M. THIERS. SA MORT, SES FUNÉRAILLES
M. Thiers n'avait pas cessé do suivre les événements avec iine attention passionnée. Diverses causes devaient entretenir en lui les ardeurs du politique, ardeurs que l'âge n'avait pu éteindre, qu'il avait à peine amorties. Il était le créateur du Régime, et il y attachait une part de sa gloire.
Il me disait, dans une conversation que j'eus avec lui au mois de juin 1877 : « Mon honneur est attaché à la fondation de la République. Ce n'est pas moi qui l'ai apportée au p«'îys. Je l'ai reçue sanglante et mutilée. Je l'ai rétablie dans un meilleur état, et je l'ai rendue habitable. Ce qui peut lui être le plus funeste, c'est le gâchis : c'est la plus terrible des accusations qu'on puisse formuler contre elle. Le gâchis est mortel pour tous les Régimes, mais particulièrement pour celui-là... » La leçon, pour dater de loin, n'a pas cessé d'être opportune.
Il avait reçu, dans la nuit du 24 mai 1873, une blessure qu'il nourrissait au fond de l'âme. Le seul sentiment ressemblant à de la haine que j'aie trouvé chez lui datait de ce jour-là : il ne dissimulait guère que la maison du Maréchal en était l'objet. Enfin il conservait l'espoir d'une revanche personnelle. Il
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avait envisagé Féventualité de son retour à la présidence de la Répu])liqiie, éventualité que Téchec prévu du IG IVÏai rendait probable. Nous l'entretenions tous dans cette espérance, qui souriait à sa vieillesse.
M. Thiers n'avait point d'orgueil. Il n'avait pas besoin d'ailleurs de se hausser lui-même pour être au-dessus des autres. Il savait trop ce que valent les grandeurs, même les plus hautes, pour se méprendre sur l'importance relative des hommes et sur la sienne propre. Il avait trop d'élévation dans la pensée pour s'abaisser jusqu'à des complaisances ridicules envers lui-même ; il avait aussi trop d'esprit pour s'en faire accroire; mais il avait un juste sentiment de sa valeur, des services qu'il avait rendus, du rôle enfin que, depuis plus de quarante ans, il avait jovié dans son pays. Ses services! Quiconque n'a pas vu les années 1870-71-72-73 ne saurait s'en rendre compte; et si on les connaissait bien, tels que les témoins d'alors ont pu les connaître, la gratitude nationale serait confondue de son impuissance.
Je n'ai pas la pensée de faire une sorte d'historique de la vie de M. Thiers, et par conséquent de le dépeindre dans toutes les phases de sa vie politique. La première partie de sa carrière a provoqué de violentes critiques. Il reçut en cela le contre-coup des passions ardentes soulevées entre les partis politiques, à la suite de la révolution de 1830. Il s'était associé à toutes les attaques dirigées contre la Restauration : il participa de sa personne à la révolution de 1830; il en l'ecueillit les avantages, et toute
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cette période fut aussi celle où il put prendre p«rt avec éclat aux affaires du gouvernement français. De cette époque date sa réputation d'orateur et d'homme d'État. Toute cette partie de sa vie est sujette à de vives critiques, comme le fut l'acte révolutionnaire de juillet IHï^O, et le Régime de Juillet lui-même. Si j'avais à porter un jugement sur cette politique, je me montrerais peut-être sévère, et JM. Thicrs n'échapperait pas aux justes critiques que suggère cette période de notre histoire. Le plan de ce récit ne comporte pas cette étude rétrospective. Je prends M. Thiers et je le juge à partir du jour où je l'ai vu de près; et il me plaît de lui rendre la justice qui lui est due, pour les services qu'il a rendus alors à la France et pour les merveilleux dons d'orateur et d'homme d'État dont il fit preuve dans ces circonstances, où la France fut sur le point de somhrer.
Pour arriver à Bordeaux, après l'élection de février 1871, nous dûmes traverser la France, sur des ponts de bateaux, comme à Creil, parmi les campagnes dévastées, les gares ravagées, les télégraphes abattus, et les locomotives de chemins de fer marchant à pas comptés sur des lignes coupées et à peine viables. Nous avions passé par Paris, qui avait l'aspect d'une ville morte, sans lumière, sans gaz, sans chevaux ni voitures, ne trouvant pour toute nourriture que du pain noir et de la viande de cheval ; et pour en sortir — rien ne peut effacer
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ce souvenir! — nous dûmes, à la station de Choisyle-Roi, exhiber à des officiers prussiens nos cartes de députés pour pouvoir poursuivre notre route. Après trois jours et deux nuits de voyage, nous arrivâmes enfin à Bordeaux, où avaient affiné toutes les administrations à la suite du Gouvernement provisoire de Tours, qui avait dû fuir devant l'invasion, et où se réunissait cette Assemblée qui allait y représenter la France pendant les dernières heures de son agonie.
Au milieu de cette foule de fonctionnaires, d'administrateurs, de députés venus de tous les points de l'horizon, inconnus les uns aux autres, foule confuse, éperdue, sans direction, sans espérance, tâtonnant sous le poids de sourdes colères et d'une douleur immense, un seul homme, au milieu des autres, fit apparaître l'image et l'idée d'un gouvernement : c'était M. Thiers.
Il avait plus de soixante-quinze ans; mais il était encore plein de vie. Rien dans sa personne ne trahissait les atteintes de l'âge. Sa physionomie et sa stature sont légendaires; mais on ne songeait guère à sa taille, quand tout le monde alors cherchait d'où pourrait venir le salut et se reposait sur lui. D'une activité inlassable, d'une puissance de conception prodigieuse, d'une science gouvernementale universelle, d'une promptitude de* résolution extraordinaire, d'une sagacité merveilleuse; sachant tout, voyant tout, pourvoyant à tout, distinguant dans la foule qui se pressait autour de lui et en dehors d'elle les hommes dont il pourrait se servir; ne négligeant aucun détail, surveillant les intrigues,
calmant les impatiences, encourageant les bonnes volontés, devinant les dévouements intéressés, portant cette charge énorme de préoccupations sans jamais perdre, au fond de l'âme, le souci de la patrie agonisante ni les affres de la douleur commune ; et tout cela, en gardant au dehors une bonne humeur constante, une vaillance spirituelle et un courage que rien ne pouvait abattre. Tel nous l'avons vu.
Nous l'avons vu, flagellant l'Empire de paroles vengeresses, le jour où l'Assemblée tout entière, debout sur les bancs, dans une explosion formidable des sentiments que notre ruine soulevait dans nos cœurs, et d'une seule voix, criait la déchéance de l'Empire. Nous l'avons vu, à l'heure où, revenu de Versailles, il suppliait l'Assemblée de se rendre à l'évidence des faits pour éviter la ruine totale; lorsque d'une voix émue, le geste désolé, et ne pouvant retenir ses larmes, il nous suppliait de voter la paix. Nous l'avons vu plus tard, à Versailles, au milieu des débris de l'occupation étrangère qui avait laissé partout d'épouvantables traces, rappelant les lambeaux de notre armée, reconstituant l'administration publique, assiégeant notre capitale aux mains de la Commune, sous les yeux de l'ennemi, sans faiblir un seul moment dans son œuvre de sauvetage; mettant la main à tout : chef d'État, chef d'état- major, fournisseur, comptable, financier; faisant face à l'ennemi créancier impitoyable, remettant tout en place, et jour par jour refaisant une France. Et tout cela en même temps qu'il menait le gouvernement général, qu'il dirigeait par la
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parole la plus persuasive qui futjamais et par l'énergie de sa volonté l'Assemblée souveraine, laquelle, dans les premiers temps du moins, subordonna ses passions politiques à la force des choses et accepta, pour un jour, le joug que M. Thiers appelait luimême la dictature de la persuasion.
Il observait sans réserves les règles du système représentatif, — il l'a bien prouvé quand il donna sa démission, — mais il n'en subissait pas les abaissements Un soir, — c'était le 7 mai 1872, — je dinais chez lui avec Rive, Ricard et Bardoux. Il avait parlé avec une tristesse profonde des difficultés qu'il avait à traiter avec la Prusse, et des doutes qui parfois l'envahissaient sur les résultats des négociations. Et sa pensée se reportant sur l'Assemblée, il s'exprimaiten termes plutôt attristés qu'irrités sur les résistances qu'il rencontrait dans la Droite. Il s'agissait alors du mode de nomination des membres du Conseil d'Etat, que l'Assemblée ne voulait pas lui abandonner. Je lui disais que, sans doute, il pouvait beaucoup, puisqu'il avait l'opinion publique avec lui, mais qu'en fin de compte le dernier mot resterait à la Chambre, qui, comme on le lui disait souvent, était souveraine. Et j'ajoutais : " Ce dernier mot, quel sera-t-il? Il faut tout attendre de gens passionnés et aveugles. » Il convenait qu'il y avait là un danger, mais il disait que cela mènerait les partis de Droite à un gâchis effroyable; qu'ils n'en pourraient sortir; que cependant, il se pour-
rait bien qu'ils le fissent, qu'il croyait même qu'ils le feraient. Il prévoyait alors un vote suivi de sa démission. Il se montrait décidé à ne pas accepter le vote qui eût donné à l'Assemblée le droit d'élire les conseillers d'Etat. <i On ne peut pas gouverner, disait-il, la tête dans la poussière. » Nous nous effoi'cions de calmer son irritation, et je me hasardai de dire qu'il serait peut-être bon de ne pas annoncer à l'avance sa i^ésolulion, afin de ne pas encourir encore le reproche de vouloir peser sur l'Assemblée. IMmc Thiers, qui était présente, m'approuvait, mais lui ne l'entendait pas ainsi : " Il faut au contraire, disait-il, que l'Assemblée sache à l'avance ce qu'elle veut faire, et qu'on lui mette sa responsabilité sous les yeux. » Le patriotique souci d'achever l'œuvre de la délivrance lui fit supporter bien d'autres déboires!
Oui, M. Thiers était dominateur, dans l'exercice de sa maîtrise; mais cette maîtrise lui appartenait en effet; et, cette fois, il s'en servait pour la tâche la plus difficile et la plus haute qu'un citoyen ait jamais eu à accomplir. C'est cette restauration d'un peuple écroulé qu'il faut avoir devant les yeux, quand on le juge. Il était doué de la qualité maitresse des hommes supérieurs, qui est le bon sens suprême, c'est-à-dire la pondération de toutes les facultés intellectuelles et sensibles, dont l'ensemble, porté à une haute puissance, forme le génie. Il avait le génie du gouvernement. Aussi ne pouvait-il sup-
porter la contradiction quand il poursuivait un grand dessein, tel que la libération du territoire et la résurrection de la France. Les résistances l'indignaient, quand il les mettait en regard de l'œuvre qu'il avait à accomplir. Dans un de ces moments où son âme tout entière se révoltait en face d'hostilités dirigées contre sa personne et qui enrayaient ses efforts : « Laissez-moi, s'écria-t-il du haut de la tribune, laissez-moi achever ma tâche; après, je vous en laisserai une à la hauteur de votre courage et de votre mérite. » Les mauvaises raisons, les objections sans portée lui inspiraient un dédain qu'il ne dissimulait pas toujours. L'impatience, le sentiment de l'injustice, le souci des intérêts en jeu l'emportaient parfois sur son urbanité. Mais quel germe de gros ressentiments laissés dans de petites âmes!
Il ne lui déplaisait pas de faire montre de son autocratie personnelle — mais on peut avoir l'âme libérale sans abdiquer sa volonté. 11 aimait à se parer de sa force de vouloir, de cette qualité maîtresse chez tout homme, et plus nécessaire encore chez un homme d'Etat. Un jour (c'était le 31 mars 1873), très peu de temps avant le 24 Mai, il nous parlait de la Droite, qui, disait-il, aurait voulu « trouver sa volonté en lui « . « Je n'ai jamais trouvé en moi que ma propre volonté, ajoutait-il, mais celle-là, rien ne m'en fera changer. Et cela a bien servi à quelque chose, car c'est en tenant tête à M. de Bismarck que j'ai obtenu le traité et surtout Belfort. Bismarck me dit un jour : « Il n'y a en Europe que « deux républicains, vous et moi. — Et pourquoi " cela? — Parce qu'il n'y a que nous qui ayons su
« résister à nos rois. » Je lui racontai alors qu'un jour le roi Louis-Philippe, ne pouvant obtenir de moi ce qu'il voulait, dit, en détournant un peu la tète : "Quelle chienne de télé! Quand une fois il " s'est mis une idée dedans, le diable ne l'en tirerait H pas! » Et Bismarck rappelait dernièrement ce propos à M. de Gontaut, pendant les dernières négociations. Par exemple, je répondis un jour vertement au roi Louis-Philippe. Il voulait me faire entrer dans une combinaison ministérielle qui ne me convenait pas, et comme je refusais obstinément, il finit par me dire : « Vous voudriez me faire accroire que « vous ne tenez pas à un portefeuille. — Sire, répon- « dis-je, toutes les fois que Votre Majesté a dit qu'elle « n'avait accepté qu'avec désespoir le fardeau de la « couronne, je l'ai toujours cru. » L'amiral de Rigny, qui n'aimait pas Louis-Philippe, était là; aussi le Roi ne me l'a pas pardonné de longtemps. »
M. Thiers était par sentiment, pourrait-on dire, plus encore que par raisonnement, très éloigné des idées et des opinions générales des députés de la Droite proprement dite. Droite royaliste et légitimiste. On ne change guère! Les hommes de son temps ont cru qu'ils avaient des revanches à prendre contre TAncien Régime. Ils ne se doutaient guère que d'autres en prendraient aussi contre eux. Ainsi, de nouvelles causes de division se sont sans cesse accumulées parmi nous. La concurrence inassouvie et la soif de l'égalité rendront-elles donc le mal de
la discorde incurable? Lui, il n'avait rien à envier à personne, et pourtant il avait conservé les antipathies et presque les préjugés du temps de sa jeunesse, alors qu'il avait pris rang parmi les adversaires de la Restauration, et qu'il avait combattu rudement les carlistes après la Révolution de 1830. Toutefois, il avait quelques amitiés parmi eux, et en général il les traitait avec honneur. Il prisait les qualités morales de ce parti.
il avait beaucoup plus d'affinités avec les membres du Centre Droit. C'étaient les hommes ou les fils des hommes avec qui il avait servi la monarchie constitutionnelle. Mais il était, par nature, dégagé de toute espèce de parti. La nécessité, reconnue par lui, de fonder un gouvernement neutre qui eût pu refaire l'unité dans la nation, et la situation personnelle que les événements lui avaient faite, lui assuraient, parmi les demeurants des causes politiques anciennes, une place à part, qui lui plaisait et qu il occupait avec une entière indépendance d'esprit. Il jugeait très sévèrement l'attitude politique de ses anciens amis, et il faisait peu de cas de leurs capacités. Mais aussi, plus il avait été rapproché d'eux dans le passé, plus les animosités qu'il suscitait de ce côté étaient vives. Il leur demandait de renoncer à leurs préférences ou à leurs intérêts politiques, pour la patrie. Eux, lui imputaient à crime ce qu'ils appelaient sa trahison. Leur défection, qui détermina sa chute, au 24 mai, lui fit rompre tout lien entre eux et lui.
Le parti bonapartiste n'existait pas comme parti, dans l'Assemblée nationale de Versailles. Quelques
personnalités y rentrèrent petit à petit et se groupaient autour de M. Rouhcr. 11 fallut, pour que ce parti reprit quelque vitalité et le courage de se montrer, que la Droite et surtout le Centre droit lui eussent demandé son concours pour renverser M. Thiers; ce qui permit à ce dernier d'adresser à M. le duc de Broglie cette dure parole, à la fin de son discours dans la nuit du 24 mai : « Le feu duc de Broglie, votre père, serait bien surpris de vous voir le protégé de l'Empire! » Dans les premiers temps, l'unanimité de l'Assemblée nationale — ils étaient cinq qui votèrent à Bordeaux contre la loi de déchéance — était animée de sentiments tels que le nom seul de l'Empire ne pouvait y être accueilli qu'avec horreur; et M. Thiers partageait cette exaspération, en patriote qu'il était.
Plus tard, dans ses entretiens dans le salon de Versailles, lorsque, avec la sérénité de son esprit, il donnait son appréciation sur les choses et sur les hommes, il portait un double jugement quand il parlait de l'Empire. La politique intérieure de Napoléon III l'avait laissé indulgent : elle ne choquait pas trop ses tendances, au fond césariennes. Mais il était d'une sévérité implacable, et dans les termes les plus méprisants, pour sa politique extérieure, qui, de degré en degré, avait fait perdre à la France sa situation en Europe et sa puissance, et finalement deux provinces. Il se ressentait dans ses jugements de son goût pour le premier empereur, dont il avait écrit l'histoire; et il ne faisait pas assez, selon moi, le rapprochement forcé qu'il convient de faire
entre rélcvation des Bonapartes et l'amoindrisse» ment final de notre pays.
A l'égard des membres de la Gauche, d'une manière générale, il se montrait très accueillant, affable et désireux de les rattacher tous à sa politique. Non qu'il y comptât beaucoup, car il me disait quelquefois : (I Voyez-vous, nous serons obligés de passer par le défilé du radicalisme; mais le passage sera court, et la République en sortira plus raffermie, en s'appuyant sur les opinions foncièrement conservatrices du pays. Il II ne soupçonnait pas que le radicalisme fût rapproché de la démagogie et de la révolution sociale à ce point qu'ils semblent comme des frères. Il ne supposait pas surtout que les redoutables ennemis de la République qu'il voulait fonder, les Jacobins, trouveraient tlevant eu.\ un obstacle aussi frêle que celui que lui opposeraient les modérés. Si le Centre gauche de ce temps-là n'avait pas montré plus de résolution, plus de fermeté et de netteté dans ses opinions et dans ses desseins que n'en montrent, contre les démagogues de nos jours, les républicains que l'on désigne sous les titres divers de progressistes, de gouvernementaux et d'amis de tout le monde, il n'aurait jamais fondé la République.
M. Thiers se montrait particulièrement affable pour les membres du gentre Gauche. Là, il se sentait vraiment chez lui, appuyé sur des sympathies sincères et sur des dévouements très désintéressés. Nous ne partagions pas toutes ses idées sur la politique. Il le savait, sans trop s'en soucier; et je pense qu'il n'a jamais eu l'idée de nous associer à son
gouvernement; mais nous savions qu'il était seul capable d'établii' le Régime que nous voulions fonder; et, pour mon compte, ces sentiments s'étaient encore accrus par Tadmiration que j'éprouvais à le voir faire.
C'était un arllsle incomparable, dans son œuvre d'homme d'Etat. A la tribune, avec sa petite taille, son geste court, sa voix fluette et sans timbre mais qu'on entendait de partout, il était merveilleux de clarté dans l'exposition, de dialectique dans le raisonnement, avec je ne sais quelle force puissante et secrète qui dominait l'auditoire et le conduisait, sans qu'on y prît garde, à la persuasion. Ses discours sont des traités de politique, mais dits avec tant d'art, de digressions reposantes, de traits spirituels ou mordants, que 1 cs[)riL ne se fatiguait jamais à l'entendre. On oubliait l'homme, et on n'apercevait plus que le génie de cette éloquence en action, mettant en œuvre une intelligence sans bornes, une science politique achevée, un esprit élincelant et les sentiments profonds d'un patriotisme sans phrase. Il était plus étonnant encore peut-être dans son salon.
Sa conversation était un charme. Il était attentif à convaincre les esprits, à s'attirer les sympathies, à gagner son monde; et cette bonne grâce, alors même qu'elle avait pour mobile un intérêt politique, ne laissait personne insensible. Son accueil était toujours poli, habituellement bienveillant; son commerce, dépouillé de formes vaines, mais dans un rapport parfait avec sa haute dignité de chef d'Etat, avec sa grande situation due aux rôles
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qu'il avait toujours joués et à sa supériorité intellectuelle.
Il n'était inférieur nulle part, de quelques hommes qu'il fùl entouré; et il s'entourait à plaisir des savants, des lettrés, des artistes les plus distingués de son temps. C'était une joie pour l'esprit que de se trouver initié à ces cercles qui rappelaient les salons politiques de la Restauration, les causeries brillantes du di.'t-huitièmc siècle, et selon le hasard des rencontres, l'Académie d'Athènes. Parfois le cercle était plus intime; c'étaient les vieux amis de M. Thiers, MM. Mignet, Giraud, Boissier, Legouvé, Barthélémy Saint- Hilaire, puis les anciens compagnons de ses luttes du temps passé, ceux du moins qui étaient restés fidèles à sa personne, qui s'étaient rattachés à sa politique et qui n'avaient pas déserté sa maison : le chevaleresque comte Roger du Nord, Gh. de Rémusat, Léon de Malleville et Calmon, et toujours le fidèle et dévoué Barthélémy Saint-Hilaire. Quels régals! et quelles leçons!
Il recevait tous les soirs à Versailles, à la Présidence, et plus tard à Paris, lorsqu'il y revint, découronné de son titre, mais nou de sa suprématie. Il avait les manières aisées d'un homme qui sent sa valeur, et qui n'a pas besoin de s'imposer, mais pleines de simplicité et d'une bonhomie fine, parfois railleuse, mais sans méchanceté. Il était vif et remuant; presque toujours debout, il tenait la conversation, naturellement. Il n'y avait pas trace de pédantisme dans ses propos; mais nul n'avait envie de l'interrompre, ni ne s'y risquait, surtout quand il parlait de la politique du jour. On aimait
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micvix rcntendre; et il ne supportait guère la contradiction. Lorsqu'il traitait un sujet quel qu'il fût, sa mémoire, qui était prodigieuse, lui fournissait mille souvenirs toujours intéressants; il émaillait sa conversation de traits spirituels et souvent malicieux sans amertume; il paraissait parfois s'engager dans des digressions, apartés et détours amusants ou curieux, qui tenaient l'auditoire en éveil, tandis que, par des chemins de lui connus, il le ramenait à son propos. Son esprit, qui était pétillant, n'était point à facettes : jamais de mots; c'était un perpétuel rayonnement. Il était amusant et sérieux à la fois. Il n'avait aucune pédanterie; et il discourait toujours, mais sans le paraître. Après ses journées de travail, sans rémission, il faisait encore et toujours de la politique en causant; sans cesse occupe de l'affaire du moment, et poursuivant et faisant partout son œuvre de persuasion, collective ou individuelle. A chaque heure ainsi, il gagnait sa cause; mais au prix de quels efforts et de cjuelles fatigues? Il ne cherchait pas les témoignages de dévouement et d'admiration, mais il aimait à penser que nous avions ces sentiments pour lui. Il savait bien qu'il méritait d'être loué, et malgré sa possession de luimême qu'il gardait avec dignité, il était vaincu parfois par les émotions de son âme.
J'en veux citer un exemple. Le Journal officiel du 16 mars 1873 annonçait que le territoire serait complètement libéré le 30 juillet, avant la date fixée par le traité, sauf Verdun qui devait être évacué le 15 septembre. Je revins le soir à Versailles pour voir M. Thiers et lui apporter l'hommage de ma recon-
naissance. Une soixantaine de membres de la Gauche et du Centre gauche étaient venus; aucun de la Droite et du Centre droit. Au moment où j'arrivai, il était presque seul. Il s'assit sur un canapé et me prit près de lui. Je lui exprimai mon étonnement que l'Assemblée tout entière ne fût pas venue. Il répondit que, le dimanche, beaucoup de députés étaient à Paris, les excusant presque : « Après cela, ajouta-t-il, on n'aime pas à s'entendre dire qu'on va mourir! » Il pensait à la dissolution de l'Assemblée, qu'il supposait prochaine. Il était accablé de fatigue, et son visage en portait la trace. Je lui en fis l'observ^ation, et il me dit alors que les deux derniers jours des négociations avaient été terribles. J'ai su qu'en effet, dans la dernière nuit, on l'avait éveillé trois fois pour recevoir des dépêches et v répondre.
Le lendemain 17, le Centre gauche prit la résolution de charger son président, qui était alors Christoplîle, de faire une motion à l'ouverture de la séance, et de proposer à l'Assemblée nationale un vote de reconnaissance publique à l'occasion de la libération anticipée du territoire. La résolution était ainsi conçue : « L'Assemblée nationale déclare que le président de la République a bien mérité de la patrie. » C'était la formule antique que nous avions reprise; et j'y avais fait ajouter son nom : « que M. Thiers, président de la République... 1)
Grévy fut prévenu de notre intention, et il exprima le désir que M. Thiers fût averti. Dès le matin du 18, j'allai à la présidence avec Ricard. M. Thiers
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nous reçut dans son salon. Ricard lui fit part de l'objet de notre démarche. M. Thiers prit le papier et, relevant ses lunettes sur son front, comme il faisait pour lire, il lut le projet de résolution; ses mains tremblèrent, ses yeux s'humectèrent et, sans pouvoir prononcer un seul mot, il laissa couler ses larmes. Pernolet était aussi là. Ricard et moi silencieux, nous avions les yeux humides devant l'émotion si profonde de ce grand citoyen. Ricard dit enfin : « Nous sommes heureux de penser que ce sont vos amis dévoues qui seront les premiers à faire cette proposition. » Il ne put que répondre : «Oui, les seuls!" et il nous prenait les mains.
Pour achever cet épisode, le spectacle à l'Assemblée fut bien différent. Le Centre droit avait résolu, lui aussi, de faire sa manifestation; mais il y portait des sentiments tout autres. Il voulait englober, dans l'expression de la gratitude publique, l'Assemblée nationale elle-même; et rien ne fut plus plaisamment triste que de voir un homme infiniment respectable, comme l'était M. Saint-Marc Girardin, faire effort, en qualité de président du Centre droit, pour arriver le premier à la tribune. Il n'y put parvenir que le second, et il fit voter un paragraphe par lequel l'Assemblée nationale se congratulait elle-même, dans la formule destinée à exprimer la reconnaissance de la France. Il résulta de tout cela un spectacle navrant d'ingratitude et de petitesse, que donnèrent cette fois encore, et à quel moment! des partis implacables.
Ce trait montre M. Thiers sous un aspect peu
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connu. Il n'clait ni un scnlimcntal ni un homme enclin aux impressions vives. Il était plutôt légèrement sceptique, porté à la raillerie et, par une longue vie si pleine, rompu à toutes les surprises; très éloigné de toute enflure comme de Temphase, antipathique à sa nature d'artiste. Il a dit ce mot, si souvent répété depuis : " En politique, il faut prendre tout au sérieux, rien au tragique. » Il détestait l'amphigouri, la hoursouflure et les tons dramatiques. Les mœurs parlementaires et politiques de son temps n'étaient pas, comme on a pu les voir depuis, éloignées des hahitudcs de bon ton, de réserve et de convenance qui ont caractérisé la bonne société française. Mais il était patriote passionné. Il avait toute l'âme remuée à l'idée de la libération du territoire. Et puis, il y a des mots, n'estce pas? qu'on ne peut entendre et prononcer sans de profonds tressaillements.
Le salon de la place Saint-Georges était le vrai centre de l'opposition au Régime inauguré le 24 mai 1873, avec la présidence du Maréchal de Mac- Mahon. Le Maréchal et lui étaient les deux figures principales de la politique dans laquelle nous étions tous engagés alors, politique qui se définissait par deux termes, beaucoup trop absolus comme il arrive toujours, mais qui, pour le grand public, caractérisaient la situation vraie ; ces deux termes étaient : République et Réaction. M. Thiers avait, sans aucune résers^e, pris parti pour la République. Il
était le chef, et son adhésion de plus en plus affirmée donnait, aux yeux du pays, un grand crédit aux hommes engagés de ce côté dans la lutte, et une grande force à notre action électorale. Il était, plus qu'autrefois, en coquetterie avec les républicains avancés, ceux du temps jadis dont il avait fait visiblement peu de cas à Versailles, et particulièrement avec Gambctla, qui, de son côté, l'enguirlandait d'espérances, dont ils se berçaient peut-être tous les deux (I).
Quand vint l'été, il se rendit à Dieppe en villégiature. Là encore, il se mettait en communication habituelle avec nous, et il fut souvent l'objet de manifestations, soit locales, soit du dehors, qui attestaient à la fois et sa popularité et l'inliuence de son nom sur l'opinion publique. Ce fut à l'occasion d'une de ces manifestations que je lui écrivis une lettre à laquelle il me fit une réponse que je cite, parce qu'elle peint bien l'état de son esprit :
« Dieppe, 27 août 1877.
a Mon cher de Margère,
H J'ai reçu votre aimable lettre, et je ne perds pas de temps pour vous en remercier. J'ai été reçu ici avec beaucoup de cordialité, et j'ai trouvé quelque chose d'affectueux, mêlé à la vivacité du sentiment politique, qui m'a fort touché. Au milieu des mi-
(1) A cet égard, la correspondance entre Gambetta et son ami Banc, publiée récemment, contient des révélations curieuses.
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sères du temps qui vous affectent, il y a un progrès visible dans le pays qui est de nature à nous consoler. Du reste, les nouvelles sont tous les jours meilleures, et nous pouvons compter sur d'excellentes élections. Ce sera à nous à faire sortir de celte crise quelque chose de réellement bon et définitif, si on le peut... A vous de cœur.
« A. Thiers. »
Si on le peut... Ce mot trahit un fond d'anxiété sur le sort de notre pays. Il m'en parlait cjuelquefois, lorsque, laissant de côté le ton de bonne humeur et même de jovialité qu'il prenait dans les moments les plus critiques, il trahissait le fond de sa pensée. « Voyez-vous, me disait-il, nous aurons bien du mal à tirer ce pays de l'état où les révolutions l'ont mis. " Mais rien ne lassait son courage. Il était de ceux qui vont jusqu'au bout.
Le bout n'était pas loin pour lui. Il rentra à Saint-Germain, où il se proposait de séjourner pendant l'automne, et, à son arrivée, la population lui fit une ovation. Il répondit à un discours de bienvenue : « Je suis heureux de votre visite et du témoignage d'affection que vous m'apportez. Gomme je l'ai déjà dit depuis des années, je regarde la République comme le seul gouvernement possible en France. Ceux qui, ne pouvant rien mettre à sa place, s'attachent à contrarier son établissement, sont les vrais perturbateurs, les vrais anarchistes auxquels la France aura bientôt à demander compte du dommage moral et matériel qu'on lui a fait essuyer cette année. Comptez donc sur ma cons-
tance à soutenir la Republique; mais permettezmoi d'apporter la même constance à la qualifier de conservatrice. Car pour qu'elle s'affermisse, il faut qu'elle soit aussi rassurante que libérale. Voyez les progrès que nos opinions ont faits celte année. Ils sont dus au calme et à la fermeté du pays. Persistons dans cette attitude. Soyons calmes et résolus et nous réussirons. Quant à moi, je ne doute pas du succès. Tovit l'annonce, et je n'hésite pas à vous en donner l'assurance. »
Ce sont les dernières paroles que M. Tbiers ait prononcées en public. Le 3 septembre, il mourait dans sa quatre-vingt-unième année. Il succombait à une congestion séreuse. On peut croire que l'effroyable labeur auquel ce grand serviteur de la France s'était livré dans les dernières périodes de sa vie l'avait prédisposé à cette maladie. Il en avait déjà éprouvé les atteintes pendant qu'il était président de la République à Versailles. Et ce fut ce grave incident qui me fit comprendre un propos que j'avais entendu de la bouche de Grévy.
Le 8 janvier 1875, dînant chez Mme Pelouze, la conversation fut mise sur M. Tbiers. Et Grévy nous dit que lui, Grévy, avait été le seul homme dont Tbiers s'était défié dès le séjour de l'Assemblée na» tionale à Bordeaux; et que cette défiance avait duré bien longtemps. « Il avait bien tort » , ajoufa-t-il. Je compris pourquoi il disait cela, en me rappelant une confidence que me fit un jour à Versailles M. Léon de Maleville.