‹ Histoire de la République de FlorenceChapitre 37 sur 230 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

LE COMTE VGOLIN.

Florence n’avait jamais été si prospère ; les guelfes et les marchands la gouvernaient en paix: la ville avait

alors deux cents cavaliers armés , plusieurs brigades d< cavaliers et de nobles qui soir et matin donnaient dericliei repas ; la vie s’écoulait dans les plaisirs sous un ciel beuteux :des boufTons et des gentilshommes, dit lachro' nique, venaient de Lombardie et de toute l'Italie , reçus joyeusement, et nul homme de renom ne passait par Florence sans être fêté et escorté par les cavaliers (t).

On accueillit dans ces fêtes et avec honneur le prince de Salerne , fils de Charles , qui arrivait de France vers son père durant les combats livrés sur la mer de Sicile entre ce prince et Pierre d’Aragon. L’été suivant, à la Saint-Jean , ou forma de l’autre côté de l’Arno une riche compagnie déplaisir, vêtue d’habits blancs, avec un chef appelé Seigneur amour, occupée de jeux , de danse, de cavalcades plébéiennes parla ville, et célébrant pai des chants et des instrumens le printemps et le climat.

Durant ce temps tes mers de Pise et de Gênes étaien, témoins des combats qui devaient affaiblir à jamais les Pisans, totalement défaits enfin par les Génois près de nie de la Meloria dans une terrible bataille navale où ils laissèrent cinq mille morts et onze mille prisonniers (I284J. Telle était la haine inspirée par une ville gibeline que Florence et la Toscane se liguèrent alors avec Créncs contre cette république au désespoir. Les -Florentins et les autres Toscans devaient l’attaquer sur terre et les Génois sur mer.

Le comte Ugolin de Gherardeschi, le premier citoyen dé Pise, chercha à rompre cette ligue en faisant triompher les Guelfes et en s’emparant de l’autorité qu’il vou lait à tout prix . C’était un scélérat, capable de crimes poui arriver à son but; on l’accusait d’avoir, au combat de la Meloria, donné le signal de la retraite anx vaisseaux qu’il commandait, afin d’affaiblir sa patrie et de s’ei rendre plus facilement maître; et plus tard, il empêcha la délivrance des prisonniers pisans dont il redoutait le retour. Pour dissoudre la ligue, il envoya aux premiers citoyens de Florence des flacons de vemaccia,- remplis de

(1) Giacbetto Maleapini, cap. SI7, SIO. — G.Villani. cap. 88. lib. Vil

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florins d'or; la Toscane fit accord avec lui, il chassa les Gibelins et se fit seigneur ; mais les Génois et les Lucquois, trahis par leurs alliés, n’en attaquèrent pas moins Pise. Suivons le comte Ugolin jusqu’à sq mort.

Les consuls et les anziani des arts de Pise (que cette ville avait institués à l’imitation de Florence) lui ôtèrent un moment la seigneurie, qu'il reprit; sa tyrannie le rendit plus odieux : il se brouilla avec sa famille et le parti guelfe, qu’il fit chasser ; on l’accusait d'aVoir fait empoisonner son neveu, jeune homme de grande espérance dont il était jaloux; il avait traité secrètement avec les Gibelins ; mais comme il leur refusait ensuite une part au pouvoir,, l’archevêque de 'Pise, Roger des Ubaldini, leur chef, les arma, attaqua Ugolin qui se défendit vaillamment mais en vain, le fit prisonnier, l’enferma dans la tour des Gualanti avec deux de ses fils et deux de ses petits-fils (1288) ; peu de temps après les Pisans firent jeter dans l’Arno les clefs de la tour où le comte, après avoir demandé en vain un prêtre pour faire pénitence, mourut de faim avec ses enfans(l389) (i).

Nous traduirons ici le morcëau de Dante. 11 marche ■dans le cercle de glace où sont les traîtres :

c Je vis deux hommes glacés dans un trou, la tête de l’un servait comme de chapeau à l’autre, et de même que le pain est mangé par la faim, de même l’homme qui était sur l’autre lui menait les dents là où le cerveau se joint à la nuque.’ Tidée ne rongea pas autrement par colère les tempes de Ménalippe.

« — O toi, dis-je, qui montres par cet acte' bestial tant de hainecontre celui-ci, dis-m’enlemotif, etsi tu te plains de lui à raison, moi sachant qui vous êtes et sa faute, dans le monde là-haut encore, je t’en vengerad, à moins que ma langue ne se sèche. — Le pécheur souleva sa bouche de son féroce repas, l’essuyant aux cheveux de la tête qu’il avait entamée par derrière, puis il commença : — Tu veux que je renouvelle une douleur désespérée

<1)6. ViiUnt, cap. 120, 127, lib. \'1I. — Gronica di Pisa. Huratori (orne Itf.

qui serre mon cœur déjà quand j'y pense avant que d’en parler ; mais si mes paroles peuvent couvrir d'infamie le trailrc que je ronge, tu me verras parler et pleurer ensemble. Je ne sais qui tu es, ni par quel moyen tu es venu ici en bas, mais tu me parais Florentin à ton langage Tu dois savoir que je fus le comte Ugolin, et que celui-ci fut l’archevêque Roger. Je te dirai maintenant pourquoi j'ai un tel voisin. Me flant à lui par l’effet de ses perfldes desseins, il n’est pas besoin de dire comment je fus pris et mis à mort, mais tu sauras ce que tu ne peux avoir entendu, c'est combien ma mort fut cruelle et combien celui-ci m’a offensé. L'étroite fenêtre de la prison qui a reçu de moi le nom de prison de la faim, m’avait déjà laissé voir, plusieurs lunes quand je iis le malheureux songe qui me dévoila l’avenir. Celui-ci m’apparut comme un seigneur et maître chassant un loup et de jeunes loups sur le mont qui nous empêche de voir Lucques, avec des chiennes maigres, attentives et dressées. 11 avait placé en avant Gualandi avec Sismondi et Lanfranchi ; en peu de temps le père et ses enfans poursuivis me parurent fatigués, et il me sembla leur voir fendre le flanc avec l’instrument pointu. Quand je m’éveillai avant le jour, j’entendis pleurer dans leur sommeil mes enfans qui étaient avec moi et demander du pain. Tu es bien cruel si déjà tu ne l’affliges pas en pensant à ce qui s’annonçait à mon cœur; si tu ne pleures pas, de quoi donc pleurestu ? Déjà ils étaient éveillés, et l’heure approchait où l'on nous apportait notre nourriture, et chacun était inquiet à cause des songes de la nuit. El moi, j'entendis fermer à la clef la porte d'en bas de l’horrible tour; je regardai le visage de mes enfans sans mot dire, je ne pleurais pas, au-dedansj'élais pétrifié, eux pleuraient et mon petit Anselme me dit : «< Comme tu regardes, mon père, qu’as-tu ? Pourtant je ne pleurai ni ne reposai tout ce jour ni la nuit suivante, jusqu’à ce que le second soleil parût dans le monde. Comme quelques rayons du jour eurent paru dans notre douloureuse prison, je lus sur leurs visages comme était le mien. Je me mordis les deux mains de douleur, et eux, pensant que je le faisais

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