CHAPITRE I
tion; mais le duc tient sagement avec le peuple qui l’avait appelé ; la ville s’apaise, et les grands restent vaincus.
Le roi Robert demandait aux Florentins autant d'argent qu’ils en pouvaient donner. Durant la première année où le duc fut à Florence, entre son salaire et les autres dépenses qu’il demanda, la république donna plus de quatre cent mille florins d’or, produit des impôts, des gabelles. La chose fut tenue pour merveilleuse, et les Florentins s’en plaignirent beaucoup. Bien plus : la seigneurie de Florence passa toute au duc; le priorat fut si avili, qu’on n’osait décider la plus petite chose sans l'avis d’un des gages du duc: on peut penser combien ce régime parut dur à des citoyens habitués à gouverner leur ville fl).
L’arrivée du duc de Calabre à Florence effraya les Gibelins et les tyrans de la Toscane et de la Lombardie , ils envoyèrent aussitôt des ambassadeurs en Allemagne, au duc de Bavière, roi des Romains, afin qu’il les aidât à résister au duc et aux troupes de l’église qui étaient en Lombardie. Tandis que ce prince arrivait à Milan pour y prendre la couronne, et répondre aux v'oeux des Italiens, le duc de Calabre, dont les guerres avec Caslruccio étaient semhlables à celles que nous avons vues, tramait une conjuration avec les Quarligiani (famille nombreuse et puissante de Lucques), qui, mécontens de la dure seigneurie de Castruccio et gagnés par l’argent de Florence, promellent de livrer la ville. Florence avait envoyé ses enseignes qui devaient se lever pour révolter Lucques. Le moment est venu, tout semble favoriser les desseins de Florence, quand un Quarligiani effrayé va révéler la trahison à Castruccio. Celui-ci, avec sa cniauté ordinaire, fait saisir vingt-deux des Quarligiani , fait empaler leur chef et trois de ses fils avec les enseignes de Florence à rebours, et chasse de Lucqnes cent autres membres delà même famille, sans rechercher plus loin dans la crainte d’en trop apprendre, et rassuré seulement par l'arrivée prochaine de Louis de Bavière.
1) G. Viltaiii, cap. 510, sto, SâO, el les suirans. lib. IX.— Machiavellif Jib. II.
166 LIVRB V.
Le duc de Calabre se consola d’aToir perdu Lucques en s’emparant babilenienl el valeureusement de Sainte-Ma* rie-du-Mont, le plus fort diâteau de la Toscane; ce fut le plus grand sucres de ces temps (1).
Louis de Bavière, que les Guelfes n’appelèrenl jamais que le Bavarois, arrivait à Milan; il dépouille Galeaz Visconll desa souveraineté ; les Gibelins tremblent; Pise qui craint Castruccio, veut lui résister; Louis l’assiège et la soumet, moins pour lui-méme que pour Castruccio qu’il fait duc de Lucques, et qui lui-même se faisait empereur en gouvernant à sa fantaisie le Bavarois.
Florence, inquiète de ces événemens, commettait alors un de ces actes de barbarie et d’ignorance qui rappelle durement que les préjugés régnaient à côté delà liberté et des lettres naissantes. L’inquisiteur de Paretini fit brûler Cecco d’Ascoli, astrologue attaché nu duc de Calabre (1328), pour avoir dit que Jésus-Christ, eu vivant comme un fainéant {corne poltrone) (2) avec ses disciples, avait été, ainsi que tout le monde, soumis aux astres. Cecco d’Ascnli, pédant, lettré, et célèbre ennemi de Dante, parait dans la Divine Comédie , qu’il attaqua dès qu’elle eut paru. Dino del Garbo, savant dans les sciences naturelles et la philosophie, le plus grand médecin de l’Ilalie, attaché aussi au duc de Calabre, fut accusé d’avoir aidé par c'nvie à la condamnation de Cecco, auquel il survécut peu de temps.
Le duc de Calabre qui pouvait attaquer le Bavarois à son passage, mais qui sembla ici ii’avoir dans ses veines nulle goûte du sang d’Anjou ni du sang de France, abandonne Florence pour aller défendre ses Etals héréditaires; mais tandis que le Bavarois se fait couronner à Boire, les Florentins s’emparent de Pistoïa. Castruccio apprend celte nouvelle à Rome, va faire une scène à l’empereur et part à franc-étrier, suivi de loin de ses troupes; il sc fait sei- < gneur de Pise (3; en dépit du Bavarois, el reprend Pistoïa sur les Florentins à leur honte, car il n’avait que seize cents
(t) G. Villani, cap. 'J9, lib. X.
(3) G. Villani, cap. 42, lib. \.
(S) Cronica di Pisa, Muraiori, tnm. XV.
CHAPITRIC I.
cavaliers et eux trois mille. Ici vainqueur de tous, duc de Lticques, seigneur de Pise, de Pisiofa, de I.unigiana, d’une partie de la rivière de Gènes, de plus de trois cents châteaux-forts, matire du Bavarois qui lui eût pardonné sans doute la prise de Pise, il meurt. Les Florentins sans pouvoirie vaincre, le tuent par les fatigues qu’ils luidonnent. Le siège de Plstoïa, où il conduisit tout lui-niéme, avec une fatigue extraordinaire, le jour entier armé et à cheval pour exciter les troupes, les soigner, ordonner les forts et les tranchées, souvent comn;encées de ses mains sous le soleil de Lion, ce siège lui donna une fièvre qui attaqua aussi son armée et dont mourut comme lui Galeaz Visconti, entré à son service après avoir perdu Milan. Casiruccio incertain du ressentiment de l’empereur songeait alors â s’allier secrètement avec les Florentins; il mourut laissant ses Etals à ses enfans, et annonçant à ceux qui l’entouraient qu’ils verraient des révolutions (1).
Apr<‘sque fut mort Castruccio, mourut aussi le chef que les Florentins lui avaient opposé, le duc de Calabre ; ainsi la république se trouva libre et rassurée. Le roi Robert leur avait envoyé cinq cents cavaliers avant la mort de son fils ; les citoyens s’applaudirent de n’avoir plus à entretenir si chèrement un prince qui s’élail si peu signalé. Sa mort fut l’occasion de nouveaux cbangemens * au lieu d’élire aux charges deux ans d’avance comme on faisait alors, on convint que les Prieurs, les gonfaloniers , les capitaines du parti guelfe , les juges du commerce , et. les consuls des arts, aidés d’adjoints plébéiens (chaquecbarge à part), formeraient ime liste d’éligibles, soumise à une balie de tous les offices réunis. Les citoyens éligibles devaient être Guelfes, plébéiens et âgés de trente ans au moins. De deux en deux mois on tirait au hasard le nom des Pi ieurs entre les noms des éligibles au prioral.Dedeux ans en deux ans les noms seraient renouvelés en gardant toutefois ceux qui n’auraient pas été tirés, et mettant à part ceux qui étaient restés pour attendre que les autres fussent passés. Le peuple assemblé en parlement approuva ces régleraens (1328).
(I) G. Villani, cap. 80, SS, SS, 86, 87, lib. X.
iC)8 LIVRE V.
On supprima le conseil de Gredenza, celui des cenl, celui des qualre-vingl-dix; on forma un conseil du peuple de Irois cents plébéiens clun conseil de commune composé de nobles et de deux cent vingt-cinq plébéiens, qui devaient chacun se renouveler tous les quatre mois ; ces régiemens se corrompirent bienlôt lorsqu’on favorisa quelques noms pour en éloigner d’aulres (1).
Il faut honorer ce gouvernement populaire pour son humanité :1e prix du grain monta tellement en deux ans que le boisseau qui valait 17 sous valut un florin d’or; la disette se fit sentir dans toute la Toscane et dans une grande partie de l’Italie ; Pérouse . tienne , Lucques et Pistoïa chassèrent de leur territoire les pauvres mendians ; Florence loin de chasser les siens, accueillit ceux qui se réfugièrent dans ses murs, fit venir à grands frais du grain de la Sicile, de la Romagne et d’Arezzo, et sans craindre la grande dépense, tint le boisseau de grains au prix d’un demi-florin d’or ; la commune perdit dans ces deux ans plus de soixante mille florins d’or pour soutenir le peuple. « Quoique je ne fusse pas digne d’une si grande charge, dit G. Villani, je me trouvai employé delà commune en ces temps amers. >» Il dit que nulle part on ne fit de si grandes aumônes que les riches en firent alprs (2). Nous verrons dans différentes circonstances ce gouvernement populaire montrer pour les pauvres la même humanité, les accueillir quand les autre.s villes les chassent, et les nourrir quand la nourriture est rare et coûteuse.
L’empereur excommunié par Jean XXII avait fait nommer un anti-pape Nicolas V ; le parti guelfe restait fidèle au pape qui continuait la guerre en Romagne et en Lombardie; le départ du Bavarois en querelle avec les Visconti, renforça ce parli et l’Eglise; Pise s’était affranchie ; mais les Guelfes ne furent pas plutôt délivrés du Bavarois qu’un nouveau mailre, arrivé par hasard, commença à prendre la seigneurie de plusieurs villes. Jean, roi de Bohême, fils de l’empereur Henri VII, était venu en Italie
(1) G. Villani, cap. 62, lib. X. — MacliiaTulli, lib. II.
^2) G. Villani, cap. 122, lib. X. •,