CHAPITRE VI
protégea si bien les lettres, son règne eut tant d’éclat, il montra un caractère si aimable et si sage tout ensemble, que nous nous plairons à rattacher à son nom l’élan littéraire d’un temps si beau; le roi Robert d’ailleurs rendit hommage à un grand homme florentin , Pétrarque , qui pour être né a Arezzo d’un père proscrit avec Dante, n’en doit pas être moins compté comme Florentin. Robert de Naples fut accablé des louanges des hommes, excepté Danle. Pétrarque qui vantait la douceur particulière de ses mœurs, l’appelait philosophe et roi. C’est Robert qui, apprenantqiie le roi de France blâmait son fils aîné des’ occuper des lettres, dit à Pétrarque: — Je vous jure que les lettres me. sont beaucoup plus douces et plus chères que mon trône, et que si je devais perdre l’un ou les autres, je meverràisplus volontiers privé du diadème que des lettres. — O mot vraiment philosophique! s’écrie Pétrarque, et digne de la vénération des doctes, combien tu m’as plu, quel nouveau stimulant tu as été pour mes études! ô combien profondément il est resté gravé dans mon sein ! n Robert était savant dans récriture sacrée, la philosophie, la médecine ; il cultiva peu la poésie, s’en repentit et étudia Tirgile sur la fin de sa vie; il fit un traité des Vertus morales, et comme il était roi de Naples et de Jérusalem, il s’intitula seulement Robert, roi de Jérusalem à cause de Salomon. Elevant aux honneurs les hommes de lettres pauvres, il allait à pied entendre les leçons des lecteurs publics qui enseignaient dans Naples. Presque tous ceux qui s’étaient fait un nom par leurs études étaient appelés ou bien reçus à la cour; il aima tendrement Pétrarque et Boccace; il composa une nombreuse bibliothèque et la confia à des hommes savans; beaucoupi de gens de lettres lui dédièrent leurs ouvrages : « Heureux Naples ! s'écrie Pétrarque, si lu semblas doux à Virgile, combien plus doux tu dois paraître à présent que chez loi réside un appréciateur si sage des éludes et du génie. »
On enseignait alors dans toutes les écoles la philosophie d’Aristote. La théologie scolastique, réduite en art suivant Aristote d’après la méthode des Averroistes, eut deux fameuses factions, les Thomistes et les Scotistes soutenus par
les fi*(’ res prêcheurs et les frères mineurs ; les premiers, suivant Albert-Ie-Grand et Thomas, son disciple (le docteur angélique); les seconds suivant Alexandre de Alës, de leur ordre, et Jean Dans (docteur sublil ), appelé Scolo ou Ecossais. Un troisième parti s’éleva moins fameux du docteur singulier. Ces éludes étaient répandues dans toute l’Europe. Robert encouragea surtout la jurisprudence; il choisissait des magistrats habiles et protégea par des régiemens les peuples contre la violence des ecclésia«tiques (1).
La poésie devint si à la mode que chacun versifiait, théologiens, légistes, médecins, guerriers; la poésie latine la plus estimée obtenait seule la couronne de lauriers, et c’est la poésie latine qui valut à Pétrarque sou triomphe au Capitole.
Parlerons - nous de Pétrarque? On a tant célébré son triomphe, ses amours, son influence littéraire , que nous craindrions de répéter ce que chacun sait. Son caractère ardent et vain, son activité extrême, son ambition, son talent et sa vertu, concoururent également à lui donner l’éclat qui dure encore. Savant studieux, publiciste hardi, amant solitaire et mélancolique; tantôt à la cour des papes dont il attaquait la corruption en Juvénal; tantôt errant dans l’Italie et reçu partout avec honneur; le plus souvent rétiré à Vaucluse ; philosophe et penseur, ses mœurs aimables, ses relations nombreuses, sa fortune aisée lui donnaient les plus nobles agrémens. Mais remarquons que ces grands hommes qui préparaient la civilisation du monde, qui étaient suivis d’une foule de partisans enthousiastes et dévoués n'obtenaient qu’un rang subalterne auprès des princes. Nous avons vu Dante à la cour des petits souverains répondre insolemment à l'insolence et porter le poids de sa position inférieure. Pétrarque, attaché à la maison Colonne, en fut traité comme un domestique ami; quand ses travaux, quand les hommages des hommes et les attentions des grands lui firent cxtmprendre sa gloire, il se détacha de celte maison, il trouva que c’était des
(i) Giannonc, règne du roi Robert. — Tir4bosclii. — Correapondance de Pétrarque.