INSTITUTION DES DOGES
s'approchent du côté de la terre , les Vénitiens appliquent leurs échelles aux murailles qui font face à la mer, et les deux troupes pénétrent presque simultanément dans l'intérieur de la ville. Les Lombards repoussent d'abord vigoureusement l'ennemi ; mais bientôt, privés de leurs chefs, ils fuient de tous côtés, et Ravenne est reconquise. Cet heureux coup de main , prélude des avantages maritimes qui devaient signaler les armes vénitiennes, ne resta pas sans récompense; le doge reçut de l'empereur d'Orient le titre A'hypatr , litre qui répondait A celui de consul.
Les succès trop faciles enfantent la présomption. Orso ne put se soustraire à cette fatale influence. Au retour de son expédition , on le vit étaler un luxe et une arrogance extrêmes : il se considérait comme le premier conquérant du monde , et ne recevait qu'avec dédain les avis et les conseils des hommes les plus sages. Rien n'était au-dessus de son ambition , que ses flatteurs excitaient sans cesse. Il désirait avant tout rendre héréditaire dans sa famille la dignité dont il était investi, et ne craignit pas de charger ses amis de sonder A cet égard l'opinion publique. Le peuple s'indigna de ses prétentions, car il considérait l'hérédité comme un acheminement A la tyrannie , et pendant deux ans Héraclée fut agitée par les luttes fréquentes que se livraient les partisans et les adversaires du doge. Orso persistait toujours à faire triompher ses desseins, lorsque enlin la multitude irritée pénétra dans son palais et l’égorgea.
Ces troubles avaient soulevé une répulsion profonde pour un pouvoir qui semblait être le marchepied de la tyrannie ; aussi , lorsque l'assemblée générale se réunit pour procéder A l'élection du nouveau chef de l'État , il fut résolu que cette magistrature cesserait d’être à vie : on n'eti diminua point la puissance , mais on en limita la durée à un an. Les noms de tribun et de duc étaient devenus également odieux ; on choisit, pour désigner cette nouvelle dignité, le titre de maître de la milice ou de la cavalerie, dénomination qui prouve l'influence qu'avait acquise l'armée sous le dernier doge.
Cinq années suffirent pour détruire cette nouvelle forme de gouvernement; les cinq maîtres de la milice qui se succédèrent pendant cet intervalle ne surent pas se concilier l'affection du peuple. On confia successivement cette charge A Dominique Léo . A Félix Cornicula, et au fils du dentier doge, Théodat Orso, qu'on avait rappelé de l'exil pour venir gouverner sa patrie : un tel choix indique assez (pie cette ramifie avait encore des partisans dévoués , et ce qui confirme cette opinion, c’est que l’exercice des fonctions de Théodat fut prolongé d’un an. Julien Ceparo le remplaça , et eut pour successeur Jean Fabriciato.
Cette magistrature temporaire et nécessairement faible, ces élections si fréquentes, étaient peu propres A câliner les factions qui divisaient la république. Le parti qui avait fait rappeler Théodat Orso ne cessait de s’agiter pour reconquérir l'autorité. En vain Fabriciato essaya-t-il de le contenir, chaque nouvel essai de répression le rendait plus audacieux ; le peuple, toujours mobile dans ses résolutions, finit par faire cause commune avec ce pnrti, et Fabriciato succomba victime
JG
HISTOIRE DE VENISE
de son dévouement. Au moment où il sortait de son palais pour apaiser une émeute, les factieux l'enveloppèrent et lui crevèrent les yeux.
Au milieu des troubles qui agitaient la ville d'Héraclée, il était difficile de procéder à l'élection d'un nouveau chef; on convoqua donc l’assemblée générale à Malamocco , mais les partisans de Théodat s'y transportèrent. A force d’intrigues et de menaces, ils parvinrent à faire abolir l'institution des maîtres de la milice, et à faire élire pour doge le fils de ce même Orso qui était tombé sous le couteau des assassins (742). La tranquillité de l'État ne gagna rien à ce changement.
Soit qu'il jugeât le séjour d'Héraclée trop dangereux , soit qu'il lui répugnât d'habiter une ville où le sang de son père avait coulé , soit enfin qu’on lui en eût fait une condition, Théodat Orso fixa sa résidence à Malamocco, qui devint ainsi la seconde capitale de la Vénétie. Un de ses premiers soins fut de renouveler les traités d'alliance avec les Lombards, qui n'avaient témoigné aucun ressentiment de l'entreprise de son père sur Ravenne , mais s’en étaient vengés sur l'exarque en s’emparant de nouveau de sa capitale et en poussant leurs conquêtes jusqu'en Italie. Ces succès des Lombards inspirèrent au doge de vives alarmes; il fit réparer promptement les fortifications qui commandaient les côtes jusqu’à l'Adige, et, pour compléter cette ligne de défense , il ordonna d'élever une forte tour dans l'ile de Brondolo, située à l'embouchure du fleuve. Ses ennemis feignirent de prendre de l'ombrage de ces travaux , et répandirent le bruit que cette tour était construite plutôt pour opprimer le peuple que pour repousser les étrangers. Un ambitieux, nommé Galla, sut habilement exploiter ces impostures; en effet, un jour que Théodat revenait de visiter les constructions, ('.alla fondit sur lui avec une troupe de gens armés et lui fit subir le sort du malheureux Fabririato.
Après ce coup hardi, Galla s'empara du trône ducal, et parvint à se faire reconnaître pour doge dans une assemblée dont il avait acheté d'avance tous les suffrages. Dénué des qualités qui font l'homme d'État, ignorant, fanatique, toujours disposé à substituer la force au bon droit , cet usurpateur se rendit odieux à ceuxlà même qui l'avaient aidé à réaliser ses projets , et devint bientôt un objet de profonde horreur. Un an s'était à peine écoulé, que le peuple se saisit de sa personne et lui creva les yeux : châtiment que nous verrons désormais suivre , pour un grand nombre de doges, la perte du pouvoir.
Ces fréquents orages, ces révolutions soudaines, prouvaient la nécessité de restreindre une autorité jusque-là mal définie. En conséquence, on adjoignit au doge deux tribuns, sans l’avis desquels il lui fut interdit de rien entreprendre. Malheureusement, en même temps que l'assemblée générale prenait cette résolution, elle choisissait pour doge un homme dont le caractère ne permettait pas d'espérer que ces deux conseillers pussent jamais jouir de la moindre influence auprès de lui. Dominique Monegario, qui venait d'être investi du pouvoir suprême, était impérieux et opiniâtre. Il ne concevait qu'un pouvoir sans contrôle; il repoussait les entraves dont on avait voulu l'entourer. Les Vénitiens, irrités de sa conduite,