‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 18 sur 59 · PERIODE ELECTORALE · texte numérisé non relu

PERIODE ELECTORALE

sider à Taction électorale du parti républicain. Quoique les 363 fussent désignés partout comme candidats nécessaires, il se produisit quelques difficultés dans les provinces, et le comité avait la mission de les aplanir. Je dus moi-même intervenir parfois comme arbitre. C'est ainsi que je fus consulté par un comité de Brest sur le point de savoir s'il était obligé d'accepter la candidature de M. de Gasté, qui, paraît-il, avait cessé de plaire. Je répondis que le comité était tout à fait libre d'agir à sa guise ; mais que la discipline désirable dans le temps présent voulait que M. de Gasté, qui était un des 363, fût candidat; et le comité suivit sans hésiter cette indication.

Les candidats les plus marquants publièrent des professions de foi qui servaient de modèle et de mot d'ordre, et qui entretenaient partout l'animation la plus vive et les passions les plus violentes. Le plus en vue parmi eux était M. J. Gi'évy, surtout depuis les obsèques de M, Thiers, où il avait pris un rôle qui le désignait comme son successeur éventuel. Ce rôle fut accentué, avec une signification très claire, lorsque Grévy, qui n'avait jamais abandonné ses électeurs du Jura, accepta cette fois la succession de M. Thiers comme candidat dans le neuvième arrondissement de Paris. Sa profession de foi dénotait bien et sa pensée et l'intention de ses électeurs parisiens;

« Mes chers concitoyens, disait-il, après cette lettre admirable que M. Thiers écrivait pour vous, au moment où la mort est venue glacer sa main,

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lorsque celle grande voix d'où Ire-tombe retcnlll encore à vos oreilles, quelle parole puis-je vous adresser?... Electeurs, voulez- vous conserver le gouvernement existant, le gouvernement qui a libéré votre territoire, payé votre rançon, rétabli l'ordre, la liberté, assuré la paix, relevé votre crédit, ramené la confiance, le travail; le seul gouvernement qui puisse vous préserver de nouvelles révolutions, parce qu'il est aujourd'hui le seul possible, le seul durable? Ecartez ses mortels ennemis. Votez pour des républicains. Vous l'avez fait l'année dernière; vous avez consacré la République par un vote solennel. Ce vote, on vous met en demeure de le rétracter. Vous répondrez comme il convient à des hommes qui ont le sentiment de leur dignité et qui veulent rester libres. Vous direz que cette noble France a assez souffert, qu'elle a été assez longtemps déchirée par les révolutions, qu'elle ne veut plus appartenir à des maîtres, et qu'elle est résolue à ne charger désormais qu'elle-même du soin de son repos, de sa prospérité et de sa grandeur. »

De leur côté, le Maréchal et le ministère entraient aussi en guerre. Le président de la République, se jetant de sa personne dans la mêlée, s'adressait à la France par les proclamations du 19 septembre et du 1" octobre. Il disait :

a Aux dernières élections (celles de février ISIG) on a abusé de mon nom... On vous parle encore aujourd'hui de dévouement ù ma personne, et l'on prétend n'attaquer que mes ministres. Vous ne serez pas dupes de cet artifice. Pour le déjouer, mon

gouvernement vous désignera parmi les candidats ceux qui seuls pourront s'autoriser de mon nom. Vous pèserez mûrement la portée de vos votes...

« Français,

(i J'attends avec une entière confiance la manifestation de vos sentiments. Après tant d'épreuves, la France veut la stabilité, l'ordre et la paix. Avec l'aide de Dieu, nous lui assurerons ces biens. Vous écouterez la parole d'un soldat qui ne sert aucun parti, aucune passion révolutionnaire ou rétrograde et qui n'est guidé que par l'amour de la patrie. »

Il ajoutait : « On vous dit que je veux renverser la République. Vous ne le croirez pas. La Constitution est confiée à ma garde; je la ferai respecter. »

Ce passage du manifeste, contresigné par le ministre de l'intérieur, avait eu pour but et pour effet de rassurer la conscience du Maréchal, qui aurait repoussé tout dessein de lui faire trahir son devoir. Mais le reste de la proclamation était rempli d'équivoques et de menaces. Le ministère annonçait que " si des élections hostiles aggravaient le conflit entre les pouvoirs publics, entravaient le mouvement des affaires, entretenaient l'agitation, la France, au milieu de ses complications nouvelles, deviendrait pour l'Europe un objet de défiance. » Et l'on faisait dire au Maréchal : « Quant à moi, mon devoir grandirait avec le péril. Je ne saurais ni devenir l'instrument du radicalisme, ni abandonner le poste où la Constitution m'a placé. »

Pouvait-on dire plus clairement à la France qu'il ne serait tenu aucun compte du résultat des élections, si elles n'étaient pas conformes aux vues du ministère? Et combien ces vues n'étaient-elles pas en désaccord avec l'affirmation du Maréchal : qu il ferait respecter la Constitution, lorsqu'on apprenait chaque jour l'apparition de candidatures royalistes et surtout bonapartistes, pour lesquelles les partis hostiles à la République déployaient hautement leur drapeau? Parmi les 490 candidats déclarés officiels, avec l'attache notoire du gouvernement et le monopole de l'affiche blanche, on comptait deux cent quarante bonapartistes, quatre-vingt dix-huit légitimistes, vingt-sept orléanistes, cent vingt-cinq monarchistes de toutes nuances; et, dans le iiombre des bonapartistes candidats, des noms comme ceux de MM. Rouher, Granier de Gassagnac, Henri Chevreau, Échasseriaux, Jolibois, Lachaud, Gavini, Abbatucci, Raoul Duval, Jérôme David, DréoUe, Busson-Billaut, Murât, Bourgoing, duc de Mouchy, Levert, Haentjens, duc de Padoue, prince de Wagram, Gonneau, Prax-Paris, Janvier de la Motte père, Pascal, Haussmann, Maupas, le préfet de police du 2 Décembre!... les noms les plus éclatants et les plus significatifs, dont l'adoption par le ministère ne pouvait laisser aucun doute sur la vraie pensée des auteurs du 16 Mai.

L'attitude, le langage, les projets ouvertement dévoilés du ministère et de ses agents dans les pro-

vinces avaient peu à peu déterminé clans la France entière un courant d'opinions très résolues, fondées sur les idées les plus chères à la nation depuis cent ans.

Il y a dans notre pays un fonds d'intérêts et de sentiments sur lequel il veut être rassuré. Quand il est inquiété et troublé sans ressource possible au sujet des conditions essentielles de sa sécurité matérielle et morale, il s'abandonne à un maître pour se débarrasser des factions qui 1 oppriment. Cela s'est vu, et pourra se voir encore, si les partis, en proie à leur délire, déchirent la patrie. Mais il faut qu'il ait perdu tout espoir de recours quelconque, pour abdiquer son indépendance. L'indépendance est, chez lui, surtout une affaire de sentiment : elle tient de la passion de l'égalité, qui est au fond de l'âme des Français. C'est autre chose que le goût du désordre et la fureur révolutionnaire, qui portent aux changements et aux bouleversements perpétuels les peuples qui ont perdu leur équilibre. Le Français veut être son maître; il aime à croire qu'il l'est; c'est un instinct de race: et il ne l'a jamais perdu, même sous l'Ancien Régime. Cet instinct se confondait alors avec l'amour du prince; et ce sentiment ennoblissait notre esprit de soumission et d'obéissance à nos rois. De la servilité! Jamais! Il y a au fond de l'àme française une indépendance inflexible ; et depuis qu'elle a perdu l'amour du prince et la passion prestigieuse de la gloire militaire, qui ont autrefois justifié sa servitude volontaire, cette passion de l'indépendance ne céderait plus qu'à la crainte de la ruine totale dont les factions mena-

cent la patrie. Et dans ce cas extrême, elle chercherait un sauveur.

Rien, en 1877, n'appelait le Maréchal de Mac- Mahon à jouer ce rôle. 11 n'y aspirait pas d'ailleurs, mais on le croyait. Aussi devait-il, par là, se heurter à cette nohle passion nationale; et c'est ce qui explique que, parmi les trois cent soixante-trois, toutes les nuances d'opinion, pourtant si diverses, se fondirent sans peine et disparurent devant le devoir supérieur de défendre la liberté de la France. La nation croyait et pouvait croire que sa liberté était en jeu. C'est là un de ces intérêts que le 8uffraf;e universel, même dans son organisation embryonnaire, peut comprendre. Tel qu'il fonctionne de nos jours, il n'a qu'une compétence contestable dans les affaires de gouvernement et lorsqu'il s'agit de former des corps politiques. Mais, bien qu'il soit encore inorganique et rudimentaire, il est apte à se prononcer sur une question simple et vitale, pour laquelle il n'a qu'à prendre conseil des sentiments de la race.

Avissitôt après les funérailles de M. Thiers, et une fois la période électorale ouverte, la France se trouva sur pied. Je ne crois pas qu'on ait vu souvent, dans un moment de lutte politique, le pays à la fois plus calme et plus passionnément animé. D'un côté, les républicains, fermes, résolus, agissant sans ci^ainte et sans forfanterie sous la pression administrative la plus tracassiére et la plus impuissante qui fut jamais; de l'autre côté, les candidats du gouvernement et ses agents, affairés, le verbe haut, les lois, les, justes lois à la main, et ne parlant

que de briser les résislances; tandis que nos candidats, traqués et traites en ennemis publics, voyaient tranquillement sourdre et croître et, de plus en plus, bouillonner la colère populaire.

La période électorale fut une mêlée sans merci dont il semblait que le mot d'ordre fût : Meurs ou tue! Dans ma circonscription électorale (arrondissement d'Avesnes-sur-IIelpe), composée de cinq cantons, en territoire frontière, sept commissaires spéciaux de police faisaient le service ordinaire. On leur adjoignit cinq autres commissaires, ce qui portait à douze le nombre des commissaires chargés de convertir la population à la candidature de mon compétiteur; M. Welche, préfet du Nord, que j'avais pendant mon ministère, c'est-à-dii'e hier, nommé préfet de Lyon et décoré de la croix de commandeur, était venu de sa personne exciter l'ardeur des électeurs contre ma candidature.

On jugera de l'excès de la candidature officielle par cette dernière circulaire de M. de Fourtou, en date du 5 octobre : « Monsieur le Préfet... Je vous invite donc à surveiller avec soin les fauteurs de ces coupables manœuvres, et, de quelque façon qu'elles se produisent, par voie d'affiches, d'écrits ou de propos tenus publiquement, de les signaler à MM. les procureurs généraux, qui ne manqueront pas de requérir, suivant les cas, les peines prévues par la loi, soit contre le délit de fausses nouvelles, soit contre celui d'excitation à la haine ou au mépris du

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