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Histoire de la republique de Venise

\ république de Venise, comme celle de Rome, a dù sa gloire et sa durée à la puissante individualité de son génie et de son caractère. D’altord fondée par une poignée de réfugiés au milieu des marais de l’Adriatique, elle s’élève bientôt avec rapidité à une puissance politique et à une prospérité commerciale inconnues à la plupart des États de l’antiquité; durant onze cents ans elle soutient sa splendeur sans interruption, et lorsque enfin elle déchoit et succombe, on ne peut attribuer son déclin et sa chute qu’à l’influence inévitable des événements du dehors.

L’histoire de Venise n’est pas seulement l’histoire d’une ville, c’est aussi l'histoire d’un grand peuple, et la vie de ce peuple a cela de particulier qu’elle a été (mur ainsi dire tout extérieure : Venise, en effet, ne ressemble en aucune façon à ces républiques du moyen lige, dont les annales, entièrement remplies par les luttes intestines et les rivalités domestiques, ne dépassent guère les murs de ta cité ou l’enceinte de la place publique. Trop à l’étroit chez elle, elle cherche an loin l’expansion qui manque à son existence, elle l’agrandit et la complète par l'assimilation : c'est ainsi que son histoire, en se liant à celle de l’Europe et de l’Asie, acquiert de si grandes proportions.

Dès les premières années de son existence, Venise assiste paisible spectatrice aux grandes commotions qui agitent le monde. Elle voit la longue agonie de l’empire romain en Occident, la naissance de l’empire français apres la conquête des Gaules par Clovis; elle voit l’élévation et la chute des Ostrogoths en Italie, des Visigoths en Espagne, ainsi que le triomphe et la ruine de leurs successeurs les Lombards et les Sarrasins. Plus tard, la monarchie de Charlemagne s'étend sur presque toute l'Europe, sans qu’elle soit enveloppée dans ecs révolutions, ni qu'elle éprouve aucune atteinte de ces lioiilcverseuicnts.

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.Mais lorsque, vers la fin du xi* siècle, l'Occident se précipite en masse sur l’Orient, un instinct avertit Venise qu'elle doit se jeter dans cette voie, et qu'elle y trouvera la grandeur et lu fortune. Aussi voyons-nous le glorieux drapeau de Saint-Marc se déployer et flotter en tête de toutes les croisades. Tandis que les rois de la chrétienté se ruinent dans ces périlleuses entreprises ou n’en retirent que de vains titres de gloire, Venise sait habilement les faire servir à l’accroissement de sa richesse et à l’extension de sa puissance. Elle refuse les vains honneurs de l’empire de Byzance, mais elle y règne de fait ; elle se pare des plus beaux trophées de cette capitale do l’Orient, elle entre en partage de ses provinces, et finit par ajouter à ses titres celui de maîtresse du quart et demi de t'empire romain!

Fendant le xiv siècle et une partie du xv*, époque de l'apogée de sa puissance, Venise voit ses navires marchands et scs vaisseaux de guerre sillonner toutes les mers sans y rencontrer de rivaux ; elle établit des comptoirs sur les principales côtes de l'Asie et de l'Afrique, et s’empare du monopole du commerce des Indes. Chaque jour ses possessions augmentent, et ses revenus dépassent ceux des États les plus florissants ; elle règne en souveraine sur la plus grande partie de l'Archipel grec : Chypre, Nègre pont, Candie, la Morée, reconnaissent son autorité ; la Dalmatie, le Frioul, la Marche Trévisane, plusieurs provinces de la Lombardie, passent sous sa domination ; le duc de Ferrare lui abandonne Bovigo et son territoire, tandis qu’elle enlève au roi de Naples les villes d'Otrante, de Brindes et de Gallipoli. Partout Venise se montre victorieuse ou conquérante; les princes les plus puissants de l’Europe recherchent son appui comme médiatrice ou comme auxiliaire, et seule elle ose, la première, opposer une digue aux envahissements de l’autorité pontificale.

Tout à coup, vers le milieu du xv* siècle, des événements imprévus viennent arrêter l’essor de sa fortune. La découverte de l’Amérique par les Espagnols, celle du cap de Bonne-Espérance par les Portugais, déplacent brusquement le mouvement commercial du monde, et Venise est frappée au cœur ; l’irruption des musulmans, qui menacent d'envahir l'Europe, lui porte un coup non moins funeste : les empereurs chrétiens sont chassés de Constantinople, et Venise se voit enlever la plus grande partie de ses possessions de l’Archipel. Dès ce moment, elle est obligée de se replier sur elle-même, elle renonce aux conquêtes et ne songe qu’à se défendre; mais telle est encore la crainte ou la jalousie qu'elle inspire, que le pape Jules 11, l’empereur d’Allemagne et Louis XII se liguent pour l'accabler dans cette lutte désespérée où elle épuise ses dernières ressources et perti son influence politique : à l'avenir, une diplomatie astucieuse et passive pourra seule sauver la puissance de Venise. Elle déploie, dans cette phase critique de son existence, une grande profondeur, et elle se soutient, sinon avec éclat, du moins avec habileté, jusqu'au jour où elle se brise contre le choc de la révolution française.

A côté de ces grands événements, et dans un autre ordre de faits, le gouvernement intérieur de Venise nous offre des enseignements non moins curieux à étudier : c’est d’abord la politique inquiète et soupçonneuse de cette république qui asservit tous les citoyens au plus tyrannique contrôle; ce sont ces tribunaux ces conseils,

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celle inquisition d'Etat surtout , dont les actes glacent d’effroi , et qui néanmoins trouvent toujours un concours muet et dévoué chez ceux-là même qui sont le plus en butte à la persécution ; ce sont enfin les différentes phases de cette organisation mystérieuse qui, malgré les haines qu’elle excite , parvient à triompher de tous les obstacles et à se maintenir jusqu’aux dentiers jours de la république. Le gouvernement de Venise a toujours excité l’étonnement ou l’admiration de ceux qui en ont étudié les principes et les résultats ; sans cesse on s’étonne qu’avec un tel système d’oppression et de tyrannie, il ait pu accomplir au dehors tant d’importantes conquêtes, et qu’au dedans les sciences et les arts aient pu y prendre de si magnifiques développements.

En effet, Venise n’a pas été seulement un vaste foyer de puissance politique, de commerce et d’industrie. A une époque oii la littérature grecque était complètement ignorée en Occident, elle était dans cette ville l'objet d’études approndies, et plusieurs Vénitiens eurent l’insigne honneur, suivant l’expression du Poses, de délivrer un grand nombre n’ii.LusTnss captifs retenus chez les Barbares ; or, ces captifs étaient Xénophon, Pindare, Strabon, Plutarque, Lucien , Callimaque , Platon, Procope, Diodorc de Sicile , dont les œuvres , recueillies à Constantinople , en Morée ou dans les différentes lies de l'Archipel, furent aussitôt soigneusement copiées, traduites ou commentées à Venise. Citons un trait qui caractérise à lui seul l’état avancé de la civilisation dans cette république : tandis que la noblesse en Europe tirait vanité de son ignorance, les familles patriciennes de Venise, au contraire, tenaient à honneur de cultiver les lettres. Au retour de leurs expéditions, on voyait les doges, les chefs de l’armée ou de la flotte, déposer leurs armes pour prendre la plume : les uns se faisaient historiens, comme André Dandolo et Marc Foscarini; les autres, professeurs ou simples bibliothécaires , comme les Justiniani , les Cornaro, les Morosini , les Contariui , les Mocenigo. Grâce à cette noble émulation , Venise ne tarda pas à compter des hommes éminents dans toutes les branches des sciences et des lettres; qu’il nous suffise de mentionner Marco Polo , l’un des premiers explorateurs de l’Asie; les frères Zéno, qui avant Christophe Colomb soupçonnèrent l’existence du Nouveau-Monde; les deux Cabot, à qui les Anglais sont redevables de tant de découvertes dans les mers arctiques; le savant helléniste Bcssarion; le cardinal Bcinbo, cet élégant historien de Venise; l’anatomiste Fallope, le médecin Fracastor, le philosophe Jules Scaligcr, le théologien-légiste Sarpi; deux femmes poètes: Christine de Pisan , qui selon Clément Marot «était si digne d’avoir te prix en science et doctrine » ; Cassandra Fedeli , que se disputèrent la France et l’Espagne , et qu’Ange Politien surnomma decus llalia; n’oublions pas les Aides, dont les savants " travaux bibliographiques sont encore aujourd’hui recherchés et consultés ; enfin , au-dessus de tous ces noms brille du plus vif éclat celui de Torquato Tasso, qui , bien que né à Sorrente, appartient à Venise par sa famille, par l'éducation qu'il y puisa , et par les encouragements qu’y reçurent ses premiers essais.

Dans les arts, Venise a des représentants non moins illustres. Pénétrez dans ses temples, visitez ses palais; partout des tableaux, des statues, des mausolées frappent et captivent vos regards : ces œuvres que vous ne vous lassez point d’admirer,

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ce sont celles du Titien, du liiorgione, de faut Véronèse, dit Tintnrel, de Calendario, de Palladio, de Canova. Itien de ce qui relève les choses de ce monde et leur donne de l’éclat n'a donc manqué aux annales de Venise : les grands événements et les grands hommes s’v produisent au milieu du plus brillant cortège; car ici l’art n’a pas été livré à ses caprices, à sa seule inspiration , et de bonne heure une politique habile l'a fait concourir à rehausser les actes de courage ou de dévouement des simples citoyens, comme aussi à exalter la gloire nationale. Dans toutes les productions de ees habiles maîtres , les Vénitiens occupent toujours le premier plan, et Venise , la patrie, s’y montre tour à tour sons l'emblème de la force, de la grandeur et de la beauté. Les beaux-arts , ainsi dirigés, deviennent partie intégrante des événements et méritent par cela même line attention toute particulière de la part de l’historien

Ces considérations préliminaires nous ont paru nécessaires pour faire ressortir l’importance de l'histoire de Venise, et pour expliquer la pensée qui nous a dirigé dans la composition de cet ouvrage. Entrons maintenant dans la cité mystérieuse , franchissons ces lagunes au milieu desquelles elle s’est établie comme si elle avait voulu se rendre impénétrable, et soulevons curieusement l’un après l’autre les voiles, nous dirions presque les linceuls, qui recouvrent et scs gloires passées et ses malheurs présents !

I. Nous sommes redevable jtour cette («Hic de notre histoire A M Peisse, conservateur dn Musée de l’Êcote des Beaux-Arts a Paris. Son obligeance ne s’est pas bornée la; H nous a fourni en outre des renseignements sur la nosographie des lagunes, sur ie commerce, i’indusiric el la marine des Vénitiens, ainsi que des détails curieux sur tes tuteurs, ics fêles et les coutumes de Venise.

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