‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 19 sur 59 · C6 HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

C6 HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE

gouvernement. M. le garde des sceaux adresse en ce sens des instructions à ces magistrats. »

« Signé : de Fourtou. »

Un puLlicisle d'une grande valeur, M. H. Yerly, directeur du plus grand journal du Nord, l'Écho du Nord y m'écrivait :

« Vous pouvez voir que j'ai échappe à la persécution jusqu'à présent, et que je fais des miracles d'éqviilibre pour ne pas tomber à mon tour de la corde raide. Triste temps et triste métier! C'est à casser sa plume de rage et de désespoir! Que nous réserve l'avenir? »

Il me plaît de citer ici une lettre d'un prêtre vénérable, curé de Wargnies-le-Grand, qui faisait justice des calomnies, plus sottes encore qu'odieuses, dont beaucoup de conservateurs jugèrent bon de me couvrir (1). «C'eût été pour moi un vrai bonheur de

(1) J'ai déjà eu l'occasion de dire que, pendant les périodes électorales de 1876 et de 1877, je n'ai supporté aucuns frais relatifs aux dépenses électorales proprement dites. Je relève même dans le journal intitulé : Feuille d' annonces de Maubeticje, en date du 7 octobre 1877, cette mention : « Les employés et ouvriers de l'usine Hensell et C'*, à Louvroil, 176 francs.

« Les ateliers Persant frères, faubourg Saint-Lazare, 41i- francs.

« La ville de Maubeuge à elle seule a donné 8 196 francs à la souscription. »

Et il en fut de même dans les quatre autres cantons de ma circonscription électorale. Le Quesnoy (deux cantons); Bavay, etc.

Je relève ces faits, qui sont la manifestation la plus convaincante qui soit de la sincérité et de la vivacité du mouvement d'opinion qui fit triompher à cette époque la politique républicaine libérale de la gauche de l'Assemblée nationale.

VOUS dire quel vif intérêt je prends au succès de votre candidature et de vous exprimer de vive voix ce que j'ai eu plusieurs fois, l'an dernier, le désir de vous écrire, lorsque je vous voyais en butte aux attaques odieuses de journaux prétendus religieux. Il y avait au moins alors un prêtre catholique qui, tous les jours, priait pour vous au saint-sacrifice, et qui ne manquera pas, quoi qu'il arrive, de continuer à le faire à l'avenir. Je sais qu'en ayant pour vous ces sentiments, je suis dans le véritable esprit de Notre-Seigneur, et je suis sûr que nos grands catholiques, les Lacordaire, les Montalembert, les Gratry, qui regrettaient tant le malentendu qu'on aggrave à l'heure actuelle, je suis sûr qu'ils seraient aujourd'hui avec vous, « Veuillez, etc.

K Garlier,

« Curé de Wargnies-le-Grand. d

A mesure qu'approchait l'heure du scrutin, les candidats officiels et le Gouvernement lui-même semblaient de plus en plus affolés, et ils se livraient à toutes les ardeurs d'une lutte dont ils prévoyaient déjà l'issue. Les hommes qui, parmi eux, avaient gardé leur sang-froid, ne croyaient plus au succès de cette aventure,

Les élections eurent lieu le 14 octobre. Le résultat fut foudroyant. Sur 516 députés élus au premier tour de scrutin, 317 s'étaient déclarés pour la Repu-

bliqvic, tandis que les candidats officiels élus ne furent que 199. Les scrutins de ballotta(je qui eurent lieu le 28 octobre ne modifièrent pas ce résultat. La politique du ministère était condamnée parle pays, irrémissiblement.

Des rapprochements furent faits alors, ils Tout encore été depuis, entre les deux époques 1830 et 1877, les 3G3 candidats qui avaient protesté contre le coup du 16 mai et les 221 députés qui en 1830 votèrent la déchéance du roi, sans en avoir d'ailleurs reçu le mandat de la part des électeurs. M. le comte de Montalivet, un des demeurants de cette époque, rappela à ce propos un article du National, en date du 17 juin 1830, qu'on aurait cru écrit à la veille du IG mai 1877. Cet article, le voici :

« Le ministère, déjà disloqué deux ou trois fois, est composé d'hommes provisoires, antipathiques, et ne pouvant pas faire une longue route ensemble.

« Quant aux événements qui se passent autour de lui, ils sont d'une gravité chaque jour plus effrayante. La prorogation, la dissolution, le changement du 19 mai ont porté l'animadversion publique au comble. Les élections, sur lesquelles le ministère ne devait pas compter, auront un résultat encore au delà des craintes qu'il avait et des espérances que nous concevions. Un mouvement extraordinaire règne partout. Là où 'nous n'avions que deux députés, on nous en annonce trois ; là oîi nous avions emporté les nominations à une majorité de quelques voix, nous sommes certains de les obtenir à une majorité de cent à deux cents voix. Les deux cent vingt et un seront peut-être trois cents.

La fameuse proclamation, sur laquelle on comptait, a produit une sensation ou nulle ou mauvaise. On n'y a vu qu'un nouvel abus du nom du roi, qui sera sans effet. L'ébranlement est même tel que le ministère n'a plus de doute sur sa prochaine défaite (1). w

Ce rapprochement, exact en apparence, pèche par la base. Les mobiles des partis furent bien différents les uns des autres en 1830 et en 1877. Le mobile des premiers se rattachait à la cause permanente des révolutions qui ont agité la France depuis cent cinquante ans. Cette cause est dénoncée aujourd'hui par les chercheurs intrépides qui, comme M. Copin-Albancelli, la dénoncent comme étant l'œuvre occulte de la juiverie et de l'étranger, œuvre concentrée dans la Franc-Maçonnerie. Rien de pareil chez les 363 de l'année 1877. Ceux-ci, au contraire des révolutionnaires de 1830, ne rêvaient que de clore l'ère des révolutions, par l'établissement d'un Régime détinitif et libre.

L'explication des événements que je raconte et de ceux qui ont rempli le siècle écoulé se trouve tout entière dans l'œuvre souterraine, et aujourd'hui mise en son jour, de la Franc-Maçonnerie. C'est là qu'est la clef de cette extraordinaire histoire des cent dernières années, qui semble une caricature de la vraie France. Mgr Delassus, du diocèse de Cambrai, dans son beau livre le Problème de l'heure présente, rappelle que, pendant la Restauration, les Illinnînés de ce temps-là avaient reconstitué le Temple et qu'ils avaient formé le Chapitre des nouveaux Templiers.

(1) Le Nttlional, numéro du 17 juin 1830.

Or, parmi les Templiers modernes, il cite M. de Montalivet, qui fut un des promoteurs de la Révolution de 1830, et qui devint ministre de la Couronne, sous le Gouvernement de Juillet. Ainsi se découvrent les causes restées jusqu'alors secrètes des bouleversements successifs qui ont troublé noire pays jusque dans ses fondements, et qui prépareraient la ruine de la France, ruine méditée et poursuivie avec un acharnement si tenace par la Franc-Maçonnerie, dans laquelle tant d'esprits distingués et restés bien Fi'ançais Aboient l'instrument de la juiverie acharnée contre la chrétienté. Mais le caractère et le mobile de la lutte dont je fais le récit étaient très différents.

Ce qui, en 1877, frappa les esprits, ce furent la tenue générale, la modération unie à la fermeté, l'inébranlable foi du parti républicain, et son accord, vraiment cordial alors, avec la nation qu'il avait su grouper autour de lui. J'en transcris ici deux précieux témoignages.

Le grand orateur patriote de l'Espagne, Emilio Castelar, m'écrivit : « Jamais je n'ai vu un peuple traverser de si grands périls sans éprouver le vertige et sans commettre une faute. C'est en vain que je cherche dans l'histoire un exemple digne de comparaison avec cette admirable discipline du parti républicain, dont les vœux répondent si admirablement à la volonté générale de la France. » Un autre grand orateur et grand citoyen de ce temps-là, Gladstone, disait dans un discours (1) :

0 Nous vivons dans un temps extrêmement inté-

(1) Bien public du 30 septembre 1877.

ressaut à étudier, et je ne puis m'empêcher de vous en dire un mot. Il sera court, mais j'aime à croire qu'il concordera pleinement avec vos sympathies pour un peuple voisin. Nous avions jadis l'habitude d'appeler la France notre ennemie nationale. Cette abominable qualification n'est plus de mise aujourd'hui, et la pensée qu'elle exprimait n'existe plus dans nos cœurs ni dans la mémoire des Anglais, pas plus que le mot n'est sur les lèvres. Nous n'avons plus du tout d'ennemis nationaux; nous ne désirons de querelle avec personne et, en ce qui concerne la France, elle est notre amie, notre voisine. Nous souffrons de ses souffrances; si elle prospère, nous nous réjouissons de sa prospérité, dans l'ardente amitié qui unit désormais les deux pays, et je vous prie de me permettre d'exprimer ma sincère et profonde admiration pour l'attitude actuelle de la nation française.

« Je ne ferai pas allusion aux différends intérieurs; si je le faisais, je manquerais mon but, qui est de calmer les sentiments et non de les blesser. Mais il est une chose que nous ne pouvons pas ne pas voir : c'est que le peuple français traverse une crise politique fort grave. Nous avons toute raison de dire que, dans d'autres temps, des choses violentes auraient été dites et faites, et le sang n'aurait pas tardé à couler.

« Cette étonnante nation, car elle est vraiment une nation admirable, se montra néanmoins, jusqu'à une époque toute récente, assez en retard dans son éducation politique, mais, depuis, elle a marché à pas de géant dans cette voie. Peut-être les souf-

frances du pays en 1870 ont-elles été décrétées là-haut pour lui enseigner la sagesse. Quoi qu'il en soit, cela je puis le dire, nous avons assisté, chez ce peuple, au spectacle merveilleux d'un développement réel de sagesse politique, depuis la guerre de 1870, que le monde entier pourrait envier et que nous devons admirer. Le calme, la modération, la fermeté dans les desseins, le respect de la loi, et un profond attachement au gouvernement ayant pour base la liberté, telles sont les qualités qui se sont implantées tranquillement, mais d'une manière indélébile, dans le cœur de la nation. C'est du moins l'impression qu'a produite sur moi la conduite du peuple français, et si, comme j'en suis persuadé, vous êtes de mon avis à ce sujet, que les applaudissements de cette assemblée lui prouvent qu'il possède la sympathie du peuple anglais! »

Gomme il arrive toujours, après la lutte, chacun tire à soi l'honneur de la victoire. Les hommes qui ont prétendu faire de la République leur chose, et qui, à force de basses intrigues, de manœuvres louches par l'usage qu'ils ont fait de ce qu'ils appelaient leurs principes, en ont fait leur chose en effet, et l'ont par là rendue exécrable, ces hommes que la France ignorait alors, se sont attribué le mérite de cette victoire; ils se sont appliqués surtout à en retirer tous les avantages. Mais la vérité est que le soulèvement du pays contre le gouvernement de M. de Broglie fut l'œuvre de chacun de nous, dans nos circonscriptions électorales respectives. C'était encore M. ïhiers qui apparaissait comme le chef, et ses amis avaient un crédit parti-

culier auprès du suffrage universel. D'ailleurs, le succès des élections fut peut-être l'œuvre du gouvernement lui-même plus encore que la nôtre. Les abus, la violence même éhontée de quelques-uns des ministres et des agents administratifs, les excès commis, avec un caractère de prévarication plus particulièrement irritant, dans l'ordre de la justice (I) suscitèrent partout une grande indignation, qui se tournait en entraînement vers les 363. Lorsque nous disions à la nation qu'il s'agissait moins encore des institutions républicaines menacées que de sa liberté, de ses droits les plus nécessaires et les plus chers, elle pouvait nous croire : les ministres se chargeaient de confirmer nos dires. On sentit la blessure faite à la dignité du pays; et ce fut la nation elle-même qui, avec la spontanéité de ces sentiments élevés et généreux dont elle est coutumière, défendit alors sa propre cause avec celle des 363.

Oui, ce fut un grand et beau spectacle, exempt des mélanges impurs et répugnants qui corrompent souvent les meilleures causes, lorsque la politique est mise au service d'intérêts vulgaires ou de personnalités simplement ambitieuses. 11 faut en faire honneur à la France.

C'est faire tort au pays que d'attribuer tout le mérite du succès des républicains d'alors à un homme : et cet homme était Gambetta. On l'a représenté après

(1) En Qioins de cinq mois, le garde des sceaux ordonna deux mille sept cents poursuites en matières politiques, fit condamner les inculpés à un million d'amendt.s et quarante-six ans de prison. (ZÉvoBT, Histoire de la troisième Rrpubli'jue, t. II, p. 357.)

coup comme le triomphateur du 14 octobre. Cela fait partie du bruit d'orchestre qu'ont fait autour de lui ses admirateurs et ses thuriféraires, lesquels ont su créer une sorte de légende, qui pourrait s'appeler (i Tart de faire des réputations et de créer les grands hommes» . La part que Ton attribue à Gambetta dans le succès du parti républicain tient surtout à son discours de Lille et à son fameux : « Il faudra se soumettre ou se démettre.^) C'était une formule oratoire dont il s'était déjà servi avant le IG Mai, quand il commençait à afficher la prétention de tout mener dans le pays et dans le gouvernement. Je ne sais qui disait que, dans ses discours, il n'y avait que du son, le mot son étant pris dans son double sens du bruit et du déchet de la mouture sans le grain nourricier. Le mot était sévère mais non sans vérité. Et pourtant le charme de la diction, le ton, le geste, la fougue de mots harmonieux tenaient, quand il parlait, l'auditoire en haleine; et cela, si l'on veut, peut s'appeler de l'éloquence. Lors des élections de 1877, rinfluence de Gambetta sur le corps électoral, sauf peut-être en quelques endroits très clairsemés, était nulle et même, dans certaines contrées, plutôt funeste.

Gambetta s'égarait sous l'empire d une infatuation que ses thuriféraires entretenaient en la surchauffant. Il n'avait pas eu au dehors l'importance qu'il s attribuait, et, dans la grande majorité de nos provinces, il n'avait pas le crédit ni l'autorité qu'après coup on lui supposa.

Cette infatuation d'ailleurs était aussi celle du vieux parti républicain, qui a si étrangement faussé

la doctrine, les vues, la nature même du Régime politique que nous avions voulu fonder. Il s'est fait, lui aussi, un mérite du succès des élections de 1877. Et rien n'est plus faux et plus audacieusement tendancieux. — M. Mesureur, dans un discours publié dans le journal le Voltaire du 29 mai 1907, ne disait-il pas : « Tous ces actes — faisant allusion à des faits d'actualité — tous ces actes constituent un véritable renouvellement du 16 mai 1877, dont nous fêtons glorieusement l'anniversaire, car nous en avons été les vainqueurs. »

C'est un pur anachronisme. Le parti auquel appartient jM. Mesureur n'avait eu garde alors de se montrer; il eût fait horreur au pays. Pas un instant, pendant la période électorale, il ne fut question ni de reviser la Constitution de 1875 dans un sens plus démocratique, ni de porter atteinte aux droits de l'Eglise. Si la secte révolutionnaire qui a fini par triompher dans notre pays, grâce à des connivences et à des faiblesses qui ont dénaturé plus tard le Régime de 1875, si cette secte s'était montrée dans la lutte électorale engagée alors, le pays eût reculé jusqu'à la réaction contre la République conservatrice. C'est donc un mensonge historique ajouté à tant d'autres, que d'attribuer au parti radical et ul!ra-rppublicain In victoire dos 3r>'-t Te nnvs nvnit voulu simplement contirmer rétablissement du Régime politique qu'il avait déjà consacré par les élections de février 1876. Toute autre interprétation de la victoire électorale du 14 octobre 1877, qu'elle soit fournie par le parti révolutionnaire ou par le parti monarchiste, est contraire à la réalité des

faits. Mais rien n'est plus commun chez nous que de fausser l'histoire dans un intérêt de parti.

L'effet produit au dehors et dans le pays luimême, par le résultat des élections, fut prodigieux. Toutefois, à l'Elysée et dans le camp des coalisés, c|ui étaient représentés dans le ministère, après un premier moment d'effarement, on se reprit, et on jugea qu'il convenait, soit de tâter encore une fois l'opinion, soit de s'appuyer sur le Sénat pour avoir raison de la Chambre nouvellement élue.

Resté comme toujours très en dehors des intrigues du palais de l'Elysée et de l'entourage ministériel, je n'ai su qu'indirectement quelles avaient été l'impression et les résolutions premières de ce monde quelque peu affolé. J'ai su, depuis cette époque, par les confidences de M. le colonel Robert, secrétaire général de l'Elysée, que, immédiatement après les élections, le Maréchal eut l'idée de se retirer. Il n'avait jamais eu grande confiance dans le succès de l'aventure; et quand il vit qu'elle avait mal tourné, comme un soldat vaincu, il était disposé à se rendre. Mais son entourage l'empêcha de suivre ce premier mouvement. Les uns, amis dévoués et sincères, tenaient que son honneur était engagé à ne pas abandonner la partie. D'autres, le plus grand nombre, sentaient que leur sort était Hé au sien, et ils n'entendaient pas succomber sans lutter jusqu'au bout. On sut, aussi, faire jouer un ressort qui tenait à l'honneur de l'homme. Abandonnerait-il, sans cher-

cher à les défendre, ceux qui s'étaient attachés à sa fortune? 11 était sensible à ce genre de raisonnement. Il resta donc jusqu'au bout de l'aventure, et même au delà. Beaucoup de résolutions contradictoires furent agitées dans le trouble au milieu duquel tout ce monde, un peu éperdu, fut jeté. Il fut notamment question d'une seconde dissolution; et on prêta à ce sujet au INlaréchal un propos qu'il avait dû tenir : (i Je leur demanderai la dissolution de la Chambre, dit-il en parlant des membres du Sénat, et s'ils me la refusent, je leur donnerai ma démission. »

Il fut sûrement très irrésolu et très perplexe sur ce que lui conseillaient sa dignité et son devoir. J'ai su, par le même témoignage du colonel Robert, que Mgr Dupanloup, contrairement à ce que l'on croyait généralement, avait, dès le lendemain des élections, écrit au Maréchal pour lui conseiller de se séparer de ses ministres, et de former un nouveau ministère avec M. Dufaure et avec moi. Cette révélation a été pour moi bien inattendue, et il a fallu, pour que j'y croie, que M. le colonel Robert m'assurât qu'il avait la lettre de l'évéque d'Orléans dans les mains.

Je m'excuse de me mettre en scène ; les événements en sont la cause, plus que ma volonté. C'est que, par un enchaînement de circonstances, la plupart fortuites, je me suis trouvé mêlé à tous les partis, sans appartenir absolument à aucun. Je ne me plains pas des traitements que j'ai reçus des uns et

des autres; mais il m'est permis de demander aux partis qui se font juges d'autrui, leurs titres.

Le parti démocratique, radical, socialiste, qui ne se décorait pas alors de toutes ces qualifications, rejette de son sein tout homme qui ne croit pas à rinfaillibilité des apôtres de la société nouvelle, au nouvel évangile de l'humanité sans Dieu. Je ne me reconnais aucun titre à être traité par ce parti avec ménagement. Les chefs m'ont fait connaître à cet égard leur sentiment. Je le justifiais amplement, et je n'ai aucune réclamation à élever contre l'ostracisme de ce côté, sauf pourtant en ce qui concerne la nature des procédés employés.

Quant aux conservateurs, dont les organes dans la presse et les représentants dans les Assemblées politiques, et partout ailleurs, me maltraitaient si fort, je me permettrai, m'enveloppant dans ma philosophie, de leur demander, en les regardant faire : « N'est-ce pas vous qui, par votre esprit d'hostilité chicanière et malfaisante, aviez préparé la révolution de 1830, et qui aviez détruit, dans sa racine, l'idée monarchique? N'étiez-vous pas parmi ceux qui ont ébranlé et finalement aboli, avec l'hérédité, le principe même de la rovauté? N'est-ce pas vous qui avez assisté aux scènes de l'archevêché de Paris, qui avez consacré par votre approbation l'enseignement de l'Université en France, qui avez poursuivi Lacordaire et Montalembert devant les tribunaux? N'est-ce pas vous qui avez poussé au coup d'État de 1851, qui avez applaudi à la guerre d'Italie, qui avez concouru ù l'éviction du Pape de sa royauté terrestre, qui avez poursuivi les moines

SOUS l'Empire, et qui aviez commence alors la guerre contre les congrégations religieuses?

"N'avez-vous pas enfin gouverné et dirigé ce pays de France depuis cent ans, pour aboutir à la ruine et au déshonneur de Sedan? »

J'avais cru que, le lendemain de la catastrophe, après la paix à jamais lamentable de Francfort, j'avais cru que les Français, réconciliés dans la ruine commune, après le baptême de sang généreusement versé en 1870 et en 1871, j'ai cru qu'il pourrait se faire, entre tous les enfants de la vieille patrie, une réconciliation bienfaisante; et qu'ils pourraient vivre en paix et côte à côte, sous l'empire d'institutions qui garantiraient à tous leur liberté, c'est-à-dire la jouissance intégrale de leurs droits d'hommes et de citoyens. Je l'ai cru. — Si c'est un crime, je me demandais lequel des Français était assez exempt de fautes envers la patrie, pour me le jeter à la face!

Si ces réflexions n'avaient pour objet qu^une justification personnelle, elles ne mériteraient pas de figurer dans un livre qui a des prétentions à l'histoire; mais, précisément parce que ce livre est une histoire, il appartient à l'auteur de fournir l'explication des faits historiques qu'il raconte. L'histoire n'est pas le récit en quelque sorte inconscient des événements qui se succèdent pendant une période de temps déterminée; l'histoire est la représentation d'une vie, d'une existence nationale; elle doit donc, en même temps qu'elle raconte les faits, en expliquer l'enchaînement, les causes et les conséquences; et elle ne le peut faire qu'en mettant à

nu les passions, les raisons et, après, les erreurs des hommes qui prirent part aux événements. Il faut montrer les fautes commises, et comment ces fautes ont leurs répercussions dans la succession des faits. Sans avoir la confiance que ces enseignements seront acceptés, et qu'ils seront féconds en heureux résultats, encore est-il nécessaire de montrer les mobiles qui font agir successivement les hommes qui ont occupé la scène politique. Cette étude, si les hommes étaient justes, pourrait leur inspirer la résolution de désarmer, et de travailler au bien commun, dans la paix.

L'évolution des événements, occasionnée par les fautes des uns et des autres, a conduit, à l'heure où j'écris ces lignes, la France à une extrémité de périls suprêmes. Le temps est passé des récriminalions des partis et des vaines querelles. L'heure est venue, pour tous ses fils, de se mettre, d'un même cœur, à réparer les désordres que, tous, ils ont causés. Ce sont les Français eux-mêmes qui ont défait la France : il faut qu'ils se mettent tous à la tâche, pour la refaire. Et cela se peut.

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