MORT DE M. THIERS
Léon de Maleville était un familier de la maison Thiers; il datait du temps de Louis-Philippe et il avait joué un rôle assez brillant à cette époque; il était alors député, et il appartenait au camp des libéraux rangés autour de M. Thiers contre M. Guizot. Un beau vieillard encore vigoureux, quand je l'ai connu à Versailles. Il portait bien les ans, quoiqu'il eût la manie d'user de procédés artificiels qui dénaturaient, sans les cacher, les atteintes de l'âge; d'humeur aimable, sans façon et sans prétention, de parfaite politesse, comme les hommes politiques d'autrefois. Il siégeait surtout dans la pièce qui servait de salle des pas perdus à Versailles. Assis près d'un énorme poêle autour duquel se tenait en permanence une parlotte, il semblait vraiment qu'il avait une clientèle et qu'il donnât audience. Il connaissait tout le monde, et tous le saluaient avec cordialité. Il frayait avec tous les Régimes; mais, dévoué à la politique de M. Thiers, il servait utilement à faire la transition entre le passé et la République. Quoique assez détaché en fait d'amitiés, comme la plupart des hommes qui ont longtemps vécu, surtout dans la vie publique, il montrait pourtant un certain goût pour les réunions des quelques membres du Centre gauche qui passaient leurs soirées de loisir chez Ricard ou chez moi. Gomme il contait à ravir, il s'y complaisait, et il nous charmait par des récits sans fin sur les hommes qu'il avait connus et sur les événements qu'il avait vus, du temps du roi Louis -Philippe ou pendant la deuxième République. Il avait été alors ministre de l'intérieur dans le ministère Odilon Barrot. Mais il y était resté peu
de temps; il avait refusé de livrer le dossier de l'affaire de Boulogne, la descente sur le rivage de France effectuée par L.-N. Bonaparte. L'Elysée vit bien alors qu'on ne pourrait rien faire de lai, et il dut rendre son portefeuille.
Un' certain jour, pendant la présidence de ]\ï. Tliicrs, à Versailles, on avait eu des craintes sérieuses à son sujet. Il était resté dix-neuf heures plongé dans une sorte de sommeil léthargique, et son médecin, M. Barthe, ne répondait pas de sa vie. Personne, en dehors de la famille, n'en sut rien. Pourtant on crut devoir prévenir M. Léon de Malevillc,qui accourut et qui se préoccupa de ce qui pourrait arriver si M. Thiers venait à mourir. Il alla che^ Grévy, le prévint qu'il avait une communication grave à lui faire. Alin d'être à l'abri de tout importun, ils firent une promenade en voiture, dans le parc. Malcville exposa les craintes que l'état de M. Thiers faisait concevoir. Sur quoi, Grévy se montra consterné. Puis Maleville ajouta : « Nous avons compté sur vous, le malheur échéant. Je viens vous prévenir afin que vous preniez vos mesures, il faut que ce soit vous qui le remplaciez. « Après quelques instants de silence, Grévy dit d'un ton sans réplique. « Jamais; ne comptez pas sur moi. Jamais je ne serai président de la République. » En vain Maleville lui fit-il toutes les représentations que les circonstances lui suggéraient; en vain lui montrat-il que, dans l'état où étaient les partis dans l'Assemblée nationale, s'il n'acceptait pas de remplacer M. Thiers, le sort même de la Ilépubliquc serait compromis et sans doute perdu. Il n'en put rien
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obtenir. C'est à ce souvenir peut-être que Grévy faisait allusion quand il nous disait que les alarmes de M. Thiers à son sujet n'avaient cessé que longtemps après notre séjour à Bordeaux. Elles cessèrent après que M. Thiers eut connu l'entretien de Maleville et de Grévy dans le parc de Versailles. Grévy ajoutait que Thiers avait rendu d'immenses services au pays et à la République, et qu'il admirait sa profonde science gouvernementale.
La crise du 3 seplembre à Saint-Germain avait eu une terminaison plus cruelle. Les funérailles furent célébrées le 8 septembre à l'église Notre- Dame-de-Lorette, sa paroisse. J'étais accouru à Paris, comme la plupart des 363 de la Chambre dissoute, et je fus associé comme eux à toutes les manifestations qui se sont produites alors, pour donner à ces funérailles le caractère d'un deuil pviblic.
Le gouvernement avait annoncé l'intention de célébrer des obsèques nationales aux frais de l'État. Mme Thiers déclina cette offre, avec l'assentiment de tous les amis de M, Thiers, et elle se refusa à toute négociation à ce sujet. Elle savait bien que la solennité funèbre, pour être confiée au peuple seul, sans l'éclat des pompes officielles, n'en aurait que plus de grandeur. Et ceux qui en ont été les témoins peuvent dire si son attente fut trompée. Depuis lors, de nombreuses cérémonies de ce genre ont été célébrées, entourées de tout le faste des décors empruntés aux somptueuses richesses de l'État, avec
le déploiement des forces militaires, avec les innombrables cortèges des corps officiels, ou d'autres fois, avec les manifestations souvent exubérantes d'associations libres, déployant par les rues leurs longues théories un peu ostentatoires. Aucune ne peut être comparée aux funérailles de M. Thiers.
L'imposant et innombrable cortège d'hommes venus de toutes parts, de députations de presque toutes les villes de France, de représentants des grandes ambassades et des missions diplomatiques étrangères, des hommes politiques, de la presse, des membres de tous les corps savants et de l'Institut, traversant Paris au milieu d'un peuple immense qui se tenait sur le trottoir des rues et des boulevards, la tête découverte, grave et respectueux, sans qu'un cri, un remous de curieux agités, une manifestation déplacée vint troubler le religieux silence de ce cortège funèbre qui conduisait à sa dernière demeure la dépouille de ce grand citoyen, ce fut un spectacle d'une grandeur inouïe et qui, par un retour inévitable de la pensée vers la situation du jour, marquait, par une manifestation muette et d'autant plus significative, l'abîme qui s'élargissait de plus en plus entre la nation et le gouvernement.
Je ne connais qu'une autre cérémonie funèbre qui puisse lui être comparée; d'un aspect plus éclatant, plus officielle, mais noble aussi et belle, par la manifestation publique d'un deuil également national. Et chose étrange! ce furent les funérailles du Maréchal de Mac-Mahon, dont la présence à l'Elysée avait donné précisément à celles de
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M. Thiers un caractère cropposition politique et d'hostilité presque personnelle. C'est que la gloire militaire et la gloire civile, quand elles sont vraies, émeuvent toujours jusqu'au fond le cœur du peuple. Lorsque le Maréchal fut conduit aux Invalides, pour y dormir son dernier sommeil, lui aussi avait subi la disgrâce; nos griefs oubliés avaient cédé devant le beau renom d'honneur de sa vie militaire et devant la dignité de sa retraite; le deuil qui l'accompagnait était vraiment aussi un deuil public. Mais rien n'a égalé l'impression profonde et forte que ressentit la foule sur le passage du cortège conduisant au Père- Lachaise le cercueil du petit bourgeois qui avait libéré le territoire !
Les membres de la famille de M. Thiers qui suivaient le char funèbre étaient : M. le général Charlemagne, M. le baron Roger, M. Eugène Roger, M. Manuel de Gramedo. Après eux, venaient : M. Mignet, qui, accablé d'ans et de douleur, suivait la dépouille de cet ami d'enfance, de toute sa vie; et près de lui, MM. Barthélémy Saint-Hilaire, Calmon, Jules Favre, MjNL de Sacy, au nom de l'Académie française; Yuitry, au nom de l'Académie des sciences politiques ; l'amiral Polhuau, le général de Cissey, M. Grévy, M. Jules Simon, tenaient les cordons du poêle. Des discours furent prononcés sur la tombe par MM. Grévy, l'amiral Pothuau, de Sacy, Vuitrv et Jules Simon.
Et nous nous dispersâmes pour entrer dans la bataille éleclorale.