CHAPITRE XIV
Différends de la république avec le pape. — Fermeté avec laquelle elle ré-iste aux prétentions de la cour pontificale. — La guerre des Uscoqucs. — Conjuration des Espagnols contre Venise.
ffi e xvr siècle avait porté un coup funeste à la république 4e Venise . non pas tant par les pertes matérielles qu'elle avait subies durant cette période que par le changement de direction imprimé au commerce du monde. Privée de la suprématie commerciale, pressée entre la maison d’Autriche et les Turcs, il lui devenait impossible de se maintenir au rang de puissance de premier ordre. Faute d’avoir compris cette grande transformation, elle courut d'un pas rapide vers sa ruine. Tandis que les Vasco de Gaina, les Pizarre, les Fernand Cortcz, les Cabrai, les Magellan, donnaient à leur patrie des possessions lointaines, Venise épuisait ses forces à conquérir d'insignitiontes portions de territoire sur les petits princes de l'Italie ses voisins : telle est la cause principale de son affaiblissement ; toutes les autres ne sont que secondaires. Qu’on ne nous' parle pas des vices de sa constitution, de la trop grande influence de son aristocratie, de sa politique inquiète et tracassière; quel était le gouvernement de cette époque qui n'eût pas à lutter contre des obstacles bien autrement graves? Ses sujets aussi éclairés, sinon plus, que ceux de toute autre nation; son industrie plus perfectionnée que partout ailleurs; son gouvernement parfaitement centralisé; ses immenses ressources en argent, en munitions, en navires, en hommes, tout ne concourait- il pas à consolider sa force et sa puissance? Que lui manqua-t-il donc? une seule chose : comprendre la puissance de l’Océan. Pour un peuple navigateur, c’était
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HISTOIRE DF. VENISE
tout l'avenir; l'Océan devait détrôner la Méditerranée, et par suite faire tomber le sceptre des mains de l'opulente Venise !
Mais Venise acccptcra-t-clle en victime résignée la fatalité qui pèse sur elle? Nonl nous la verrons, au contraire, luttant avec énergie contre la fortune adverse , n’accepter qu'à la dernière extrémité le rôle de vaincue. Et tout d’abord la voici aux prises avec Home, qui , bien que déchue elle-même, conservait encore une forte puissance morale et de scrourablcs alliés. Durant ce conflit, l’attitude de la Seigneurie fut ferme et courageuse, et à force de persévérance elle obtint la victoire sans avoir cédé un pouce de terrain. * ,
Le pape Paul V, delà famille florglicse , était renommé pour la pureté de ses •mœurs , son zèle religieux, ot surtout pour son ardent attachement aux immunités de l'Église ; son caractère altier et résolu pouvait 1» faire considérer commo un des plus entreprenants parmi les successeurs de saint Pierre. Les circonstances au milieu desquelles il parvint au pontifient contribuèrent encore à développer son penchant naturel , et ses plus constants cfTorts tendirent à relever', en face du pouvoir séculier, la primitive inlluencc.de l'Église, que les guerres de religion avaient considérablement diminuée, et que menaçaient d'une destruction totale' les fougueuses prédications de Lutberi D’un autre côté, l'affaiblissement de J'Es- .» pagne, depuis la mort de Charlcs-Quint, permettait au souverain pontife de ne plus se contenter de la sinlple politique d'équilibre ep Italie : le roi de France , Henri IV, suffisait à contre-balartcer la maison d'Autriche. Il s’agissait donc pour Paul V dé ressaisir la direction suprême dans les affaires de la chrétienté , de faire reconnaître l’indépendance absolue du pouvoir religieux , et par une conséquence nécessaire la suprématie du saint-siége. Ce fut en poursuivant son but avec une vigueur parfois-semblable àla violence , qu'il se heurta' contre Venise et faillit , rallumer la guerre en Italie.
Pendant tout le moyen âge, la Seigneurie respecta les droits du clergé en ■ matière de dogme ; mais sous le rapport politique elle le tint dans une rigoureuse .subordination , faisant saisir et châtier par le bras séculier , sans ménagement aucun , tout ecclésiastique qui enfreignait les lois de l'État. Récemment elle avait ' renouvelé une loi par laquelle la construction de nouvelles églises sans-l’autorisa- .tion préalable du sénat était interdite, et les ecclésiastiques déclarés inhabiles à posséder ou acquérir des biens-fonds; enfin au moment même où le nouveau pape posait la tiare'sur sa tête, le conseil des Dix venait de faire jeter en prison, sans aucune forme de procès , l'abbé de Nervesa et le chanoine Saraceno de . Vicence, tous deux accusés de crimes. Aussitôt Paul V adressa deux brefs au doge Grimani : par le premier, il enjoignait au sénat de révoquer les deux lois dont il vient d'être question ; par l'autre , de remettre les deux ecclésiastiques détenus entre les mains du nonce pontifical, le cardinal Mattéi, « qui seul avait lé droit d'instruire et de prononcer la sentence ». Le moindre retard entraînait l'excommunication. Les brefs furent présentés le jour de Noël, par le nonce, aux