CHAPITRE lU
ARRIVÉE DE CHARLES VIU BR ITALIE. — PIERRE VA TRAITER AVEC CE PRINCE, ET IL EST CHASSE DE FLORENCE.
(1495) Les Florentins allaient se trouver dans un grand danger. Alfonse, roi de Naples, voulant attaquer son ennemi au lien de l'attendre, préparait, d'accord avec le pape , une flotte pour s’emparer de Gènes , et en même temps une armée pour entrer en Lombardie par la Rumagne. Il demande aux Florentins l'entrée dans le port de Livourne pour sa flotte et des rafralchissemens ; les Florentins après quelque hésitation refusent, prétendant que n'ayant rien accordé au roi de France, ils veulent persister dans la neutralité. Alfonsese voit contraint d'aller dans les ports des Siennois; il lève à la hôte sur le territoire florentin quelques hommes de pied qu'il fait conduire à Pise où on les embarque presque par force avec l’année arragonaisc, mais comme ces hommes n’étaient pas habitués à la mer, ils ne servirent que malgré eux et furent de peu d'utilité. Alfonse trouva les Français et le duc d'Orléans maîtres de Gènes, et avec non moins de malheur, son fils, le jeune et héroïque Ferdinand, après avoir réussi en Roniagne , se vit la Lombardie fermée. Alfonse parvint alors à faire recevoir sa flotte dans le port de Livourne.
Ces revers n'iustruisaient point Pierre de Médicis. Par un traité secret, fuit à l’insu de la république, il avait
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i>ronais am pape et au roî de Napiés de s’opposer ouvertement àut Français,* ainsi non siMiIement U permet à la fiolle de sé rafraichir dan.s le port de Livourne, mais ne gardant plus de mesure il engage Annibal Berilivoglio fcapilaine âu service des Florentins, a aller avec sa compagnie joindre l’armée de Ferdinand, où Pierre envoie de Florence mille hommes de pied et de l'artillerie.
Le pape ordonne au roi de France de s’arrêter sous peine des censures ecclésiastiques. Le roi répond qu’il a fait vœu d’aller visiter monsieur St-Pierre de Rome et qu'il est résolu de l'accomplir au péril de sa vie.
Alfonse fait porter (îe l’argent au roi d’Arragon, Ferdinand, pour hâter l’armée qu’il en attendait, et le pape permet à Ferdinand d’employer les dtetniéreS levétes ért Espagne par l’autorité du Saint-Siège pour la croisade. Bien plus : le pape, le pape lui-méme envoie en secret à Constantinople en même temps qu’ Alfonse, demander l’appui des Turcs!
Soit que Louis Sforië c'omiùénçÂt â cràîndte Charlës VItl , s'ôil qu’il continuât lës petite’s perddiès par lesquelles il menait IcîS affaires, il exhorté loUt-à-coup secrètement Pierre de Médicis à persister dans sou alliance avec le roi de Naples, en l’assurant que le roi de France ne viendrait pàs en Italie ‘ou qu’il én sortirait aussitôt. Mais lé roi préparait sa venué et le ciel Semble alors annoncer â l’Italie ses malheurs par des prodiges : au milieu de la nuit, dans la Pouille, trois soleils s’étaient montrés environnés de nuages obscurs qui couvraient tout le reste du ciel ; deséclairsetdestonnerresaffreux avaient accompagné ces merveilles; du côté d’Arrezzo une foule de fantômes armés avaient paru dansl’air durant plusieurs jours, montés sur des chevaux d'une grosseur prodigieuse, et au milieu d’un bruit affreux de tambours et de trompettes; on avait vu-des miracles aux images des saints, et il était né un grand nombre d’enfans et d’animaux monstrueux. A la terreur causée par le bruit de ces prodiges se joignait la renommée de la puissance et de la valeur française , le souvenir des ravagés et des hauts-faits des anciens Gaulois.
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,,Ci)Brles VUI déjà en marche. «s'éiaSt iniii-à-ciiii)) tnis.<é ébranler au moment de mettre le pied en Italie : il inati* quait d'argent et peut-être à la voix des hommes prudetls de sa cour, il allait renoncer à son entrepM.se lorsque iè conite de la Rovëre ( depuis Jules II ) qui avait rejoint lé roi après la prise d'Ostie par le pape, lui représente avec tant d’ardeur la gloire et la facilité de son entreprise (I494j déjà triomphante à Gênes, que le roi reprend sa marche le. mênnejour 23 août. Il entre en Italie par le mont Genève; dans sa pénurie il emprunte à Turin les bagues de n^adame de Savoie qu'il met en gage pour 12 niille ducai.s, et à Casai les bagues de la marquise deMontferràt, mises au^i pour la même somme (l) Arrivé à Asti le 9 septembre, il apprend la victoire remportée par le duc d’Orléans à Rapalle sur les Arragonais. La flotte de Frédéric qui les avait débarqués retourna une seconde fois se refaire dans le port de Livourne. Les discours de Loiiis-le- Maûre à Asti achèvent de donner les plus belles espérance^, homme fort craintif et bien $0uple quand il avait peur, (lit Philippe de Comines, et homme tant foi t'il voyait son profit pour la rompre. — Sire,.dit Louis-le-Maure au roi, ne craignez point celte entreprise. Ën Italie, il y a trois puissances que nous tenons grandes dont vous avez l’une qui est Milan; l’autre ne bouge, ce sont les Vénitiens; ainsi n’ayez affaire qu’à celle de Naples ; et plusieurs de vos prédécesseurs nous ont battus que nous étions ensemble ; quand vous voudrez me croire je vous aiderai à vous faire plus grand queue fui jamais Charlemagne; et chasserons ce Turc hors de cet empire de Constantinople aisément quand vous aurez ce royaume de Naples — (2).
Ainsi le sort en était jelé : les Etats libres avaient à redouter la servitude, les campagnes la dévastation, tes v illes le pillage : le luxe d’un grand royf urne , une terrible et savante méthode défaire la guerre» marchaient avec l’armée française, transportée dans un pays bien différent Jusien. Le royaume de France, le plus ancien, le pins enonamé en Europe dès l’origine de l’histoire moderne,
(I) Mémoires de Pli. deCominei Ht. 7. chap. v.
(8) Mém, (Je fH. de Coinines. liv. 7. chap. Tl.
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soumis à un seul maître, n'avait nul rapport avec ce beau pays d'Italie si libre et partagé en tant d'Etats. En France, on trouvait plusieurs villes florissantes ; la capitale, séjour des rois avait toujours surpassé les autres villes de l'univers par sa cour , son université , sa population et sa richesse; mais les campagnes, mais les bourgs étaient inactifs et grossiers. En Italie, l'activité civile était répandue partout ; le plus beau ciel du monde éclairait une population intelligente et innombrable, dont les mœurs étaient altérées et la religion corrompue, mais dont les sentiinens publics avaient été fortement nourris. Les Français sur leur roule allaient entendre partout le mot de lil^rlé, et ils ne s'avançaient dans ces petits Etats qu'aux cris républicains qui, selon les circonstances , célébraient ou repoussaient leur arrivée. Les premiers pas du roi éveillèrent les passions les plus vives et les plus élevées; d'nn bout de la Péninsule à l’autre le peuple comprit le danger; ritalie avait des entrailles et frissonna. Si les Etats qui occupent le versant des Âlpes , la Savoie , le Monferrat et d'autres principautés des frontières, conservèrent la froideur des peuples soumis, la Romagne, la Lombardie, la Toscane, se livrèrent à des émotions violentes et diverses. Florence surtout, Florence, toujours occupée de son ancienne liberté, se demandait si l’occasion n'élait pas favorable, fondait déjà d'imprudentes espérances sur le roi étranger et en détestait mieux les Médicis. Ce ne sont pas là les suppositions de l'écrivain moderne, c'est ce que racontent les écrivains contemporains. Charles VIII et les Français devaient eux-mémes être attendris ^ Pise i ta vue de passions politiques si profondes , comme ils furent d’abord indignés en arrivant, de la mort du jeune duc Galeaz, empoisonné par Louis Sforze. Ce meurtre inquiéta le roi sur son entreprise et le fit hésiter encore un moment, malgré de nouveaux succès de sa flotte à Gènes sur la flotte de Naples.
La supériorité delà politique et de l’habilelé qui brillait en Italie à côté des forfaits, parut peu dans la lutte qui commençait. « Pour comble de honte, dit l’historien contemporain, le mérite du vainqueur ne diminua point notre
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honttv > On a dit qn Alcxannrc-le-Grand Iriompbailsi vite que sa vicloire seniblail le prix de la course, comme dans les jeux olympiques ; en llalie on ne sut de quoi la vicloire était le prix, ou plutôt on ne dut l’atlribuer qu’à la valeur f ançaise. La siipériorilé fut aux armes. Outre 200 gentilshommes de la garde du roi , et sans compter les troupes qui étaient à Gènes et en Uomagne, l’armée comptait 1,600 hommes d'armes ou lances dont chacun avait deux archers sous lui, de sorte que chaque lance menait six chevaux. Plus 6,000 Suisses et 6,000 Français d’infanterie. Une nombreuse artillerie avait élé transportée par mer à Gènes, ainsi que des canons dont les Italiens ignoraient l’invention. Les Vénitiens s’étaient servis les premiers contre Gènes d'une sorte de canons énormes, appelés bombardet, difficiles à manier et à charger; l'Italie fut épouvantée des canons français, traînés par des chevaux, marchant aussi vite que l’armée, servis par des hommes agiles, et chargés et déchargés à tout moment.
L'armée italienne, commandée par des capitaines divisés entre eux, vendant leurs services et prêts à se donner au plus offrant, composée de paysans et de bas-peuple dépendans des capitaines, sans zèle ni amour de la gloire, avec une infanterie qui, au lieu de combattre de pied ferme, se dispersait dans les campagnes ou se retirait derrière des retranchemens; cette armée fut bien faible devant des troupes réglées, soldées par le roi seul, dont les capitaines et les hommes d’armes étaient gentilshommes, bien équipés, pleins d’honneur et d’ambition, sec( ndés de rinfanterie disciplinée et impénétrable des Suisses et des Français (11.
Comme Charles VIII parlait de Plaisance, Laurent et Jean deMédicis qui avaient quitté leurs terres, vinrent le trouver et le pressèrent d’aller à Florence, en lui faisant beaucoup espérer de l’affection du peuple pour la France, et surtout de sa haine contre Médicis. L’indignation du roi contre Pierre était augmenté par de nouvelles offenses : le roi avait envoyé d’Âsti, un nouvel ambacsadeiir, aux Florentins , pour leur offrir des conditions avantageuses,
(l) Gulceiardint, lib. I.
s’ils lui donnaient passage sur leurs terres et n’accordaient point d’aide à Alfonse ; les Florentins avaient différé leur réponse sous prétexte que les membres du gouvernement étaient à la campagne. Alors le conseil du roi décide de faire prendre à l’armée le chemin qui conduit droit à Naples par la Toscane et par le territoire de Rome au lieu de celui qui mène dans l’Abruzze par la Romagne et par la Marche. Ce n’est pas qu’on ne se crut en état de traverser ces deux provinces malgré les troupes arragonaises, mais on juge qu’il n’est pas de la dignité d’un si grand roi et de la gloire de ses armes d’éviter Florence etRo ne, quand on lui en interdisait l’entrée; on trouve d’ailleurs qu’il serait dangereux de s’engager dans le royaume de Naples en laissant des ennemis derrière soi. L’armée marche donc du côté de la Toscane et au lieu de suivre le grand chemin de Bologne, passe l’Apennin par la montagne de Parme, d après le conseil de Louis-le-Maure qui voulait s’emparer de Pise. L’avant-garde, commandée par Gilbert de Montpensier, de la maison de Bourbon, prince du sang de France, s’avance à Pontremoli, place du Duché de Milan, située au pied de l’Apennin, sur la rivière de Magna, qui sépare le pays de Gènes, l’ancienne Ligurie, de la Toscane ; le roi suivait avec le reste de l’armée. De Pontremoli, Montpensier entre dans la Lunigiana dont une partie était sous la domination des Florentins ; quelques places de ce pays dépendaient de Gênes, le reste appartenait aux marquis de Malespine qui tenaient leurs petits Etats sous la protection, l’un du duc de Milan, les autres sous celle des Florentins et des Génois. Montpensier est joint en cet endroit par les Suisses, qui avaient été envoyés à la défense de Gènes, et il y reçoit l’artillerie venue par mer à la Spezzia ; ensuite les Français s’approchent de Fivisano, place aux Florentins. Ils la prennent d’assaut, la pillent, massacrent la garnison et plusieurs des habitans. Cette violence inattendue épouvante l’Italie, habituéeàdes combats où le sang ne coulait pas.
Les Florentins fondaient leur principale défense sur Sarzanne qu'ils avaient fortihée, mais pas assez pour résister au roi de France ; la place n’avait pas un capitaine ca-
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paUede ladéfeodre, al la garnison, très faible, avait perdu courage au seul bruil de l’approche des Français. Sarzanello, château bien muni, situé au-dessus de Sarzane, pouvait seul offrir de la résistance, quand Pierre de Médicis vient avec un empressement au.ssi maladroit que toute sa conduite, éviter au roi le combat.
! Le mécontentement de Florence contre Pierre s’était , beaucoup augmenté depuis que les marchands florentins ' avaient élé chassés de la France et augmentait à chaque pas duroi. L'effrqi redouble à la nouvelle des violences exercées à Pivisiano ; on maudit ouvertement l’extravagance de Médicis. Où donc étaient les secours du roi de Naples, pour lequel la République s'exposait ainsi ? Le duc de Calabre, i la tâte d’une armée dans la Romagne, ne pouvait résister à un simple détachement de l'armée en marche; la patrie allait donc être abandonnée à la furie française. Ceux des nobles qui détestaient les Médicis poussent le peuple agité à un soulèvement. Pierre inquiet avait déjà amassé des munitions âPise et dans les lieux voisins; il veut lever à Florence une grosse somme d’argent, mais il trouve la ville mal disposée. Alors, en partie par dé.sespoir, en partie par le conseil de ses amis, il se décide à imiter, mais sans les talents nécessaires, son père Laurent de Médicis, lorsqu'il était allé à Naples chercher l'alliance du roi Ferdinand ; il part aussitôt.
Instruit en chemin que 300 hommes de pied envoyés à Sarzane par les Florentins ont élé avant d’arriver, battus par les Français, il attend un sauf-conduit du roi à Pietra- Santa où quelques seigneurs français viennent le trouver, et laissant là les ambassadeurs flurenlins qui étaient avec lui, il se rend au camp avec ces seigneurs le même jour où le reste de l'armée rejoignait l’avant-garde au siège de Sarzanello.
Médicis est reçu du roi avec une amabilité affectée qui devient bientôt réelle quand Pierre, perdant le jugement et outrepassant tous ses pouvoirs offre de remettre dans les mains du roi Sarzane, Sarzanello, Pietra Santa, les clefs de l'état de Florence dp ce côlé-là, Libra-Fatla, Mutrone, Pise et lâYourppl Le roi s'oblige par écrit à rendre ces places