I. ï-a Mfrope rie Voltaire vint après celle «le MatTei
manière burlesque et fanfaronne les dominateurs de l'Italie. Le Panlalone, narquois et calculé dans scs mouvements, se servait du dialecte vénitien , et le calabrois appartenait à Pulcinella , bonhomme lourd , difforme , toujours trompé , et toujours crédule. Les Napolitains étaient personnifies par Scaramuccio et Tartaglia , dont le premier est un résolu qui fait et débrouille tout; le second, une espèce de Pierrot, niais quand Arlequin a de l’esprit, spirituel quand Arlequin est niais. Giangurgolo , variété des capitaines glorieux , porte une épée, mais il fuit bravement devant un homme qui n'a aucune arme, pas même lin béton; Don Pasquale, enfin, est ce bourgeois de Rome, très-révérencieux envers le pope, respectant les cardinaux , et toujours mari débonnaire.
On conçoit combien, avec le secours de tels personnages , il était facile d'improviser de ladites scènes de circonstance, d'atlaquer, de persifler tout ce qui n'avait pas le bonheur d'être populaire , et que les acteurs, masqués ou enfarinés, se livrassent sans contrainte nu plus honteux dévergondage de gestes et de paroles. Il fallait être Italien pour se plaire à de telles exhibitions, blessantes pour le gortt, funestes aux mœurs, il fallut tout l’esprit, toute la verve , toute la persévérance de (loldoni pour en montrer l'odieux à ses compatriotes, et les y faire renoncer.
Charles Ooldoni naquit à Venise, en 1707. Une vie semée de duels, de procès, d'intrigues amoureuses, le contraignit de quitter celte ville, où il exerçait la profession d'avocat, et il embrassa dès lors la carrière dramatique. Son début à Vérone (1732) fut une tragédie, Pélisnire, le plus mauvais de ses ouvrages; ce fut aussi une chute, mais qui nu lieu de le dégoûter servit il lui indiquer la véritable portée de son talent. Doué d’un esprit trop fin , trop observateur, pour réussir dans le genre tragique, il adopta la comédie de caractère, et, sentant en lui les qualités propres à l’y faire réussir, il parcourut toute l’Italie, afin d'étudier les ridicules ou les vices de scs habitants et d'enrichir la scène du résultat de ses observations . Ses premières comédies furent trouvées trop froides, trop chastes; mais elles étaient si vraies, les mœurs plus que faciles de cette société italienne, si lâche, si efféminée , disons -le, si corrompue, étaient peintes avec tant d'adresse, frondées avec tant d’esprit et de bon goût , que chacune d'elles , et il en a créé cent cinquante , obtint un immense succès. A l'exemple de notre Molière, il s'était mis à la tête d’une troupe de comédiens, et s'arrêtait, tantût dans une ville, tnntût dans une autre, auteur et directeur à la fois. La naïveté , la finesse qu’il répandait dans les rûles de femmes particulièrement attirèrent la foule, et dès ce moment les pièces à canevas, les farces, Pantalon , Arlequin, le Docteur, furent relégués sur les tréteaux. Obligé, par suite du mauvais état de sa fortune, d’accepter l'emploi de maître d'italien près de Mesdames, sieurs de Louis XV, Ooldoni se créa un nouveau titre de gloire par le llourru bienfaisant, chef-d'œuvre qui est l'esté , encore plein de jeunesse et de fraîcheur, nu répertoire du Théêtre-Fran-
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çais'. Un autre citoyen de Venise, Charles Gozzi , a essayé de faire la contrepartie des ouvrages de Goldoni; mais comme il est tombé dans le burlesque, son succès ne fut que passager.
Quoique Venise puisse se glorifier d'avoir la première décerné une couronne de lauriers au plus célèbre compositeur de l'Italie , quoique chez elle la musique ait été cultivée avec un grand succès, la reine de l'Adriatique se laissa devancer d'un siècle par Rome, où, dès l'année 1516, le cardinal Ribiena fil représenter devant le pape Léon X un opéra intitulé la Culandra. Le drame lyrique ne fut joué à Venise qu'en 162i, encore la musique consistait-elle simplement en récitatifs et en chœurs, chantés à l'unisson, sans aucune espèce d'accompagnement5. Mais bientôt la fureur pour ces représentations devint telle, qu’à peine les librettistes pouvaient-ils satisfaire l'impatience publique (on en montait de cinquante à soixante par an), et par suite les compositeurs repurent des encouragements qui tournaient au profit de l'art. Parmi ces derniers on remarque surtout Galuppi, Zarlino de Chioggia , Scarlatti, rival de llandel ; Marcello, surnommé par M. de Labordc le /'induré de la musique; Tartini, célèbre en Europe par scs sonates : quant aux poètes, ils sont restés à peu près inconnus, si ce n'est Apostolo Zéno ( 1660-1750) , resté sans rival jusqu’à l’arrivée de Métastase.
Issu dune illustre famille de Venise, mais sans fortune, Zéno s'adonna de bonne heure A la culture des lettres, et ses poésies dramatiques lui donnèrent une juste célébrité. Ayant été appelé à Vienne par l’empereur Charles VI qui lui conféra le titre de poète et d'historiographe de la cour impériale, il y passa onze années durant lesquelles il produisit tantôt des opéras , tantôt des tragédies , tantôt des drames ou dialogues sur des sujets sacrés, dits azzioni sucre ou oratorio. Quoiqu’on général ses opéras soient un tissu fort embrouillé d’intrigues, d'événements multiples, d'épisodes plus ou moins bizarres, il se recommande cependant par sa fécondité et son invention.
Au reste, Venise partageait le sort commun de la péninsule italique ; la littérature italienne, après avoir été maîtresse de l’Europe, commence vers le milieu du xvii' siècle à perdre de son éclat et de sa grandeur. La corruption qui s'infiltrait de toutes parts dans les cœurs et dans les esprits avait fini par énerver 1rs forces physiques de la république, par ôter à ses enfants l'intelligence, l'essor et l'énergie auxquels elle dut sa primitive illustration. Cependant nous trouvons encore quelques noms qui peuvent marcher de pair avec ceux que nous avons déjà cités; et d’abord celui d’une femme, l’orgueil de son sexe. Morte à la fleur de l’rtgc, en 1081 , Hélène-Lucrèce Cornaro-Piscopia savait l’espagnol, le fran-
1. Goldoni est presque mort de faim en France! Lorsqu'il eut terminé l'éducation de Mesdames, il reçut de la cour une pension qui suflisait à son existence, mais que la révolution lit supprimer. André Chénier venait d'en obtenir la restitution, lorsque son protégé expira sous les coups du besoin plus encore que sous le poids des années (179:1).
;t. A Paris, le plus ancien opéra ne date que de 1072; c'est Pomone , de l'abbé Perrin.
HISTOIRE DE VENISE
vais, le latin, le grec, l’hébreu, l’arabe, ehanlail ses vers en s'accompagnant, dissertait sur la théologie, les mathématiques, et fut reçue docteur en philosophie à l'Université de Padoue. Quoique douée de la beauté du corps aussi bien que de celle de l'esprit, Héléna voulut rester vierge, et mourut victime de son dévouement à l’étude. Sa vie fut une éclatante protestation contre le système d’annihilation qui a constamment pesé sur les femmes à Venise !
Le xvili* siècle s’ouvre avec le brillant Algarotti, auquel aucune science ni aucun art ne restèrent étrangers. Ami du roi de Prusse, recherché par le roi de Pologne, célébré par Voltaire, il traita en prose et en vers les sujets les plus opposés , et l’on reconnait dans ses écrits un esprit cultivé , une intelligence sûre et prompte : on a de lui des poésies , des traités sur l'architecture , la peinture et la musique, des essais sur les langues, sur divers points d'histoire et de philosophie, des voyages, des mémoires sur l’art militaire, des pensées et des recueils de correspondance; son œuvre la plus remarquable est l'Exposé du système de New ton , ou A'ei vtonianisme des dames. Traduit en français par Duperron de Castéra, cet ouvrage n’a pas eu autant de succès que la Pluralité des Mondes de Fontenclle. Il mourut en ITO'v.
F.ésarotti, le traducteur d'Ossian, d’Homère et de Démosthène, mort presque octogénaire ( 1808), assista aux derniers moments de la république et ne sut trouver dans son imagination que des éloges en faveur de Napoléon!... Oésarotti se ressent du faux goilt, des habitudes frivoles de l'invitation française et voltairienne qu’affectaient les auteurs itnlicns du xviir siècle; cependant comme critique, Oésarotti a mérité de justes éloges particulièrement dans son Essai sur la Philosophie des langues. N’oublions pas non plus les quatre Pindemonte de Vérone, famille vraiment apollonieune, qui a fourni des maîtres estimés à toutes les branches de la littérature et de la poésie. En 1785, Jean Pindemonte. l’aîné ayant fait représenter la Révolte de Candie, le Oonseil des ltix la Ot supprimer parce qu'elle attaquait trop directement le caractère des Grecs; quatorze ans après, une autre tragédie empruntée à l'histoire des premières époques de la république subit le même sort; mais, cette fois, au nom de l'empereur d'Autriche. Enfin , Venise était à son dernier jour lorsque Tiraboschi et son contemporain Ugo Foscolo naquirent pour la consoler de ses malheurs, la venger de son abaissement!
Jusque vers la fin du xvm4 siècle, l'Italie, cet ancien berceau de la civilisation, n'avait pas encore trouvé un écrivain capable de réunir dans un seul cadre les titres épars de ses richesses littéraires , tâche d'autant plus difficile qu'il fallait pour la bien remplir fermer l'oreille aux prétentions particulières de. chaque État et presque de chuque ville, afin de ne juger les auteurs que d'après leur véritable mérite; en outre, il fallait être versé dans la littérature ancienne, connaître il fond la littérature moderne , avoir une idée suffisante des sciences et des arts, et ne pas être embarrassé dans le classement de tant de matériaux pour élever un
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édifice aussi riche dans les détails qu'il devait être simple et régulier dans l’ensemble. Ce grand travail fut terminé en moins de onze années, et c'est à un sujet de la république, à Tiraboschi de Bergame (1769-17801, qu’en appartiennent la conception et la réalisation. Ce monument élevé à la gloire nationale est encore aujourd'hui ce que nous possédons de plus complet sur l’histoire de la littérature italienne. En prenant son point de départ des Étrusques , Tiraboschi trace la marche lente mais progressive des lettres et des arts chez les anciens; il marque leur décadence sous les Barbares et les efforts impuissants de Cassiodore, Boêce, Alcuin, Constantin l’Africain, pour dissiper les ténèbres du moyen âge. C’est avec le même soin qu’il développe les causes de la renaissance des lettres, dont il suit pas à pas les progrès jusqu'à la fin du xvn* siècle.
Courtisans de tous les pouvoirs y Monti et Césarotti avaient prostitué sans scrupule leur talent aux heureux dominateurs de l'Italie, à l’Autriche, à la France, au souverain pontife; Foscolo, au contraire, jeune et fougueux, s'abandonna sans réserve à toute l’amertume de son patriotique désespoir. Nommé secrétaire de l’ambassade que la république envoyait à Napoléon, il vit la liberté de Venise achetée et vendue comme on trafique d'une balle de laine; son âme noble et généreuse ne put rester impassible au spectacle de tant d’infamie, et il .voua un égal mépris aux vainqueurs et aux vaincus. Abandonnant volontairement sa patrie, il alla résider d,ans celte partie de l'Italie qu’on appelait alors République cisalpine, et là, sous' l'influence de son indignation , il coipposa ses Lettres de Jacques Orlis, mélange singulier de vérité et d'exagération, de rhétorique déclamatoire et de chaleureuse éloquence. Quoique mutilées avant de paraître au grand jour, ces Letlres produisirent une sensation extraordinaire. Ce ton de patriotisme ardent , élevé, frappa toutes les imaginations ; l’enflure presque gigantesque du style ne nuisit en rien au succès. On souleva sans peine le voile allégo- ' rique dont l’auteur enveloppait .sa'pensée , et l’on accueillit avec, enthousiasme ce • cri de douleur du républicain moderne , modelé sur les citoyens de la Rome des. (îracques.
Entraîné par l’espoir de servir son pays, Foscolo s’engagea dans la première légion italienne "formée par les Français; poète et guerrier tout ensemble, il prit, part à cette belle défense de Gênes,' immortel honneur de Mnsséna. Au milieu des horreurs d’un siège , il écrivit ses belles odes à Louise Pallavicini, dans lesquelles respire la grâce antique. Douze ans plus tard , sa tragédie d'Ajax, représentée sur le théâtre de Milan (1812), éprouva une chute complète; mais Foscolo s’en releva • en publiant un essai de traduction de V Iliade et l'admirable poëme des Tombeaux,, t Sepolcri. L’Europe entière connaît ce dernier ouvrage, l’un des chefs-d'œuvre de la littérature moderne. Il publia ensuite une édition corrigée ef augmentée de Montccuculli , travail composé dans ^intention de rappeler les Italiens.au sentiment de l'ancienne dignité romaine et d'ôvçillcr en eux le (lésir de la gloire militaire : maîtres de l'Italie, les Autrichiens exilèrent l’auteur, qui passa en'
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Suisse, et de là cn-Angletcrrc où il est mort en 1827. C’est sur celte terre classique de la liberté que sa raison, épurée et affermie, a produit, non ses ouvrages les plus étendus, mais ses compositions les plus parfaites. Devenu citoyen anglais, il rejeta loin de lui cet appareil classique, cette recherche tour à tour fougueuse et homérique, rêveuse et turbulente, habitudes contractées sous le climat plus chaud de son pays : son talent avait enfin trouvé l'atmosphère vitale dans laquelle il pouvait respirer et grandir! Voilà quel fut Foscolo, le dernier mais non le moins illustre représentant de la littérature vénitienne.
Sous la domination de l’Autriche, la poésie et l'art dramatique sont en pleine décadence : Pierre Burati, Anacréon vulgaire, auteur de plus de soixante mille vers; Antonio Avellani, surnommé il Poetinn, grand imitateur des comédies françaises, et le compositeur Perruchini, sont les seuls et bien paies écrivains qu’on puisse citer à Venise dans ces derniers temps.
Cette longue digression consacrée au développement des sciences, des lettres et des arts trouvait ici sa place naturelle ; car, on se le rappelle, c'est précisément à l'époque où nous avons interrompu le récit historique , que le mouvement intellectuel et artistique de Venise a atteint son apogée; les deux parties de cette histoire se trouvent ainsi plus complètement tranchées. Nous avons dit la naissance et la grandeur de cette étonnante république, il nous reste à retracer sa décadence, son agonie et sa mort!