôt toute la Gauche de l'Assemblée, qui remplissait tes deux tiers des gradins, se lève et redit, avec des cris vingt fois répétés : ■ Le libérateur, le voilà! n Les tribunes, bondées d'une foule

(1) Je ne >■!■ qasl peintre Iteaucoup pliu tard, par igaoraac» da fait OD par conrtiaanerie, a peint an tableau de cet ipiiode où il repi^aeDte Gambetta faiiant le geite et diNuit l«« parolea de Gailly. La Térii^ e>t que Gambetta joua le Me et fit le ge»t« que Doui faiiion* tooi en noai atMciant à U parole et an geite de Gmillr-

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aussi passionnée en ce moment que la Chambre elle-même, étaient en proie à la même agitation. Les spectateurs, debout, joignaient leurs cris et leurs applaudissements à ceux des députés. Et peudant ce lempg-là, Grévy, impuissant à réprimer un tel mouvement qui emportait tout le monde et luimême sans doute, semblait, par son silence même, s'associer à cette manifestation. M. de Fourtou, à la tribune, impassible, en apparence, devant ce spectacle terrifiant pour un orateur, restait interdit et sans voix.

Combien de temps dura cette sorte d'apothéose? je ne sais. Elle dura longtemps. Pendant ce tempslà, M. Thiers, comme écrasé sous cet enthousiasme qui le payait de tant d'ingratitude, était resté seul assis, cloué sur son banc, la tête baissée et ne pouvant retenir ses larmes. Ce fut un spectacle inoubliable, une de ces scènes merveilleuses qui sortent, en France, de l'àme des foules, dont te sens artistique supérieur donne à de telles manifestations je ne sais quelle beauté et quelle grandeur, lorsqu'une idée noble ou un sentiment généreux les soulève.

M. de Fourtou, reprenant son discours à la suite de ce passionnant épisode, s'appliqua à prendre à parti le Radicalisme dont il trouvait l'expression dans les Cahiers aux Électeurs, connus sous le nom. de Programme deBelleville de 1869. Ens'attaquant au député du XX' arrondissement, le ministre de l'Intérieur tombaitdans l'erreur commune à ses collègues du ministère qui, en désignant Gambetta comme le vrai chef du parti républicain, grandissaient singulièrement, aux yeux du pays, un homme

.dont ils ravÎTaientla popularité, justement acquise peadant la défense nationale, mais très atteinte et presque effacée depuis.

' Ainsi mis en cause, Gambelta sut très habilement, quoique ayant l'air de s'en défendre, souligner la position hors rang que lui assignait le discours du ministre de l'Intérieur. ■ H. de Fourtou, dit-il) a déroulé un long discours à la partie personnelle duquel je dois une brève réponse n et il ajoutait : » Je ne m'attendais pas à entendre dire qu'une des raisons principales qui ont amené la prise du pouvoir qui nécessitait, à ce qu'on prétend, la séparation des mandataires du pays était un programme électoral développé par moi en 1869 » ; puis emporté par son sujet, en proie à la fièvre qui secouait alors tout le monde, surexcité par la tempête d'injures et d'invectives qui pleuvait sur lui, il déploya tous ses dons oratoires, et fit une de ses belles et vigoureuses harangues, où il s'inspira de l'état violent des esprits et des circonstances presque tragiques du moment.

Son discours motiva l'intervention de deux membres du gouvernement. A la séance du 19 juin, le duc Decazes prononça un long discours où il essayaitde rassurer l'opinion publique très inquiète des bruits de guerre qui couraient. Il prétendit que l'acte du 16 mai n'avait tait que rendre plus solide et plus durable la paix.. M. Paris répondit à l'autre [tartie du discours de Gambetta : en un langage modéré et quasi conciliant, le ministre des Travaux publics montra ce qu'étaient, ce que voulaient les conservateurs et le Maréchal.

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