‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 8 sur 59 · LE MINISTÈRE · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE

Ainsi qu'on Ta vu dans le dernier chapitre du précédent volume de cette histoire, la République naissante avait été brusquement arrêtée dans sa marche. M. le Maréchal, sans l'avoir prémédité, sans même le vouloir, s'était, après le premier coup porté, trouvé engagé dans une voie qu'il n'avait pas 11. 1

prévue, mais que ses conseillers officiels et officieux avaient envisagée comme l'issue ouverte à leurs espérances. C'était, au fond, une réédition de l'entreprise du 24 mai 1873, lorsque les mêmes hommes renversèrent M. Thiers, dans la pensée de rétablir la monarchie. Ils couvraient, il est vrai, leurs desseins d'une fiction que leur fournissait l'article 8 de la Constitution de 1875. Cet article prévoyait qu'une autre forme de gouvernement pourrait être substituée à la Ilépublique, par la majorité d'un congrès. Il s'agissait donc simplement de composer une majorité qui aurait substitué, dans un futur congrès, la monarchie au régime existant. Et que fallait-il faire pour cela? Faire procéder à de nouvelles élections d'où serait sortie une Chambre des députés dont la majorité fût résolue à changer la forme dvi Gouvernement et qui, jointe à la majorité acquise dans le Sénat, constituât, dans un futur congrès, une majorité monarchiste. C'était donc, en réalité, une bataille qu'on allait livrer au parti républicain sur le terrain électoral. Et c'est ainsi que, par l'effet de cet article de la Constitution, qui permettait de réserver l'avenir, les luttes des partis prenaient un air d'équivoque, bien contraire au ton de chevalerie que l'on aimait alors à trouver en France, dans tous les camps. La bataille électorale devait dès lors prendre les allures d'une lutte sans merci, laissant après elle de durables rancœurs. Ce sont ces rancœurs qui, à partir de ce jour, seront, pour une grande part, la cause et l'explication des événements politiques qui vont suivre. Ces événements, si on n'en connaissait pas les origines véri-

tables, paraîtraient aux générations futures des jeux puérils d'adversaii'es dépourvus de toute raison et de patriotisme.

Dès sa première rencontre avec la Chambre des députés, M. de Fourtou, ministre de l'Intérieur, avait affecté de prendre un ton de violence, comme s'il entrait dans la République avec effraction. « Nous n'avons pas votre confiance, vous n'avez pas la nôtre. " C'était plus qu'une rupture, c'était un défi, et une affectation d'hostilité qui n'avait que les apparences de la force.

Cette violence voulue avait une signification d'autant plus certaine qu'elle contrastait avec les manières et le ton habituels de M. de Fourtou. Venu des pays de Gascogne à l'Assemblée nationale, il n'était pas de la race des Gascons flamboyants et panachés, mais plutôt contenu et très réservé. Son attitude à l'Assemblée nationale avait été circonspecte. Dans ce temps où les partis, très sincères et très loyaux, s'étaient formés en camps nettement séparés, lui, il s'était tenu sur les confins tantôt du Centre gauche et tantôt de la Droite. Dans un entretien que j'eus avec lui, comme on en tenait alors à chaque instant entre collègues, dans ce vaste palais de Versailles où nous vivions comme dans une région à part du monde, il entra dans quelques confidences, d'ailleurs circonspectes, et d'où j'avais conclu que, tout en étant porté vers la monarchie orléaniste, il n'était pas éloigné de servir la République. 11 ne serait même pas fâché que M. Thiers le sût.

Habituellement silencieux à l'Assemblée, il s'était

trouve, un jour, rapporteur clans une question d'ordre administratif. 11 fît un discours fort élégant de ton et de forme, si bien qu'il charma tous les connaisseurs en bien dire; et il y en avait beaucoup dans cette Assemblée. Parmi eux, M. de Rémusat, grand ami de M. Thiers, parla à ce dernier de cette révélation d'art inattendue. Et quelque temps après, M. Thiers pi'ollta d'une crise ministérielle pour faire entrer M. de Fourtou dans le Gouvernement. A partir de ce jour, il était ministrable.

M. de Fourtou ne prit pas ostensiblement parti dans les fluctuations des opinions et des svstèmes qui suscitaient alors tant d'orages. Il était resté dans une ombre lelative, pendant les péripéties des tentatives de restauration monarchique, et même après que la République fut installée, à la suite des élections législatives de 187G.

Ce fut sans doute pendant cette sorte de retraite volontaire qu il subit des séductions, mondaines ou d'autres sortes, qui le firent s'engager décidément dans des voies nouvelles. Son ton réservé et son air contenu donnaient de lui 1 impression qu'il pourrait être, au moment voulu, l'homme de main nécessaire. En fait, il s'était trouvé là, à l'heure dite. Il fut choisi comme ministre de l'Intérieur. C'était le poste réservé à l'homme politique qui pourrait faire tourner au profit des partisans d'une restauration monarchique l'aventure du IG mai.

M. de Fourtou fut ainsi l'homme de main de cette opération à échéance, qui, dans la pensée, non du Maréchal, mais du monde de l'Elysée, devait être le rétablissement d'un régime monarchique, l'aigle, le

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coq gaulois ou les lis, sans qu'on sut exactement quel serait rembicme de la future monarchie. Et précisément parce que M. de Fourtou n'avait pas les dehors d'un homme d'action, non plus que les allures d'un pourfendeur, le ton qu il prit, lors de sa première rencontre avec la Chambre des députés, donna de suite l'idée d'un parti pris de bravade et de guerre.

La présence dans le Gouvernement de M. ]e duc de Broglie, sa prépondérance même puisqu'il était président du Conseil, était faite, cependant, pour désorienter l'opinion publique. Comment acceptat-il un rôle, et le premier rôle, dans ce revirement politique qui avait nécessairement un air d'aventure? Comment surtout se prêta-t-il aux procédés gouvernementaux qui ressemblaient trait pour trait, en s'accentuant même davantage, à la candidature officielle, lui qui avait attaqué avec tant de virulence les pratiques électorales du second Empire? On s'en étonna dans le grand public ; et quelques-uns s'en indignèrent comme d'une trahison. Tout va à l'extrême dans les moments de crise politique : résolutions et mesures prises; jugements portés et mouvements de l'opinion; tout est impulsif et dépasse toute justice comme toute réflexion.

Dans l'attitude inattendue du duc de Broglie, on retrouve un des traits de ce fort galant homme qui semblait voué à l'incertitude et aux à-coups d'une politique incessamment indécise. Type d'académicien politique, versé en toute matière, il ne parut pas avoir d'autre conception politique que celle de faire un nouvel essai du Régime parlementaire

de 18;i0, additionné d'un peu de royalisme pur et de catholicisme appliqué au mouvement social. Ses interventions à diverses reprises dans les affaires politiques n'ont pu donner de lui l'impression qu'il fût un homme d'Etal. On aurait compris qu'à la faveur de circonstances qu'il n'aurait peut-être pas volontairement provoquées, mais qui s'offraient à lui, il eût eu la pensée d'engager toutes les forces gouvernementales au succès d'une politique précise, et par exemple au rétahlissement de la Royauté. Il semble qu'il aurait pu correspondre à la parole royale, que M. le comte de Ghambord venait précisément de faire entendre, le 1" mars 1877 à Goritz, et rapportée par M. Henri Bergasse de Marseille :

« Je vous remercie, messieurs, d'avoir compris que vous trouveriez auprès de moi aide et conseil, au milieu des difficultés actuelles.

n Vous m'avez parlé des inquiétudes qui paralysent en France l'essor de la prospérité publique.

» Avec une franchise dont je vous sais gré, vous ne m'avez pas caché non plus les calomnies persistantes qui ne s'attaquent pas moins à la vérité qu'à mon honneur.

« Oui, je le savais déjà, on a osé dire que, pour rester dans un repos facile, je laissais la France en péril et renonçais à tout espoir de la sauver.

a C'est par cet odieux mensonge, contre lequel je proteste, que les ennemis du principe tutélaire de l'hérédité monarchique entretiennent le doute dans les esprits, le trouble et le découragement dans les âmes.

« Le découragement, messieurs, voilà le grand

péril que je vous dénonce et qu il faut combatlrc.

Il La Révolution est dans son rôle en cherchant à abuser de la crédulité publique, mais je reste inél)ranlablc dans mon droit et parfaitement résolu à faire mon devoir, lorsque viendra l'heure propice à mon action directe et personnelle.

a Je demande à mes amis, comme à tous les hommes de bonne volonté, de la préparer et d'avoir confiance.

" Avec leur concours, s'il plaît à Dieu, la Monarchie ne laissera libre passage ni aux aventures de l'Empire, ni aux violences du radicalisme qui prélude au triomphe, dont il se croit assuré déjà, en insultant tout ce qu'une nation est obligée de respecter, si elle veut qu'on la respecte : le clergé et la magistrature, c'est-à-dire la religion et la justice; larmée, cette vivante image du peuple et de son honneur.

" Puisque vous êtes venus jusqu'à moi, dites, à votre tour, quelles sont les fermes résolutions que m'inspirent mon amour pour la France et les dangers qui la menacent. )>

On aurait pu croire que M. le duc de Broglie se serait prêté à l'œuvre ainsi précisée.

Tout au contraire, même à ce moment fatidique, on le vit flottant à tous les vents et, en fait, devenu l'agent d'une coterie bonapartiste qui entendait se prévaloir de droits qu'elle avait, croyait-elle, reconquis. Et l'on vit le même homme qui avait flétri avec violence la candidature officielle du temps de l'Empire, dont il avait lui-même souffert, se livrer avec emportement à la même tactique électorale, et

se faire ainsi rinstrumcnt de la campagne bonapartiste hardiment menée par M. de Fourtou.

L'acte du Maréchal dans la journée du 16 mai, parfaitement régulier, dans son principe, et dérivé en coup d'Etat par suite d'un trouble d'esprit à peu près général, eut pour conséquence, s'il est permis d'appliquer un terme un peu humoristique à la conduite d'hommes d'ailleurs distingués par tant de côtés, une politique d'hurluberlu. Allait-on reprendre le chemin qui, de cascades en cascades, je veux dire de révolution en révolution, avait amené la France à cet état d'anarchie continue, prélude habituel des désorganisations finales? Allait-on reprendre le triste chemin qui, en 1814, après l'effondrement de la puissance militaire française, en 1815, puis en 1830, puis en 1848 et en 1851, et enfin à l'affreuse date de 1870, avait marqué la décadence progressive de la France? Ce ne pouvait pas être le but offert à la bonne volonté toujours si généreusement, naïve de la nation. On n'aurait pas demandé mieux que de se ranger derrière les guides que leur situation sociale ou des services antérieurs avaient préparés au rôle de chefs. On les suivrait, mais à la condition que l'on fît sortir la France des voies funestes dans lesquelles elle s'était enlisée depuis cent ans, et qu'on lui fit reprendre le cours de ses destinées.

La dérivation subite du cours des choses établi depuis l'établissement de la République, après les élections de février 1876, devait avoir une conséquence opposée, et que l'on aurait pu prévoir. Tandis, en effet, que les chefs du parti conservateur, triomphants, allaient tenter de renouveler un

état de choses et Tordre politique qui avaient, après des péripéties nombreuses, si piteusement échoué à Sedan, les Jacobins, héritiers de la Révolution, ne manqueraient pas de reprendre, eux aussi, le cours des traditions révolutionnaires. Et, dans le conflit ainsi reconstitué entre les Girondins d'espèces variées et les Jacobins purs, ce seraient ceux-ci qui devraient quelque jour dominer de nouveau le pays. A qui la faute, si ce n'est aux conservateurs, chefs naturels de cette nation essenliellement conservatrice, qui n'auront pas voulu ou n'auront pas su lui faire reprendre le cours de ses vraies traditions, avec les seuls changements que l'œuvre du temps avait rendus nécessaires?

Il importe assez peu, d'ailleurs, d'analyser l'état d'esprit particulier de tel ou tel des hommes politiques qui furent mêlés à cette aventure. ±Vucun d'eux, pas même !M. le duc de Broglie, n'avait ni l'autorité acquise, ni l'esprit de décision, ni la valeur morale des hommes à coups de main propres à mènera bien une révolution politique, c'est-à-dire un changement complet dans l'Etat. Ils s'étaient trouvés au premier plan, et, en quelque sorte, sous la main, pour achever une révolution de salon. Ils n'avaient pas la volonté d'employer les grandes forces de l'Etat à la réussite d'une entreprise préméditée. Ils n'eurent pas d'ailleurs à leur disposition les moyens décisifs qui assurent le succès de telles aventures, c'est-à-dire l'armée. M. le Maréchal, fidèle à la consigne qu'il s'était donnée à luimême, détenait la force militaire; et il ne la mit pas à la disposition des conjurés.

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