‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 9 sur 59 · HISTOIRK DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRK DE LA RÉPUBLIQUE

La composition du ministère de Broglie manquait d'homogénéité, à ce point que la direction qu'ils donnaient à leur administration était discordante. On y voyait côte à côte des orléanistes comme M, le duc Broglie et le duc Decazes, des légitimistes comme M. de Meaux, des bonapartistes comme MM. de Fourtou et Brunet. Waddington, sénateur de l'Aisne, m'écrivait à la date du 1" juillet 1877 : " A la suite d'une conversation avec Fourtou, M. de Villeneuve, préfet de l'Aisne, vient de donner sa démission. Fourtou exigeait de lui qu'il fit une campagne bonapartiste en règle... » Il est clair que M. le duc de Broglie n'eût point approuvé le langage de son collègue à l'Intérieur. On surprend ainsi l'étrange et équivoque situation dans laquelle allaient se trouver des ministres qui se croyaient tenus de faire la guerre à des hommes d'opinions aussi notoirement conservatrices que Tétaient MM. de Saint-Yallier et Waddington. Et c'est ainsi que, sous la pression de circonstances qu'ils avaient fait naître, ces hommes, qualifiés pour être des conservateurs émérites, se trouvèrent amenés à faire des actes d'un caractère révolutionnaire.

Le monde officiel n'avouait pas hautement quel était le but et quels seraient les moyens employés pourl'atteindre. Mais les journalistes de leurbord ne gardaient aucun ménagement. L'un d'eux, publiciste fort distingué, et intransigeant, M. Paul de Gassagnac, disait crûment aux hommes politiques engagés dans l'aventure à quelle nécessité ils allaient être acculés.

u Ce qu'on a fait, écrivait-il, est un vrai coup

(l'État moral. Il faut donc, à une théorie parfaitement claire dans la bouche du Maréchal, ajouter une pratique implacable. Si nous ne triomphons pas des républicains, ils ne se gêneront pas avec nous, dans la revanche qu'ils prendront. Alors, à quoi bon nous gêner? Pourquoi des ménagements? Pourquoi des demi-mesures? Oh! le mot de la situation, mot qui est dans toutes les bouches, est bien simple, c'est celui-ci : « Il faut réussir! » et on le peut; et du moment qu'on le peut, on le doit. »

De fait, on s'était jeté en dehors de la légalité vraie et de la voie constitutionnelle ouverte un an à peine auparavant par l'avènement de la République, et si tôt fermée ! Et les conspirateurs, entrés par la brèche ouverte inopinément et sans dessein préconçu par le Maréchal, entendaient, cette fois, conduire à bien leur entreprise, qui aA'ait si mal tourné à la suite de la chute de M. Thiers, au 24 mai 1873.

Au moment d'entrer plus avant dans le récit des événements de cette époque, si l'on veut être juste, il est nécessaire de se replacer dans l'atmosphère morale au milieu de laquelle tout ce monde politique, des deux côtés actif, passionné, sincère, évoluait. Tous alors étaient pleins de l'esprit d'ordre social, déjà très entamé, il est vrai, par le fait des chimères révolutionnaires, mais néanmoins conservé encore dans ses principes essentiels. La société française, dans les divers éléments qui la constituaient, n'avait pas encore été très sérieusement viciée par les erreurs fondamentales qui l'ont transformée depuis la prédominance des idées judéo-maçonniques. Cette pénétration des erreurs

antifx'ançaises ne s'est produite qu'à partir de 1880. Le petit groupe de politiciens qui était déjà contaminé se gardait alors d'en rien faire paraître. Les républicains libéraux pouvaient donc défendre les institutions récemment établies, sans être suspectés de pactiser avec les pires ennemis de la Liberté et de la France. D'autre part, les conservateurs attitrés, restés dans la même ignorance qvic nousmêmes, n'avaient aucune raison pour refuser leur concours aux républicains du Centre gauche, et pour rendre ainsi irréalisable la tâche que ceux-ci avaient entreprise, de fonder enfin un régime politique durable, sur cette terre de France convulsée par tant de révolutions.

L'ignorance dans laquelle nous étions tous de la puissance secrète déjà acquise par les sectes ennemies de la France pallie singulièrement les fautes commises parles hommes politiques de ce temps-là; mais elle met aussi en relief l'erreur capitale des conservateurs. Ceux-ci n'avaient pas, pour refuser leur concours, l'excuse de dire que les libérau.x républicains ne pourraient avoir raison de la puissance occulte qui tendait à les dominer; car ils ignoi'aient ce péril, comme les républicains. On peut penser et admettre que, s'ils avaient forllfié ces derniers de leur appui, on aurait pu conjurer les maux dont nous sommes tous les victimes et les témoins.

; Des hommes exempts des passions politiques un peu vaines de ce milieu de l'Elysée et plus éclairés

sui' l'état moral de la France de ce temps-là, n'auraient pas aussi follement jeté leur pays dans une telle aventure. Pour qui a A'écu dans ce temps-là, et tous les témoignages de l'époque en font foi, la grande généralité de la nation était entrée dans les vues du parti conservateur libéral. Le relèvement si rapide de la France sous la haute direction de M. Thiers, et avec le chaleureux entrain de l'Assemblée nationale; ce qu'il y a d'idéal et de noble dans cette notion d'un pays maître de ses destinées, avaient déterminé un courant large et vif vers la République : et l'on va vite en France, et droit au but, quand une fois on l'a entrevu. Le mot seul de République flatte les instincts secrets de la multitude. Les hommes éclairés qui se déterminent dans leurs préférences politiques par des raisons différentes de l'instinct des foules ne pouvaient, de leur côté, se soustraire à des raisonnements qui ont de la valeur sur des esprits libres, dégagés des motifs intéressés qui pèsent trop souvent dans les déterminations de cet ordre. Si on veut rester sincère dans l'examen des raisons de décider en matière politique, on en arrive assez vite à conclure que la plupart des vices, sinon tous les vices, que l'on pouvait reprocher à la République (il n'est question que de la République d'alors) ne lui étaient pas particulièrement propres. On aurait pu, sans grand effort d'esprit, adresser des griefs tout pareils à tous les régimes politiques qui avaient successivement dominé en France, depuis cent ans. Tous ces régimes dérivaient plus ou moins de la Révolution, et quelques-uns en avaient adopté les pires doctrines. Les

conservateurs attitrés oubliaient trop facilement, par exemple, que c'était le gouvernement de juillet 1830, el après lui le second Empire, qui avaient commencé la guerre contre TEglise, et traité assez mal les congrégations religieuses. Des entraînements de sentiment d'une part, de l'autre des raisons de gratitude patriotique et de justice distribvitive, avaient donc déterminé dans le pays un courant d'idées contre lequel se heurtait l entreprise des conservateurs coalisés. Me sera-t-il permis d'ajouter que le gouvernement des premiers ministères de la République avait contribué à former dans le pays une opinion favorable au régime établi?

Devant cet état de choses, et avec la résolution arrêtée d'opérer dans la nation un changement radical, le ministère de M. de Broglie était acculé à la nécessité d'employer les grands moyens. Il s'agissait de préparer des élections d'où sortirait une majorité monarchiste. La résolution une fois prise, M. de Broglie, M. de FourLou, fous les ministres enfin, s'engagèrent résolument dans cette entreprise; et il n'y fut rien épargne.

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