CHAPITRE I
nobles, et la nuit de la Saint-Laurent au 10 août, ils arrivent de dUTérens côtés aux portes de la ville, soixante; à I cheval, et plus de quinze cents à pied, pour forcer la porte , , du côté de Fiesoie La ville, informée de leur arrivée très I tard dans la soirée, et d’une manière incertaine, court ! aux armes, craignant la trahison des nobles ; les bannis , qui voient de loin la ville gardée et éclairée, et qui ne reçoivent nul avis du dedans, prennent le parti de se retirer, et délivrent ainsi Florence des révolulions et des violences qu’ils projetaient. Les nobi es él aient entrés dans la conjuration en si grand nombre , qu'on craignait , en les punissant, de courir de plus grandis dangers ; la partie du peuple qui n’avait pas le gouvernement voulait qu'on les punit , mais le gouvernement n'en mit en jugement que trois, comme les plus coupables, un Donati, un Frescobaldi, un , Cherardini; iis confessèrent d'avoir eu connaissance de la I conjuration, mais .sans s’y être liés, et ils furent con .am- I nés, pour ne pas l'avoir révélée, à payer deux mille livres et à être exilés pour six mois, û quarante milles de la ville.
I C’était une punition bien faible, en comparaison des punitions ordinaires ; le peuple en murmura, et l’on renforça ses associations civiles (i).
Les querelles et la guerre étaient partout ! Jean XXII ' excommunie follement Louis de Bavière pour avoir en- I voyé du secours à Galeaz et à ses frères. L’Eglise avait toujours son armée en Lombardie, et les Pisans envoient [ une armée dans file de Sardaigne, que le fils du roi d'Aragon, excilé par le pape, voulait leur enlever. Ils venaient de rompre toute amitié avec Gastruccio qui avait voulu s’emparer de Pise par une trahison. Gastruccio, d'un autre côté, est repoussé deFucecchio par la garnison florentine; mais les Florentins n’en font pas moins demander en France cinq cents cavaliers.
(1394.) Ils étaient retombés dans leurs perpétuels cliangemens politiques : suit que la nomination de la seigneurie tous les deux mois agitât trop la ville, soit d’autres raisons, l’année précédente, à la fin d’octobre, les Prieurs
(O G. Villani, cap. su, sis, iib. IX.— Macbiavelli, lib. II
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et les Gonfaloniers . puissaiis plébéiens, avaient décidé qu’au lieu d’une élection tous les deux mois, les Prieurs seraient nommés pour ravenir, et ils les avaient nommés pour quarante-deux mois, en y mêlant des hommes qui n’avaient pas gouverné depuis le temps du comte Baüifolle; leurs noms furent mis dans la botte pour être tirés tous les deux mois. On crut que cette manière là préviendrait l’agitation et introduirait un plus grand nombre de noms dans la botte. Cette année on alla plus loin ; entre les seigneurs qui gouvernaient la ville, nobles et plébéiens, nommés selon le mode nouveau, les Serraglini, Bordoni, et d’autres des leurs (qui furent plus tard exilés), étaient accusés par la seigneurie de vouloir plus qu’une partie du pouvoir ; on se divisa, elle plus grand nombre des seigneurs, des meilleurs plébéiens, se joignant à ceux qui avaient gouverné, précédemment, tirent prendre Batia ( ’aiitorité, sorte de dictature) aux Prieurs et à leurs douze conseillers pour corriger ou confirmer, selon leur volonté, l’élection des Prieurs faite l’année d’avant. Ceux-ci trouvèrent les élections bien faites et ne les cbangèrent pas, mais ils ajoutèrent de nouveaux noms pour six priorats, qu’ils mêlèrent avec les autres ; ils mirent quelques noms du parti qui n’avait pas gouverné, comme pour réunir la ville et appeler les bons citoyens. Ce n’est pas tout : ils firent au prierai suivant de novembre l’élection pour quarante-deux mois de toutes les cliarges à venir, gonfaloniers des compagnies, les douze conseillers secrets. Prieurs, tous les condottieri des troupes, élections qui d’abord revenaient tous les six mois. Ils mêlèrent assez bien les partis dans la boite, corrigèrent aussi l’élection du capitaine des arts, en ordonnant que ios capitaines n’eussent chaque année qu’une élection. Ces formes d’élections par bourses se nommèrent le scrutin. On vit ainsi cent trente-six majistratures nommées d’avance (1).
(l32o.) L’année d’après, par un de ces faits singuliers qui caractérisent la république florentine, on retira du nombre des maisons nobles, dix maisons faibles et sans puissance
(I) G. Villani, cap. 8i2. lib. IX. — IHachiaTelli, lib. II.
CUAriTRE 1.
pour les rétablir dans les rangs du peuple, ainsi que vingtcinq maisons nobles de la campagne. Celte mesure fut louée par quelques-uns et blâmée par d’autres, car. dit riiistorien (1), beaucoup de maisons plébéiennes, puissantes et insolentes, méritaient d’étre. rangées entre les nobles pour le bien du peuple. Voici donc un peuple tout à fait vainqueur, qui entend par ranger entre les nobles, exclure du gouvernement, et qui élève les nobles au gouvernement, en les rappelant d’abord dans les rangs du peuple. Depuis le gouvernement glorieux des Anziani, fondé en 1250, Florence avait agi dans le même esprit : le peuple, à travers des fortunes diverses, avait toujours soutenu sa crainte et sa haine des nobles qu’il opprimait enfln, comme ailleurs, les nobles opprimaient les plébéiens. Une foule de maisons riches et nouvelles s’élevaient sur les ruines de la noblesse , bientôt proscrites à leur tour avec une énergie soutenue des citoyens pour s’élever et du peuple pour renverser.
Si la dignité de l’histoire le permet, nous rapporterons ici une charmante anecdote, contée par François Sachelti, noble marchand de Florence, et nouvelliste facétieux qui nous a peint les mœurs de sa république.. Celte anecdote nous montre comment la noblesse était encore enviée, imitée et honorée à Florence ; le dialogue en est d’ailleurs facile et plaisant, selon la manière de Sachetti. Un ouvTier grossier, ébloui de la renommée de Giolto, et désirant faire peindre l’écu d’nn bouclier qu’il voulait mettre peut-être dans sa campagne, alla toul-à-coup à la boutique de Giotto, avec un homme derrière lui qui portait son bouclier, et arrivé où était Giolto, il lui dit : — Dieu le conserve, maître; je voudrais que tu peignisses mes armes sur ce pavois. Giollo, considérant rhomnie et sa manière d’agir, ne dit rien si non : — Quand le veux-tu? Puis il ajoute : — Laisse-moi faire. — El l’homme s’en va. Et Giolto resté seul, pense en Ini-môme Que veut dire ceciV Cet homme m’a-t-il été envoyé pour se moquer de moi ? Qu’il en soit ce qui pourra. Jamais on ne m’a donné
èf^ G. Villani, cap. S88, lib. 1\.
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<!c pavois à'peindrc; ce ui ci est un petit homme et simple, <]iii dit de lui peindre ses armes comme s’il était des royaux <le France; certes, je dois lui faire de nouvelles armes. Il peignit l’écu qu’il fit achever par un de ses disciples, et il y mit un casque, ûn hausse-col, une paire de brassards, une paire de gants de fer, une paire de cuirasses, une paire de ciiissarts et d’armures de jambes, une épée, un poignard et une lance. Le vaillant homme. — Maître, estil peint le pavois? — Giolto dit : Oui. — Âpporle-le ici. Le pavois apporté, le gentilhomme commence à le regarder et dit à Giolto : — Oh 1 quel g.ichi est-ce donc que tu m’as peint? — Giolto dit ; Es-tu en gachi pour payer? L’autre dit:— Je ne le paierais pas quatre sous. — Giotto dit: — Et que m’as-tu dit de leindre? — Et l’autre: — Mes armes. — Giotto dit : — Ne sont-elles pas ici? en raanquet il aucune? — Oui, certes, elles y sont bien. — Non, mal, <lil Giotto ; que Dieu te garde, tu dois être une grande béte pour dire ce que tu as dit. Qui es-tu ; à peine tu le sais, et tu viens ici et tu me dis ; Peins mes armes, si tu fusses des Bardi, cela eût stiffi. Quelles armes porles-tu? D’où es-tu? Quelsfurent tes aïeux? Va donc, n’as-tu pas honte; commence d’abord à venir au monde avant de raisonner d’armes comme si tu fusses le duc Namo de Bavière. Je t’ai fait foutes les armes sur ton pavois; .s’il y er« a encore, disle et je les ferai peindre. — L’autre s’écrie : — Tu me dis des injures, et tu m’as gâté mon pavois. — II sort et fait appeler au tribunal Giolto, qui demande deux florins pour sa peinture; les officiers condamnent l’homme à prendre son parois et à payer six livres à Giolto ; ainsi, lui qui ne se mesurait pas fut mesuré. Tout misérable veut avoir des armes et faire une famille, et il est tels dont les parens ont élé trouvés aux hôpitaux. »
Castruccio continuait de remplir la Toscane de ses intrigues, qu'il étendit jusqu’au sein de Florence même, où elles échouèrent. Plus heureux à Pistoïa, il tourna les divisions à son profit et s'empara enfin de cette ville par trahison. La possession de Pistoïa lui ouvrait l'Ëtat florentin. Qu'on juge de l’effroi à Florence! on décide qu'il faut marcher sur Pistoïa contre Castruccio ; une nombreuse armée.
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toute composée de citoyens, se met en marche ; cette fois> brave et habilement conduite, elle s'empare de Cappiane, Montefalcone. Altopascio. Castruccio, d'abord étonné, appelle sesalliés, et par une victoire quatre fois disputée (la piu betla et ritenulaballaglieUa (1)), reprend ces places. Les Florentins sont poursuivis, battus, accablés dans leur retraite, et ne conservent pour résultat de leurs derniers exploits que la crainte de nouveaux combats.
Casiriicciu vient àPisloïa pour conlinuer la guerre avec eux. Il entre sur le territoire de la répub ique, fait reculer devant lui les, troupes citoyennes, brûle, pille les villages, s’arrête pour trois jours à Parentola. à deux milles de Florence, envoie courir ses gens jusque sous les murs de la ville, ravage par le feu et le pillage le pays, qui s'étend depuis l'Ariio jusqu'aux montagnes ; le plus beau pays qui fût au monde pour les maisons de campagne, les jardins, la richesse des Florentins ; le lendemain, jour de Saint- François, il établit des courses d’hommes à pied et à cheval, et fait courir jusqu’à des courtisanes. Les Florentins, terrifiés, craignant aussi des trahisons à l'intérieur, restent enfermés dans leurs murs avec leurs cavaliers et leurs nombreuses troupes. Casiruccio quitte Parentola et continue de brûler les campagnes et deux cliàleaux; il ravage tout le pajs qu'il parcourt plusieurs fois, et ne cesse do ravager qu’il n’ait quitté le territoire florentin. Sans borner là ses insiilles, il revient bientôt braver encore Florence, avec Azzo Visconli, et établir des courses à ses portes. On disait qu’il allait occuper Fiesole pour mieux accabler Florence; les Florentins au désespoir demamlenl du secours à leurs alliés, préparent leurs troupes, fortifient plusieurs places, tandis que Castruccio, qui prenait plaisir à les épouvanter, vient une troisième fuis ravager leur pays. Il célébra à Lucques ses victoires par des féti;s et des cruautés, car il fit mettre ses prisonniers à la torture pour en obtenir des sommes considérables que les Florentins, mieuit que d'autres, pouvaient donner pour leurs rançons (2).
(l) G. Villaiii, cap. 30S,lii>, IX.
(s; G. Yillaui, cap. ûoi, sos. sos, <H>4, SOS, li|i. IX.
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A Florence, on établit de nouvelles gabelles qui monteV reiil à soixanle-dix mille florins d’or. La ville vivait dans l'épouvante ; on craignait la trahison de quelques nobles et de quelques plébéiens piiissaiis qui avaient leurs fils prisonniers à Lucquos, on décida que milles personnes qui auraient des fils ou des frères prisonnieis à Lucques, ne pourraient commander d<rs châteaux, ce qui n'empécha pas Castriiccio de s'emparer du château de Murlo. Le roi Robert envoya de mauvaises troupes qui ne furent d’aucun secours. Pressés par tant de dangers qu’ils ne savaient pas dominer, les plébéiens guelfes, cliefs de la république, nommèrent seigneur de Florence, sur l'avis des nobles, Charles, duc de Calabre, fils atiié du roi Robert, pour dix ans. avec l'obligation de conduire la guerre en personne, et un traitement de deux cents mille florins d’or. La voilà bien celte turbulente démocratie qui ne sait jamais se préserver elle-raéme.
En attendant l'arrivée du prince, les Florentins sont encore battus par Castriiccio qui reparaît à Parentola, et qui fait trancher la léle à leur capitaine, Picro di Narsi, son prisonnier. On se demande presque pourquoi Castruccio ne tentait pas davantage et n’aiTrontait pas ces murs de Florence qu’on avait mis tant d'années à élever. Le duc de Calabre, retardé par les préparatifs d’une nouve'le expédition en Sicile, car le roi Robert ne se lassait point de ces expéditions, leduc deCalabre envoya, pour son vicaire, avant son arrivée, le duc d’Athènes, Charles de Bricnne, un Français que nous verrons bientôt devenir trop fameux: il cassa toutes les élections des Prieurs et fit d’autres choix.
Le duc deCalabre, après avoir obtenu aussi la seigneurie de Sienne pour cinq ans, entre à Florence avec une suite brillante de païens et de seigneurs (juillet 1326.); Florence inépuisable, riche après comme avant les revers, le reçoit avec de grands honneurs, demande du secours à ses alliés et relève ses forces. Bientôt le duc prétend nommer selon sa volonté au priorat, aux charges, aux châteaux, dans la ville et dans la campagne ; décider la guerre et la paix, rappeler à son gré les exilés. La ville était très agitée; les nobles, pour rompre les ordres de la justice, veulent donner au duc une libre seigneurie sans condi-