CHAPITRE TI
bontt^s insultantes dont il pouvait se passer, et lorsque le prince Colonne lui écrivit pour le rappeler, Pétrarque lui répondit qu'il allait enfin chercher la liberté. Jeune et frivole quand il entra dans les ordres avec son frère :
«r Tu te souviens, écrivait-il plusieurs années après à son frère moine, combien nous étions alors occupés de la propreté de nos habits, quel ennui pour nous habiller matin et soir, quelle crainte que nos cheveux ne se dérangeassent, qu’ils ne fussent chiffonnés par lèvent, que les passants ne salissent nos habits ou u’en dérangeassent les plis ! Que dirais-je des souliers? et combien ils nous serraient le pied au lieu de le couvrir! »
Pétrarque vit Laure è l'église de Sainte-Glaire à Avignon, le 6 avril 1.327. Après de longues recherches, pn a décidé qu'elle était fille du chevalier Noves, syndic d’Avignon, mariée à Ugo de Sade (1). Nul doute que cet amour ne fût réel, mais le Florentin en tira un parti poétique comme Dante et Boccace, selon la mode d’alors. Quand bien même Pétrarque n’eùt pas été poète , dit Tiraboschi , l’Italie devrait le reconnaître comme un des plus grands hommes dont elle puisse se vanter, et il n’en est pas qui mérite plus justement le litre de restaurateur de la littérature italienne.
Les Italiens se rappellent avec attendrissement combien il aima et chanta l’Italie, prédécesseur de Machiavel dans une idée d’unité nationale. Il chanta aussi Cola da Rienzo auquel il demandait la grandeur de l’Italie , comme il la demanda aussi à l’empereur Charles IV, selon les idées du temps, car il disait ne connaître que deux belles choses, Rome et l’empereur.
Au milieu de la peste qui vint bientôt affliger l’état populaire que nous avons décrit, les Florentins fondèrent une université à l’exemple de Pise(1348) etils voulurent bientôt y appeler Pétrarque; commençant par lui rendre aux frais du trésor public les biens confisqués de son père, ils lui députèrent à Padoue Boccace avec une lettre pour le prier ardemment de revenir dans sa patrie, u Viens, viens, lui
(l) Vie de Pétrarque da Muralori. — Luigi Bandini. — L’abbé de Sade. — Correspoudanee de Pétrarque. — Tiraboachi.
dUail-on, après un si long retard, et seconde nos desseins de (on éloquence; tu es la gloire de ta patrie, et si tn écoutes nos priùres, tu lui seras encore plus cher. » Pétrarque fut très sensible à cette lettre , quoiqu’il n’y cédât pas.
Les universités que le siècle précédent et celui-ci avaient vues s’établir prirent un nouvel essor ; Pétrarque allait partout mettant les lettres et sa gloire à la mode : les Carrare à Padoue, les Este à Ferrare, les Visconti, les Gonzague, l’empereur^ le roi de France, le recherchèrent; ainsi Florence brilla encore dans Pétrarque : runiversilé de Bologne était la plus illustre; on en fonda, au xir siècle, datis presque tontes les villes de quelque renom; on rivalisait pour les études comme pour le pouvoir; ce fut un mouvement très beau. On étudiait la Jurisprudence avant tout, puis la médecine; dans la philosophie, on ne cherchait que l'astrologie , très à la mode alors. Pétrarque se plaignait de l'abus de la dialectique dans les Otivrages sacrés ; saint Thomas et quelques autres avaient commencé dans le XIII* siècle ces ouvrages (héologiques où l'on s'égara tant après eux. Le commentaire d’Averroès sur Aristote était toujours plus lu ; les philosophes y Jirirent des opinions contraires à la foi chrétienne, et ils pensèrent n’avoir rien fait, dit Pétrarque, s’ils n’av.iient pas ahoyi contre Jésus-Christ; personne alors ne croyait mériter le nom de savant et de philosophe s’il n’employait sa plume contre la religion (1).
Pétrarque, passionné pour Cicéron, vanta et fit lire les anciens ; Boccace, entraîné par son exemple, copia de sa main, car il n’était pas riche, un nombre étonnant d’exemplaires ; il se vante d’avoir été le premier qui ait fait venir à ses frais Homère et d'autres livres grecs (2). Il le fit expliquer à Florence et fonda l’étude du grec dans runiversilé; cinq hommes seulement savaient le grec à
(I) Tiribotchi, tome V. lib. 1.
(S) Fui equidem ipse inusper qui primui, meis fumptibus, homeri li: broi, et alioi quotdam gnbcoi, in Heiruriam reTocavi, ei qua multii anié leculii abieranl non rediluri, nee in Hetruriam lantûm, sed in patriaa de* duii. (Boc:, Geneal. Deor., lib, XV, cap 7).
CtfANTBE VI. 195
Florence, üh à Bologne. Pétrarque et Boccace selivrèréàt avec le même zèle à exciter ces skintes études. Bobcace, autre gloire de Florence, le plus grand des écrivains italiens on prose, immortel par son Décameron et par ses travaux illustres.
. 11 naquit à Certaldo, territoire florentin à vingt milles de Florence; d’autres ont dit â Paris, d’un père Florentin commerçant. Boccace dans un séjour à Naples pour son commerce; s’enflamma sur le tombeau de Virgile de goût pour les lettres, et vainquit la résistance de son père. Nous le verrons chargé de plusieurs ambassades; l’amitié de Pétrarque l’aida à réformer ses mœurs relâchées.
Florence continuait d’étre la maîtresse dans les arts ; Andrea de Pise, sculp.eur des portes de San-Giovani, fut nommé citoyen de Florence; Buonamico, Orgagna, devinrent des peintres célèbres ; Spiiiello Arelin devait mourir plus lard de terreur en voyant Lucifer venir en songe lui reprocher de l’avoir fait si laid.
La peste de Florence coûta la vieâ JeanVillani l’historien. Il avait déjà souffert par la banqueroute des Bardi; la compagnie des Bardi et des Peruzzi élait créancière du roi d’Angleterre, Edouard III, pour la somme de plus d’un million de florins d’or (seize millions de fr.), et sa faillite produisit un grand nombre de faillites dans Florence, et une violente et longue agitation dans les affaires (1345). Jean Villani, entraîné dans cette banqueroute, fut déclaré insolvable et condamné à la prison. C’est lui qui nous a guidés le plus souvent pour peindre les luttes de sa commune; né en 1280 et marchand, il avait été Prieur en 1316, puis en 1321. Seigneur di Zecca (de la monnaie), il fit de très bons réglemens auxquels nous devons les connaissances qui restent sur la monnaie de la république (1). Filippo Villani ne sachant dans sa modestie comment louer sffl) oncle Jean, et son père Malteo, qui a continué la chronique, dit pour tou^éloge : « Ils ne souffrirent pas que la mémoire des siècles passés périt, mais ils la conservèrent avec leur plume. » Eloge aussi simple qu’il est grand (2) 1
(1) Sioria dette Monete delta Rep. florentina da Ignazio Oriini.
(S) Vite di Filippo Villani.
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La pesle, venue d’Asie et répandue dans l’Europe enleva partout, dit-on, trois personnes sur cinq. La corruption des mœurs et la disette, à Florence, lui succédèrent; mais durant la pesle pourlant (et honneur à cette démocratie! ) aucun pauvre ni aucun étranger ne fut renvoyé de la ville. Nous n’essaierons pas de peindre ces maux affreux, et à l’exemple de Machiavel, nous renverrons à la description éloquente de Boccace.
1ir
Les Albizzi. — Les Cionafi.