‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 57 sur 59 · LA GUERRE A LA RELIGION · texte numérisé non relu

LA GUERRE A LA RELIGION

Il était trop ëA'idenl que je ne serais pas l'homme de cette politique; et puisque je paraissais ra'obstiner à tenir la place, — j'ai déjà dit quels motifs m'y avaient résolu, — il fallait à toute force m'éliminer.

Quels procédés furent employés alors par les maîtres du jour, je ne le raconterai pas ici. Il suffit de dire que ces procédés tenaient de la manière de Gaboiiau et de celle des bravi de l'Italie du moyen âge. Tout se passa sous le couvert du parlementarisme : c'est d'ailleurs ce voile qui cache toutes les laideurs et tous les périls de notre temps. La plupart des personnages qui y jouèrent des rôles importants, et qui étaient presque des personnages eu effet, ont fini vilainement.

Ce fut un scénario complet : question adressée au ministre de l'Intérieur et interpellation suivie d'un ordre du jour pur et simple, après lequel je donnai ma démission de ministre de l'Intérieur. Lorsque je la portai au président de la République, M. Grévy, de qui j'eus à me louer durant cette épreuve, voulut bien m'exprimer ses regrets.

La relation des débats de cette interpellation dans le Journal officiel (du 1" et du 3 mars 1879) ne donne d'ailleurs aucune idée de ce que furent les incidents de ces dernières journées. Dans un livre publié un peu plus tard, M. Andrieux, qui avait tout connu pendant son séjour à la Préfecture de Police, écrivit : » M. de Marcère connaissait tous ces faits. Il eut la bonté de ne pas les porter à la tribune, dans la discussion de l'interpellation qui entraîna

sa chute. On ne lui a pas su gré de sa générosité. 1)

Le dernier représentant de la République conservatrice et libérale était ainsi éliminé du Gouvernement; et avec lui disparaissait le dernier vestige du Régime politique que les libéraux avaient essayé de fonder.

A rheure précise où se produisit un revirement si brusque et si inattendu dans Topinion publique et <lans les dispositions des républicains de la Chambre à mon égard, le fait parut inexplicable : et il Tétait €n effet. Depuis lors, des révélations successives et bien étranges ont mis en plein jour les ténébreuses manœuvres menées contre la France même, et dont je fus la première victime. Mon caractère bien connu et Tirréductibilité de mes idées sur certains points, et notamment sur les affaires de religion, ne laissaient aux hommes qui dirigeaient en sousmain le parti républicain aucun espoir que je voudrais servir leurs projets. Or, il est avéré maintenant qu'une conspiration permanente se trame depuis longtemps contre l'Eglise catholique; et on sait aujourd'hui, de science certaine, que les chefs du parti républicain qui allait devenir prépondérant avaient pour objectif principal la destruction de l'Eglise en France.

Mais surtout, ce que personne en ce temps-là n'aurait pu imaginer, Gambetta avait dès lors lié partie avec le prince de Bismarck; et la guerre au catholicisme était la condition et la raison essentielle de cette alliance. Cette trame est dévoilée aujourd'hui, par la publicité donnée à la corres-

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pondancc du comte Henckel Donncrsmarck avec le prince de Bismarck. Voici la lettre (1) :

u Le comte Henckel Donnersmarc/i au prinrc de Bismarck

« Neudeck, 23 décembre 1877.

« ...Avant-hier, Gambetta m'a fait faire une communication par une occasion sûre. Il m'a rappelé qu'au milieu de novembre je lui avais exprimé mon opinion personnelle sur ce point : que le chancelier ne croirait jamais à la sincérité du gouvernement français à l'égard de l'Allemagne, aussi longtemps que sa politique extérieure serait dans des mains cléricales et Gontaut ambassadeur à Berlin. Gambetta m'avait alors répondu que, à la fin de l'année, ces difficultés n'existeraient plus. Or, le choix d'un protestant (Waddington) pour le ministère des affaires étrangères, et le remplacement de Gontaut par Saint- Vallier, qui a été désigné par le prince Hohenlohe comme une personnalité agréable et sympathique à l'Allemagne, ces deux nominations survenues dans l'intervalle avaient manifesté du désir de la France d'entrer en bons rapports avec l'Allemagne. Gambetta demandait donc si, en échange, on ne pouvait espérer un témoignage de sympathie officielle à l'égard de la France, par exemple à propos de l'Ex-

il) Ce document est extrait d'une brochure intitulée la République (le Bismarck, éditée 1 bis, rue Bailbf, Paris.

position projetée, tout en maintenant la non-participation de rAlleniagne à cette Exposition. Gambetta ajoutait qu'une communication de cette nature serait présentement la très bien venue pour le ministère (1).

« Je lui ai répondu aujourd'hvii qu il ne m'appar tient pas de décider sur des questions pareilles et qu'en tout cas une attitude résolue contre Rome serait le plus sûr moyen cf arriver à un rapprochement ultérieur.

u A la fin du mois d'octobre, Votre Excellence a bien voulu me faire écrire par «on fils que le fait d'entretenir des relations avec le « Prussien Bismarck pourrait nuire à Gambetta dans l'opinion de ses compatriotes. » A ce propos, je puis vous faire connaître que le prestige de Gambetta sur son parti est indiscuté et que le dictateur de Tours est resté l'autocrate des républicains. Si vous voulez bien m'y autoriser, je prendrai sur moi de vous envoyer Gambetta à Varzin et, naturellement, selon que vous jugerez à propos, publiquement ou secrètement. Vous n'avez besoin que de faire un signe. Le « père Joseph " (2) du gouvernement actuel, l'homme sur qui repose la majorité parlementaire vous apportera, dans leur extension la plus large, Fempressement et le concours de la France, pour réaliser ce qu'il estime nécessaire à l'établissement de relations régulières et confiantes en Europe et à la solution de la

(1) C'était une assertion gratuite, contre laquelle je proteste éncrgiquenient.

(2) II s'agit évidemment de M. Ranc.

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crise indusli'ielle et commerciale, — à savoir une politique commune de l'Allemagne et de la France contre Rome, le rétablissement d'un régime de confiance entre les deux pays, une entente réciproque sur le budget de la guerre, u Recevez, etc. »

Les négociation"^ se continuèrent, semble-t-il, pendant que fonctionnait le ministère Dufaure {1877-1878-1879). Qui eût pu imaginer de tels projets conçus, dans le même temps, de concert avec l'ennemi, dans la vue principale de détruire FLglisc catholique de FraAce? Mais aussi, combien il est facile de comprendre, rétrospectivement, ce qui se passa au moment où, dans le ministère formé après l'élection présidentielle de Grévy, j'étais resté, considéré alors par Gambetta et par ses amis, comme un défenseur de la Foi, sans que j'eusse d'ailleurs l'idée déjouer ce rôle!

Tout ce qui, pour les personnes qui furent témoins de ces incidents, était resté obscur dans cet épisode de la transformation si complète et si rapide du Régime politique, est devenu lumineux. On sait aujourd'hui, de façon certaine, que la politique qui fut introduite alors dans la République était la guerre au catholicisme, en France et à Rome, sous les auspices de l'Allemagne !

Certes, laissant à part les moyens qui furent employés, on eut grandement raison de m'élimincr de cette conspiration. Tous les autres membres du cabinet n'étaient pas d'ailleurs dans le complot formé de concert avec Bismarck. Mais tous étaient

animés d'un zèle plus ou moins ardent contre l'Église catholique; tous d'ailleurs protestants ou libres penseurs.

Les changements de personnes dans le Gouvernement soulignèrent cette direction nouvelle donnée aux affaires publiques. M. Flourens, qui était directeur des Cultes, fut remplacé par M. Dumay, dont on sait l'influence funeste sur l'Église de France.

A la tête des directions principales de l'Instruction publique furent placés MM. Ferdinand Buisson et Liard, dont l'influence sur l'enseignement public fut pareille. Tous les services publics furent dirigés dans le même sens. Mais cette guerre faite à l'Église resta sourde et hypocrite pendant plusieurs années; elle ne prit le caractère de guerre ouverte qu'avec l'avènement au Gouvernement de MM. Waldeck-Rousseau et Combes.

Toute cette conspiration était encore secrète à l'heure où j'étais demeuré dans le ministère après l'élévation de M. Grévy à la Présidence. Mais ma présence était inconciliable avec les projets médités par les conducteurs de la nouvelle politique inaugurée à ce moment même. Tout s'explique dès lors et tout s'éclaire, à l'exception toutefois des procédés qui furent employés pour me faire sortir du Gouvernement. Quel moyen d'expliquer historiquement toutes ces choses, sans parler de moi? Ce sera mon excuse.

Les ministres que j avais eus pour collègues, et ceux qui ont suivi, innombrables, affectèrent encore pendant plusieurs années les apparences de gouvernements selon les traditions françaises. La Franc- Maçonnerie, quoiqu'elle fût déjà maîtresse en fait,

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