‹ Histoire de la République de FlorenceChapitre 165 sur 230 · CHAPITRE Vtl · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vtl

«'attaquer. Le frère Jérôme avait dit quelquefois qu’il appuierait ses prophéties de preuves surnaturelles. Comme une fois il offrit de ressusciter un mort, le célèbre Pic de la Mirandole le pria naïvement de faire son expérience sur Jean Pic, son oncle, enterré à St-Marc (1).

Frère François de Pouille, ennemi de Savonarola, et qui prêchait à Santa-Croce (d’aulres disent Domenico da Pescia lui-méme), propose de soumettre le caractère de Savonarola à répreuve du feu. Des deux côtés la proposition est acceptée avec fanatisme; François de Pouille consent à entrer dans le feu si Savonarola y entre avec lui. Domenico, de son côté, s’engage pour soutenir la vérité des prophéties de Savonarola et la nullité de l’excommunication, à passer aussi au travers des flammes. De véhémens débats s’élèvent sur cette épreuve, et la seigneurie, après de longues discussions (tant Florence était tombée bas sous la direction des moines!), accepte cette extravagance pour se débarrasser de Savonarola s'il échoue, ou en imposer par son miracle au pape lui-même. Le jour de cette décision, dit Burlamacchi, Savonarola aperçut le démon au palais des seigneurs.

François de Pouille refuse de faire l’épreuve avec un autre que Savonarola lui-méme ; un frère hardi de son ordre, Andrea Rondinelli, vient s’offrir à sa place pour mourir avec Domenico da Pescia, et démasquer les imposteurs. Telle était la foi qu’inspirait le frère Jérôme que presque tous les frères de St-Marc s’offrent à entrer dans le feu pour lui, ainsi que d’autres prêtres, des séculiers, des femmes et des enfans !

L’épreuve se prépare;la seigneurie nomme quatre citoyens deux de chaque parti pour y assister; les vieux noms historiques de Florence viennent résonner dans cette comédie, d’un côté pour Savonarola, Jacques Salviali et Alexandre Acciaioli, et pour l’autre parti, Pierre Alberti et Benedetto Nerli. Le gouvernement ordonne que la place soit bien gardée pour la sûreté du palais et laisse les deux partis s’armer afln qu’ils se contiennent l’un par l’autre. Un long bûcher est formé sur la place publique, en face de la

l() Burlamicchi.

loge des seigneurs, de la hauteur d'un borome, surmonté de broussailles enduites d’huile et de résine, avec une ouverture au milieu pour laisser passer les deux frères le long du bûcher, à travers les flammes.

<T Si nous lisions ces religieuses horreurs dans l’hisloire des Iroquois, nous ne les croirions pas; cependant, cette scène se jouait chez le peuple le plus ingénieux de la terre, dans la patrie de Pétrarque, de Dante, de l’Ariosle et de Machiavel (i). »

Le samedi 17 avril , jour fixé, à dix-huit heures d’Ilalie (c’est-à-dire à une heure dans ce mois là), les frères mineurs arrivent les premiers sur la place publique avec le frère Andrea Bondinelli ; tous prennent place, humbles et silencieux. Bientôt, le frère Jérôme parait en procession avec tous ses frères, revêtu de l'habit sacerdotal, le St-Sacrement en main, suivi de Domenico da Peseta, tenant aussi un crucifix en main, et de la foule des frères et des citoyens nobles et plébéiens, portant des torches allumées et des croix rouges. En entrant sur la place, le frère Jérôme entonne avec une haute et terrible voix le psaume: exurgal Deus et dissipentur inimici ejus, et toute la procession se place en chantant. Beaucoup de citoyens avaient pleuré de tendresse en voyant paraître Savonarola. Les acclamations du peuple et le bruit étaient tels qu’il semblait que la terre tremblât sous les pieds. Durant plusieurs heures, Savonarola et ses frères restent en prières et chantent des psaumes, tandis que les frères Augustins , moins pieux, parlaient et s’agitaient à leur place (2).

Le bûcher attend ; les frères mineurs font examiner les habits de Domenico dans la crainte qu’il n’eût sur lui quelque sortilège ; déjà l'ordre est donné de mettre le feu au bûcher lorsque les frères de St-Marc, après s’étre en vain efforcésd’épouvanter Inconstance intrépide de Bondinelli, veulent que Domenico passe au travers du bûcher le crucifix en main. Là était la ruse impie de Savonarola, car il eût dit que si le crucifix avait brûlé, le champion de Sayonarola pouvait brûler. Le plus grand trouble alors se

(1) Voltaire. Mœurs des nations.

(S) Buriamacebi. Gambi, anno 1498.

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montre parmi les frères, un ora^e qui éclate au môme inslant dans les airs, la grôle et la tempête paraissent l’effet du courroux céleste. Les frères de St-François s’opposent passionnément à la volonté des frères de Si-Marc, et la seigneurie, les prélats et beaucoup de citoyens du parti même du frère, craignent d’exposer la foi et de tenter Dieu. Domenico, de son côté, refuse d’entrer dans le bûcher sans porter à la main le St-Sacrement. Les ordres dans cette confusion quittent la place, et te frère Jérôme se retire à St-Marc en grand péril, au milieu d’un peuple qui l’eût lapidé sans sa garde et son crucifix, et qui lui reprochait violemment de n’être pas monté lui-même sur le bûcher, et d’avoir voulu exposer au feu qu’il ne savait pas braver, ce Christ célébré sans cesse par ses cris de : vive Christ !

Savonarola affectait le calme et la force. De retour à Sl-Marc , il monte en chaire , fait crier ; vive Christ ! pxhorle les siens à rester fermes dans leur foi, et répète que Dieu est avec eux et les fera vaincre.

Ici, le peuple désabusé se montra un juge sévère de la fourberie de cet homme qu’il avait adoré. Ses partisans sont bafouésdans les rues comme des hypocrites, des pleureurs et des excortiinuniés. Jacques Nerli, Alphonse Strozzi et les compagnacci restent armés. Durant la nuit, Lucca Alhizzi veut, mais en vain, décider François Valori, Salviali et les autres chefs du parti du frère, à s’armer; plusieurs de ses partisans se cachent ou s’enfuient.

Le lendemain dimanche, la ville s’éveille dans [la plus vive émotion. Savonarola, prévoyant sa ruine, lui qui avait prédit tant d’autres ruines, fait le malin à Sl-Marc un pathétique et court sermon, oû il offre sa vie en sacrifice à Dieu pour ses brebis. Après vêpres, le trouble éclate, le bruit commence au Dôme, le peuple crie aussitôt : — A St-Marc ! à St-Marc ! à St-Marc ! — Il se précipite de ce côté, et là s’engage un .long combat. La seigneurie envoie toute la garde de la place au couvent pour s’emparer du frère Jérôme.

L’ordre est donné de sortir à ceux qui sont dans l’église. Savonarola veut sortir avec eux, mais les frères s’y oppo-

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sent dans la crainte qu’il ne soit mis en pièces par le peuple. François Valori et d’autres citoyens se sauvent par derrière. François Valori revenait à sa maison lorsqu'elle est attaquée par la plèbe qui se soulevait de tous côtés; sa femme est frappée à la fenêlre d’un coup de balestre et meurt sous ses yeux; la seigneurie, dans ses vains elTorls pour contenir le peuple, ordonne qu’on lui conduise Valori pour le sauver, mais Valori, rencontré dans la ruepar les parens des cinq conjurés exécutés sans appel, est tué sur le champ. Jacques Nerli, Alphonse Strozzi et les autres chefs des compagnacci, s’efforcent de sauver le parti des frères, de la fureur pas.sionnée du vulgaire qu’ils tournent contre le couvent de St-Marc, où le combat se soutenait. Le parti de Savonarola, informé qu’on vient de la part de la seigneurie, perd de sa résolution ; les portes du couvent et de l’église sont brûlées ; le combat se prolonge jusqu’à trois heures du malin. Savonarola, resté d’abord dans le chœur de l’église, s’était retiré ensuite dans la bibliothèque; il y avait fait porter le St-Sacrement, devant lequel il chantait des psaumes avec les frères. Fait prisonnier ainsi que Domenico da Pescia et Silvestro Maruffi, ils sont tous trois conduits au palais.

La seigneurie nomme seize ou vingt citoyens pour examiner les trois frères avec le gouverneur de Rome, commissaire envoyé par le pape. Le frère Jérôme garde d’abord son audace et son éloquence; il intimide et décon. certe ses juges inquiets ; mais au premier essai de la torture, au premier trait de corde, il cède et reste vaincu jnsqu’à la fin du procès. On disait que son corps délicat ne pouvait supporter les tourmens; cependant, combien l'Italie avait-elle vu d'hommes sensibles et délicats triompher des tourmens! Mais on ne doit parler d’un telbomme qu’avec respect, a dit Machiavel. Savonarola écrivit pourtant en prison avec son talent ordinaire, sur le psaume 50, le psaume de la pénitence de David , après le meurtre d'Urie, « O Dieu! aie pitié de moi selon ta gratuité, selon la grandeur de tes compassions efface mes forfaits. Les sacrifices de Dieu ne sont plus l’holocauste, mais l’esprit froissé ; ô Dieu ! tu ne méprises point le cœur froissé et brisé ! etc.»

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