INSTITUTION DES DOGES. ' Î
s'arrogèrent, ils avaient toutes les prérogatives de la royauté et prenaient le titre de prince. »
Le patriotisme vénitien moderne , qui tient beaucoup A faire rroire à la perpétuité du gouvernement républicain, ne voit dans cette importante révolution qu’une modification du gouvernement populaire; cependant ce fut en réalité, comme nous l'avons dit, une transformation complète : la Vénétie venait de passer en un seul jour de l'état de république démocratique A celui de monarchie élective. Quoi qu'il en soit, les Vénitiens avaient voulu être libres, et ils se réservèrent leurs assemblées générales ; ils voulaient en outre Cire puissants et que le pouvoir fût concentré, et ils donnèrent au chef de l'État tous les attributs d'un monarque. Rien ne nous est parvenu sur la manière dont les lois furent délibérées et les impôts établis aussitôt après l'institution des doges. On ne doit pas s'attendre à trouver dans ces époques d'ignorance une constitution habilement balancée, ni une distribution parfaite des pouvoirs ; il est donc probable que le peuple concourait plus ou moins à la formation des lois et à l'établissement de l'impôt. Toutefois l'excessive confiance qu’on avait, dès le principe, accordée au dé|iositaire du pouvoir suprême, fut peu justifiée, dans la suite, par les tentatives que firent quelques doges pour rendre cette dignité héréditaire dans leur famille, par la mort violente de plusieurs, et enfin par les restrictions dont on fut obligé plus tard d'entourer leur autorité.
Cependant les Vénitiens n'eurent pas lieu d'abord de se repentir d'avoir donné une nouvelle forme à leur gouvernement. Anafeslc rétablit la tranquillité intérieure : par scs manières à la fois douces et sévères il calma l'irritation des partis, tandis que par sa prévoyance il parvint à soûstraire les points les plus vulnérables aux attaques de l’extérieur. Iléracléc devint le centre du gouvernement et la résidence du doge; les Iles principales furent entourées de fortifications, une marine militaire permanente fut organisée , et de vastes arsenaux s'élevèrent pour subvenir à tous les besoins des armements. Grâce à cette activité, les pirates csclavons furent chassés des lagunes, et les Lombards renoncèrent à leurs projets d'invasion. Anafeste fut même assez habile pour conclure avec ces derniers un traité qui assurait aux Vénitiens la possession de la côte située entre la grande et la petite l’iave, et leur conférait en outre des privilèges importants pour leur commerce avec la Lombardie. Aussitôt après la conclusion de ce traité , et pour en garantir l’accomplissement, le doge fit bâtir des forts à l'embouchure de la Piave, et. après vingt ans d'un règne dont rien ne troubla la paix , il laissa Venise tranquille , florissante et respectée.
Marcel Tegaliano d'Héracléc, son successeur en 717, prit à târhe de suivre la marche prudente d'Anafeste; il s'efforça d’activer les progrès du commerce et de la navigation, il eut l’adresse de rester étranger aux différends qui s'étaient élevés entre les patriarches de Grade et d'Aquiléc , et sut dans toutes les circonstances préserver la république des grandes commotions qui auraient entravé sa
HISTOIRE RE VENISE
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fortune naissante ; aussi son administration s'écoula-t-elle dans le plus grand calme. Orso, le troisième doge (7 26), se montra animé de sentiments tout contraires : d'un caractère entreprenant, belliqueux, il voulut imprimer aux esprits une direction conforme à ses idées. On le vit tout d'abord exercer aux armes la jeunesse x énitienne, et chercher l’occasion d'éprouver son courage ; cette occasion ne tarda pas à se présenter.
Kavctine, gouvernée par des exarques , au nom de l'empereur d'Oricnt , venait de tomber entre les mains de Luitprand. roi des Lombards, et Paul Eutyrhius, l'exarque en exercice, n'était parvenu à se soustraire aux poui'suites de l'ennemi qu’en se réfugiant à Venise, où il fut accueilli avec bienveillance. Le pape, qui avait un grand intérêt à empêcher les progrès des Lombards, s'empressa d'écrire au doge pour réclamer son intervention en faveur de l'illustre exilé : « Le Seigneur u a permis, lui disait-il, à cause de nos péchés, que l'infidèle nation des Lombards o s'emparât de la cité île Ravenne, si recommandable par son attachement et son « zèle pour notre sainte foi. Nous avons appris qui1 notre cher lils, le seigneur « exarque , est réfugié ù Venise : nous exhortons votre noblesse à adhérer à si « demande, et à prendre les armes en notre considération , afin de rendre à son u ancien état la ville de Ravenne , et de la rétablir sous la puissance de nos chers « lils et seigneurs, les grands empereurs Léon et Constantin. »
Cette recommandation secondait on ne peut mieux les secrètes intentions d'Orso, qui s'empressa de convoquer une assemblée générale, dans laquelle Eutyr hius, l'exarque dépossédé, exposa d'une manière pathétique sa situation et la nécessité qu'il y avait pour les Vénitiens d'arracher Ravenne à 1a domination des Lombards. L’entreprise était délicate : la république était en paix avec eux , et l’on devait craindre de s’attirer, par une agression injuste, l'inimitié de voisins si puissants. Cependant . comme l’avait fait remarquer l’exarque , si on laissait les Lombards maîtres de Ravenne, leur voisinage devenait inquiétant et dangereux ; ils pouvaient chaque jour se livrer à de nouvelles expéditions , et Dnir par conquérir la Vénétie; il était donc urgent de les obliger, des le principe, à se renfermer dans leurs limites; l’occasion d’ailleurs était favorable; Luitprand était avec son armée sur un point éloigné, et Ravenne, mal gaulée, ne pouvait opposer aucune défense. Après bien des hésitations, l’assemblée générale se prononça pour la guerre.
Orso arma promptement une Hotte; mais, pour n’exciter aucun soupçon, il fit répandre de faux bruits sur sa destination; de son cûté Eutychius, feignant . d’avoir été repoussé pur les insulaires , se relira vers Imola , où il rassembla quelques troupes, comme s’il eût voulu attaquer cette ville. Lorsque, de part et d’autre , tout fut prêt pour entrer en campagne , l’exarque se porta brusquement sur Ravenne , tandis que les Vénitiens venaient jeter l'ancre en vue de la place. Surpris par celte double agression, les Lombards ne savent de quel côté faire1 résistance. Au moment où les Grecs, sous les ordres de l’exarque ,