II HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE
Pendant que j'écrivais ce livre, j'ai éprouvé une impression singulière. Il me semblait que j'écrivais l'histoire d'une époque très ancienne, sorte d'illusion d'optique que j'attribue à deux causes. C'est d'abord l'extrême facilité avec laquelle j'abstrayais ma personnalité des événenements auxquels j'ai pourtant été mêlé de très près; et en second lieu, l'énorme distance qui, en fait, sinon dans le temps, sépare l'époque que je raconte de celle où nous sommes, à l'heure où j'écris ces lignes. Les hommes et les choses de ce temps-ci sont différents de ce qu'ils étaient en 1871, autant (avec les nuances gardées) que l'époque de la Terreur se différencie de la réunion à Versailles, en 1789, des Etats généraux. Ces rapprochements me conduisaient à en faire d'autres, entre les périodes diverses et distinctes qui ont rempli le temps écoulé depuis la grande Révolution de 1789 jusqu'à nos jours. Ce sont autant d'étapes diverses presque d'égale durée, qui divisent le siècle.
Ainsi de 1789 à 1 799, de 1799 à 1815, de 1815 à 1830, de 1830 à 1848, de 1848 à 1851, de 1851 à 1870, de 1870 à 1879, de 1879 à nos jours, par périodes presque égales, les mêmes péripéties se sont produites dans notre histoire depuis 1789,
AVANT-PROPOS m
et toujours sous les mêmes formes et par les mêmes causes. Mêmes phases, mêmes incidents: crises quasi mortelles ; relèvements opérés sous l'influence de l'instinct de vie ; rechutes occasionnées dans des circonstances pareilles ; et toujours nouvel effondrement de l'édifice mal assis sur un sol tremblant. N'est-ce pas là notre histoire depuis 1789 jusqu'à nos jours? Et la séance continuel selon le mot — si triste! — de M. Ch. Dupuy.
La séance continue; et les gens qui en savent long sur toute chose en tirent la conséquence que tout est donc pour le mieux, et que les alarmistes sont de sottes gens, ou quelque chose d'approchant. Mais il n'est pas défendu peutêtre aux pauvres d'esprit de s'alarmer sur les conséquences inévitables de cet état chaotique, dans lequel la nation perd ses forces en efforts stériles pour vivre, et s'épuise en des luttes sans cesse renaissantes. Il n'est pas défendu^, sans doute, de s'alarmer, quand on constate les effets déjà sensibles du dépérissement de la race; de l'affaissement graduel de la moralité générale; de la pénétration par les frontières ou par des implantations intérieures de toutes sortes de races ennemies ou destructives de la nôtre.