CHARLKS-QUINT ÉLU EMPEREUR
La paix eût aisément ramené l'abondance, si la sécurité l'avait suivie, si, restées sans emploi et sans ressources , les bandes de mercenaires que les puissances belligérantes avaient jetées sur l'Italie ne s'étaient mises à piller indistinctement et les États qui les avaient soudoyées et ceux quelles avaient combattus. Plusieurs fois Venise fut obligée de les repousser par la force, et leurs brigandages ne cessèrent que lorsque le duc d'I'rbin les eut appelées sous sa bannière aün qu'elles l'aidassent à recouvrer ses domaines dont il avait été dépouillé par le pape. Cette circonstance, qui aurait pu être si utile à l'Italie entière, devint, au contraire, le prélude d'une nouvelle conflagration : Léon X , considérant la tentative du duc comme faite è l'instigation des Français, résolut d’en tirer vengeance.
Ici commence une longue série d'intrigues, dirigées par le pape en personne ou suivies par ses négociateurs ; mais comme elles sortiraient du cadre de cette histoire, nous nous bornerons à exposer la situation de l'Europe et de Venise au moment où elles reçurent leur dénouement. Pour cela il faut rétrograder de quelques années.
Le vieux Maximilien étant mort (11 juin 1519) , les électeurs du saint Empire lui avaient donné pour successeur Charles d'Autriche , son petit-fils , âgé de dixneuf ans et déjà possesseur du royaume de toutes les Espagnes. A titre de roi d'Arles et de duc de Milan, François I" s’était aussi porté candidat, et n'avait épargné ni l’or ni les promesses. Trompé dans son attente, il déclara que la préférence accordée à son jeune rival ne troublerait point la bonne harmonie qui existait entre eux ; mais la jalousie le dévorait , malgré son indifférence affectée. Le nouvel Empereur, menacé par des soulèvements dans toutes les parties de l'Espagne et par la réforme naissante en Allemagne , était loin de désirer la guerre ; le monarque français ne la désirait pas non plus, et n’y était même nullement préparé. Peu à peu , cependant . entraîné par son dépit secret, ce dernier suscita mille tracasseries : sous prétexte de faire passer des renforts au roi de Navarre , il envoya à Pampelune une armée qui s'avança jusqu'aux frontières de la Castille; il prit sous sa protection Robert de La Marck, duc de Bouillon, et lui inspira tant d'audace que ce petit prince déclara la guerre à Charles et ravagea le Luxembourg ; enfin , il signa avec Léon X un traité par suite duquel ils devaient attaquer de concert le royaume de Naples et le partager entre la France et l'Église. Mais le pape , qui négociait en même temps des deux côtés , se décida en faveur de Charles-Quint, soit à cause des offres plus avantageuses qu'il reçut de lui, soit, selon ses panégyristes, à cause des inquiétudes que causaient au sacré collège les prédications de Luther. Disons-le, comme chef spirituel de la chrétienté ou comme souverain temporel , Léon X était bien au-dessous de sa position; protecteur des poètes et des artistes, sa gloire littéraire a trop fait oublier en lui le mauvais prêtre et le mauvais prince : léger, inconséquent, présomptueux, il avait besoin de troubles pour se dissimuler sa ruine , due à son aveugle prodigalité ;
HISTOIRE DE VENISE
il voulait la guerre sans que son ambition y fût intéressée, car déjà sa limiillc était éteinte.
Les Vénitiens, fidèles à l'alliance renouvelée avec François 1" le 8 octobre 1517, avaient employé toute leur influence contre la candidature de Charles-Quint. Sans attendre que les hostilités éclatassent, la Seigneurie fit de nombreuses levées de troupes, et s'assura des bonnes dispositions de l’empire ottoman. Sultan-Sélim, qui régnait alors, avait conquis l'Égypte, s'était rendu maître de Rhodes, et avait opéré deux descentes sur les côtes de la péninsule italique, l'une à ltecanati, l'autre a Ostie. Ce dangereux voisin était à ménager; aussi lui proposa-t-elle de continuer à payer la redevance due pour le royaume de Chypre, et en échange elle obtint la confirmation de tous les privilèges dont ses négociants jouissaient dans les ports de l'Égyple, de la Syrie et des possessions ottomanes.
Telle était la situation des choses, lorsque, le 8 mai 1521, le traité dont nous parlions tout à l'heure fut signé à Rome entre le pape et Charles-Quint ; plusieurs princes italiens y adhérèrent. l.e but des coalisés était de chasser les Français de l'Italie et de rétablir dans ses droits François Sforza , second fils de Ludovic-le- Maure, apres avoir détaché du Milanais les villes de Parme et de Plaisance, qui avec le duché de Ferrare devaient être réunies aux États romains. Le souverain pontife releva Charles-Quint des empêchements qui s'élevaient entre la possession simultanée de la couronne de Naples et du diadème impérial , et en retour il demanda un fief dans ce même royaume pour le fils naturel d'un de ses parents, Alexandre de Médicis.
Avant l'ouverture de la campagne, le doge Léonard Lorédan , qui avait dirigé la guerre et la négociation pendant la ligue de Cambrai , mourut subitement, et son successeur fut cet Antoine Grimani que, vingt ans auparavant, le conseil des Dix condamnait à I exil , exil pendant lequel il rendit plusieurs services à sa patrie.
* Retiré à Rome, il transmettait à la Seigneurie d'utiles avis et de sages conseils, ou bien il poursuivait quelques négociations sur le continent. En récompense , il avait été réintégré dans ses biens et dans ses emplois. Quoique âgé de quatrevingt-sept ans, Grimani ne se montra pas indigne du dogat ; il réunit à la hâte une petite armée, et la mit à la disposition du maréchal de Lautrec, qui commandait dans le Milanais; par ses soins, la république fournit à François I” des sommes considérables , et se chargea de payer la solde des troupeS du duc de Ferrare leur allié commun, ainsi que celle de trois mille Français.
Forte d'environ douze cents lances et dix-huit mille fantassins, Espagnols, Italiens, Allemands, Suisses Grisons, sous les ordres du vieux l’rosper Colonna, du marquis de Mantoue, de Fernand d' Avalas, murquis de Pesraire, et de l'historien Guicciardini (le Xénophon de son époque), l'armée des princes confédérés se trouva prêle avant celle de François I"; mais, au lieu de marcher droit sur Milan , elle se présenta devant Parme, que défendait le maréchal de Foix. La résistance vigoureuse de cette place donna à Lautrec le temps de recevoir les