‹ Histoire de la republique de VeniseChapitre 84 sur 155 · CHANTRE XII · texte numérisé non relu

CHANTRE XII

Les Beaux-Arts à Venise. — Scs Monuments principal!*. —Architecture, Sculpture et Peinture v éoliennes.

ous venons d'exposer les événements intérieurs et exlérieurs les plus importants de l'iiistoire du peuple et du gouvernement vénitiens. Nous ayjjns vu comment cettè petite population insulaire était devenue par le commerce, par les armes, par 1a polit ique , une des premières puissances de l'Occident; nous avoga raconté scs guerres incessantes sur terre et sur mer, ses conquêtes, scs révolutions, et enfin la lutte acharnée que la république soutint contre l’Europe entière, pendant la ligue de Cambrai , et dont elle sortit fatigpéc et épuisée , il est vrai , mais en définitive intacte et victorieuse. Si ce fut peut-être le plus grand de scs efforts , ce fut aussi le dernier ; car nous aurons bientôt à signaler les premiers symptômes , à exposer les causes et les principales circonstances de sa chute. Mais avant de continuer ce récit, nous avons à étudier un des plus intéressants aspects de la vie de ce peuple , celui qui . au sein de sa décadence morale et politique , attire encore les regards du monde : le rôle brillant et original qu'il joua dans la sphère de l'art , dernière couronne que ni la conquête ni la servitude n'ont pu ravir aux cités italiennes, et dont Venise a fourni un des plus beaux joyaux. Les circonstances locales oïd assez influé sur le développement et le caractère de l'art vénitien, pour qu'il importe d'exposer avec quelque détail le fait assurément le plus caractéristique de l'iiistoire de cette ville, c’est-à-dire sa construction au milieu des eaux. Avant de décrire et d'étudier ses monuments et les œuvres des artistes qui les ont décorés, voyons d'abord comment ils sont sortis de la mer. * * •

HISTOIRE DE VENISE

Lorsqu'au commencement du ix* siècle les Vénètes , chassés de Malamocco , vinrent établir le siège du gouvernement à Kinlto, celte île et les Ilots qui l'entouraient étaient , suivant toute apparence , très-peu peuplés , et ne leur offraient guère pour refuge que des cabanes de bois et de jonc. Le territoire de la nouvelle capitale, consistant en marais fangeux, était réparti sur les deux rives du fleuve Prcaltum, cité par Tite-Livc, branche de la Brenta qui, descendant de Fusino, allait, en traversant la lagune, déboucher dans la mer par le port de Lido, alors appelé Portas Prealtus. L'ancien lit du Prealtum est aujourd'hui représenté par le grand canal, dont les sinuosités indiquent l’origine. C'est sur les bords de ce fleuve que furent construites les premières habitations. Elles s'étendirent ensuite dans tous les sens sur les Ilots d’alentour , et furent reliées entre elles par des canaux de communication qu’on traversait sur de grossiers ponts de bois. Ces canaux sont évidemment le résultat du travail de l'homme. Leur direction en {général rectiligne, et leurs intersections, également à angle droit , ne permettent pas d'en douter.

Ces canaux forment les rues de Venise. Les maisons qui les bordent furent d'abord construites en bois. Les îles du voisinage et les côtes de terre-ferme fournissaient des matériaux en abondance ; la nature mouvante du sol n’en admettait guère d'autres, et il aurait fallu pour l'affermir des travaux longs et dispendieux, dont l'exécution était alors impossible. Môme après plusieurs siècles de prospérité, Venise était encore, sauf ses monuments publics, une ville de bois. Ces anciennes maisons, dont quelques vestiges existaient dans le siècle passé, étaient couvertes de chaume, basses et percées de fenêtres étroites. Au moyen ôge, du reste, beaucoup de v illes italiennes, possédées par les Barbares , et toutes les villes de l'Orient, présentaient le même genre de construction.

Les maisons des Vénitiens étaient des demeures peu sôres. loties sur un sol vaseux, constamment battues par les flots de la mer, qui, pendant les tempêtes et dans les fortes marées, se ruaient avec violence contre leurs frêles fondations , elles étaient fréquemment renversées et submergées. Les annales des premiers siècles racontent ces fréquents désastres. Des cataclysmes partiels engloutirent plus d'une fois des Iles et des villes entières de la lagune, comme il arriva en 110-2 à l'ancienne cité de Malamocco, et plus tard h Ammiana et à Constanziacu , Iles vastes et peuplées dont il ne reste que quelques ruines douteuses sur lesquelles la mer passe et repasse silencieusement. Les incendies n'étaient pas moins redoutables; ils étaient fréquents et terribles ; plus d une fois la ville fut à moitié détruite.

Le travail d’agglomération dont résulta In superbe métropole des Vénitiens ne s'exécuta pas en même temps ni avec la même rapidité sur tous les points, l-es six quartiers (sestieri) de la ville (voyez le plan), se sont inégalement développés dans le cours du temps. Le plus anciennement habité fut relui de Durso-duro , du Côté du sud. L'emplacement qu'il occupe portail le nom de ÿeo-

LES UKAUX-AKTS.

pulum , ce qui pmalt indiquer que le terrain était là plus solide que celui des Ilots voisins.

Le quartier voisin de Saint-Paul (San-Polo), qui comprend l'Ile et le pont de Hialto, fut certainement le premier établissement des Vénitiens; mais il a souvent changé de face. Celui de Sainte-Croix, qui vient après, s'appelait autrefois Luprium ; il consistait en une étendue de marais à fleur d'eau. L'invasion des Lombards y jeta, dit-on, les premiers colons, qui, 11e trouvant plus de place dans les Iles voisines déjà Occupées, se hasardèrent sur les tombes de Luprium, et y construisirent deux églises, dont une en l'honneur de la sainte Croix. Cependant les nombreux fragments antiques, les cippes, les colonnes, les inscriptions, qu'011 y a trouvés , prouvent que ces Ilots avaient déjà été peuplés à une époque plus ancienne.

Le quartier de Cannareggio tire son nom du large canal qui le traverse, et qu'on appelle par corruption Canal-Hcgio (canal royal), bien qu’il n'ait dil sa dénomination primitive qu'aux épais roseaux (canne) qui y abondaient. Il fut de bonne heure habité , et les premiers atterrissements qu'on y lit reçurent les fondations des églises de Saint-Jérémie , de Saint- lier magmas et des Saints- A pâtres.

Nous arrivons au quartier de Saint-Marc, centre de la cité moderne. La haute antiquité de plusieurs de ses églises prouve que le sol sur lequel il est bâti a été de tout temps hors de l’eau et habitable. Dès le commencement du ixc siècle, à l'époque* de la translation du siège ducal à Hialto, c'est là que Tut bâti le premier palais publie. Alors, comme aujourd'hui, la paisible houle de la lagune venait baigner les pieds de ce noble édifice qui a souvent changé de forme, mais jamais de place, comme on le voit par les vers d'une vieille chronique vénitienne :

I/anguslo porto

Per enlro al quai enlrando il mar si sparte In più lagune, c zugne à lo noslr'orlo.

Le jardin dont il est ici question était une dépendance du Broglio (alors Bruollo), portion de la l’iazzelta devenue si célèbre sous ce nom. Les Vénitiens trouvèrent donc le sol de ce magnifique quartier à peu près tout préparé par la nature.

Il n’en fut pas de même du dernier quartier, relui qu’on voit à l'extrémité orientale de la ville se terminer en éventail , et s'étaler sur l'onde comme une queue de poisson. Dans l'origine il formait un territoire topographiquement et administrativement distinct du corps de la cité. La petite lie de Saint-Pierre di Castello ( Castrum Otivoli ), qui ne tient au reste de la ville que par un pont, et qui y parait attachée comme la chaloupe à un vaisseau , portait jadis le nom de Troie ( Troja). Les chroniqueurs veulent qu'elle ait été une des stations du Paphlagonien Anténor dans son passage à travers les lagunes. Les ruines de cet établissement primitif y attirèrent plus tard de nouveaux colons qui furent tout glorieux de bâtir leurs humbles cabanes sur une terre foulée |iar des voyageurcs

Il ISTOlIlli Dli VENISE.

si illustres. Cette île et plusieurs autres, telles que les Geminœ (les Jumelles), appelées ensuite Gemelle, Zemelle, et enfin Zimolc, consacrées, dit-on, à Castor et à Pollue, furent autant de petits centres qui, étendant peu à peu leurs rayons en tous sens , composèrent la masse compacte de tout ce quartier, et s’y absorbèrent lorsque tous les marécages qui les environnaient et les séparaient furent comblés et desséchés.

C’est ainsi que les Vénitiens, luttant de constance avec la nature, parvinrent à affermir le sol chancelant de leur capitale et à étendre dans la lagune ses immenses bras. C’est ainsi que peu à peu les huttes de roseaux, les petites maisons de bois sous lesquelles s’étaient abrités les premiers colons, furent remplacées par les superbes édifices qui signalent au loin la reine de l'Adriatique. Les ruines de l’antique Altinum, et plus tard celles du vieux Maiamocco emporté par les eaux, furent pour les Vénitiens une sorte de carrière d’où ils tirèrent les matériaux de la ville de pierre et de marbre qui remplaça la ville de bois et de boue. Ce changement dans le mode de construction se caractérisa principalement au xii* siècle, à la suite de plusieurs incendies qui détruisirent la plus grande partie de la cité. Des églises nombreuses, construites dans le goût gréco-oriental alors dominant, enrichies de mosaïques, s’élevèrent de toutes parts; les demeures des grands , répandues sur les deux rives du grand canal , et les édifices publics , étaient déjà des palais , moins grandioses et moins liistueux que ceux qui les remplacèrent plus tard , mais qui donnaient une haute idée de la richesse du patricial vénitien et de la grandeur de la république. A cette époque, Venise, entourée de murs, renfermait dans sa vaste enceinte près de cent églises, des palais sans nombre , un arsenal déjà fameux , une population immense , et remplissait l’Orient et l’Occident de la renommée de ses merveilles.

Mais ce n’est proprement que vers la fin du xvt siècle que la superbe métropole prit l'aspect matériel qu'elle conserve encore aujourd'hui. C’est dans ce siècle, qui fut pour elle, comme pour les autres villes italiennes, l'àge d’or de l’art, que parurent les architectes, les peintres, les sculpteurs qui ont illustré l’école vénitienne. Décrire la Venise de ces temps, c’csl décrire la Venise moderne.

Merveilleuse par sa position, Venise ne l’est pas moins par ses monuments, qu’il faut surtout considérer dans leur ensemble. On n’y trouve pas cette uniformité de construction qui rend si monotone la beauté de certaines villes, comme Turin , Milan , Bologne : c’est un mélange de tous les styles , de tous les caractères, de tous les temps ; du grand, du noble , du sévère , du terrible, du bizarre, du fantastique ; du génie byzantin et du génie arabe , du gothique- et de la renaissance, des écoles florentine et palladicnnc. Venise est, sous ce rapport , le type du style et du beau romantiques.

Les édifices de la place Saint-Marc et de la petite place ( Piaszetta) qui la précède , sont comme un abrégé de l’histoire de l’architecture vénitienne depuis Jes époques les plus reculées jusqu’à nos jours. La place, proprement dite, forme

IIISTOIIIE DU VENISE

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US BEAUX-ARTS

un carré-long irrégulier 1 ; elle est pavée en briques, et entourée , sur trois de ses côtés, d'un portique à arcades. Elle offre un coup d’œil analogue à celui du Palais- Royal à Paris. La Piazzetta a pour limite, dans le sens de la longueur, d’un côté l'angle de l'église Saint-Marc , et de l’autre la mer ; sur les côtés , elle est encadrée par le vieux palais ducal et l'ancienne bibliothèque , aujourd'hui palais royal J. I)e tous les points de la Piazzetta on voit , en se tournant vers le sud, la surface mollement agitée de la lagune, silencieusement sillonnée de barques qui se croisent dans toutes les directions, et les petites îles qui s’élèvent çà et là du sein des ondes.

Les premiers monuments qui attirent l’attention , en débarquant sur la Piazzetta, sont les deux énormes colonnes de granit , apportées de Constantinople , vers la fin du xir siècle, par le doge Sébastien Ziani, et érigées plus tard par l’architecte lombard Nicolas Barattiero. L'un de ces monolythes est surmonté de la statue de saint Théodore, un des patrons de la ville de Venise, armé d’une lance et d’un bouclier; au sommet de l’autre, le lion ailé de saint Marc, en bronze, la face tournée vers la mer, semble , comme (lisaient autrefois les cicerone, surveiller et garder son empire. Ce lion, symbole de la république, fut apporté à Paris par l’armée d'Italie, et placé sur l’esplanade des Invalides. Depuis 1815, il a été reporté par des mains autrichiennes sur son antique base , où il ne figure désormais que comme une vaine décoration. C’est entre ces deux colonnes que se faisaient les exécutions , d'où la sentence vénitienne : Cave columnas !

En s'avançant dans la place, et commençant par la droite, les édifices divers qu’on rencontre en en faisant le tour se suivent à peu près dans un ordre chronologique. C'est d’abcid le palais ducal, singulier mélange de gothique et de moresque , dont la corniche dentelée se découpe sur le ciel comme les fleurons d'une couronne ; imposant porfà masse et son étendue , la sévérité de ses lignes principales est tempérée par le caprice de scs détails, qui révèlent le goût fantasque et minutieux de l’Orient. Cet édifice, bâti sur l’emplacement d’un autre palais dont l’origine remontait aux première années du x' siècle , a trois façades : l’une sur le quai, l’autre sur la Piazzetta, et la troisième sur un canal qui sépare le palais des prisons. Les deux premières, les plus remarquables, consistent en deux ordres de portiques superposés, sur lesquels s’élève un immense mur lisse, incrusté de petits carrés de marbre rouge et blanc, et percé de sept fenêtres, dont une placée au centre, garnie d’une balustrade, flanquée de clochetons projette son fronton pyramidal surmonté d’une figure ailée , jusqu’audessus de la corniche. Le portique du rez-de-chaussée, sur le quai, a dix-sept arcades en tiers-point soutenues par des colonnes lourdes ut trapues , dont les chapiteaux, presque tous différents, sont curieusement ciselés, dit-on, par la main encore un peu barbare de l’architecte du palais, Philippe Calendario. Ce

1. Elle a ccnt soixante-quinze mètres de longueur sur qualrc-vingt-deux de largeur.

S. Sa longueur est de quatre-vingt-quinze mètres et sa largeur de quarante-huit.

HISTOIRE UE VENISE

Calendario est le même que nous avons vu figurer dans In conspiration de Marin Falier (1351), et qui paya de sa tâte sa participation à cette périlleuse entreprise. Sa mort interrompit la construction du palais , qui ne fut reprise qu’en 1423, sous le doge Francesco Foscari , et continué sur la Piazzetta d'après le même plan, depuis la sixième arcade jusqu’à la porte principale, dite Porte délia Caria , contiguë à l'église Saint-Marc.

La vaste cour à laquelle donne entrée la Porte délia Carta, offre, sur les quatre côtés, la plus magnifique décoration architecturale que l'imagination puisse réver. La grande façade , vis-à-vis de la porte, déploie sa longue ligne de portiques et ses trois étages de marbres resplendissants sur une étendue de plus de soixante dix mètres. Commencée vers l'année 1500, par maestro Antonio Bregno, elle fut terminée un demi-siècle après par Antonio Scarpagnino. C'est contre cette façade, suri’axe de la porte d'entrée, que se trouve l’escalier cl et Géants par lequel on arrive au portique du premier étage. Cet escalier, construit par maestro Bregno, est tout en marbre blanc, les deux rampes sont treillagécs comme une dentelle, et toutes les parties pleines sont littéralement brodées de sculptures d'une tinesse admirable, mais excessive, car elles échappent facilement à la vue. 11 doit son nom aux deux statues demi-colossales de Keplune et de Murs, symbolisant l'empire de la mer et de la terre , placées tout au haut de chaque côté de la rampe. Ces deux figures, à tournure michelangesque, sont l’ouvrage de l'architecte et sculpteur Florentin Sansovino. Cet escalier est devenu fameux dans la légende poétique de l'histoire vénitienne [Kir la tin tragique du doge Marin Falier qu'on suppose avoir été décapité sur la plus haute marche. Il n’y a qu'une difficulté à cette mise en scène, c'est que l'escalier a été construit près de cent cinquante ans après cette terrible aventure.

Nous ne quitterons pas la cour du palais ducal sans jeter un coup d'œil sur les deux puits (pozzi) placés au milieu '. Ils sont en bronze et ornés de sculptures de l'Albcrghctti et de Nicolo de’ Conti. Leur disposition souterraine exige quelque explication. Ces puits ne sont pas alimentés , comme les puits ordinaires, par des sources ; ils ne sont proprement que des citernes remplies par les eaux pluviales. Pour faire une de ces citernes on creuse d'abord une espace carré de cent pieds de côté , sur quinze à vingt pieds de profondeur. On revêt les parois de cette excavation de murs en briques très-solides , posés sur pilotis. On épuise l'eau de la mer qui filtre à travers les terres , et le fond une fois bien sec, on le

1 . On appelle aussi puils , les fameux eacliols du {salais ducal sur lesquels on a lu préeedcmeiu quelques détails (page UH). Ajoutons nqiemlant que ces cachots, qu'on peut visiter encore aujourd’hui, n'avaient rien de plus terrible que ceux en usage alors dans les autres pays de l'Europe, surtout pour les prisouuiers d'Élat , et c'était bien suffisant. Ils consistent , comme tous les cachots, en des cellules étroites , humides , froides et privées entièrement de lumière. Les cachots de correction de la Force et de Bicètrc sont tout à fait semblables. Ceux de Venise ne sont pas tous creusés sous l'eau ; ils sont disposés perpendiculairement l'un au-dessus de l’autn;, le long du mur, du côté des prisons. Quant aux plombt , non moins célèbres que les puits , c'étaient des cabanons placés sous les toits, comme nos mansardes. ( Voy. page lfH.)

HISTOIRE DE VENISE

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LES BfiAUN- VRTS.

pave avec un bon ciment. Ce réservoir étant ainsi préparé, on élève au milieu un puits rond de pierre, percé à sa base d'ouvertures pour l'entrée de l'eau. On remplit ensuite l'espace compris entre le pourtour du puits et les parois de l'excavation de bon sable de rivière, jusqu'à la hauteur du sol qu’on pave avec des briques posées de champ. Aux quatre coins de ce pavage, on pratique quatre petits puisards de quatre pieds de profondeur posant sur la niasse de sable. C’est vers ces puisards , ouverts à (leur de terre , et recouverts supérieurement d’une dalle peréée *et grillée, que se rendent les eaux pluviales, ramassées sur les toits des maisons voisines, et dirigées par des gouttières et des rigoles. Les eaux, tombant ainsi aux angles de l'excavation souterraine , ne peuvent parvenir à la citerne placée au centre, qu'en traversant une large et profonde couche de sjbie , dans laquelle elles se filtrent et s’épurent parfaitement. Tel est l'industrieux procédé au moyen duquel les Vénitiens, entourés d'eau salée, se procurent de l'eau douce. Il y a à Venise cent soixante puits publics de ce genre , qui sont pour la plupart sur les petites places (rampi ), auprès des églises. Ils suffisent en temps ordinaire à la consommation de la ville; quelquefois cependant , dans les années de sécheresse , on est obligé d'aller chercher de l'eau à la Brentaj dans des barriques.

L'intérieur du palais ducal ne peut être décrit ici. Toutes les magnificences de l'art à sa plus belle époque y avaient été prodiguées, et une partie de cette splendeur subsiste encore. Nous aurons plus loin l'occasion de citer quelquesuns des chefs-d'cruvre qui le décorent et les noms des artistes éminents qui y travaillèrent. y..

Nous ne pouv ons cependant quitter le vieux palais de la république sans jeter un coup d'œil sur un édifice qui oh est une sorte d’annexe et avec lequel il communique par un pont jeté sur le canal qui les sépare (le rtvo di patasso), les prisons ( Carceri ). Ce monument, remarquable par la solidité de la construction et l’austérité de scs lignes architecturales,- se compose d'un portique de sept arcades, au-dessus duquel s’élève un autre.étlige à sept fenêtres ornées de corniches, de frontons, de balustrades et de colomfes doriques; une riche corniche couronne ce beau frontispice, qui conviendrait pourtant mieux à un palais qu’à une prison. L'arc hardi qui joint les deux édifices, est suspendu sur le canal à plus de dix mètres de hauteur. C’est proprement une galerie couverte et parfaitement closejjjpar laquelle ou passe d'un bâtiment à l’autre. L'intérieur est divisé en deux corridors parallèles, séparés par un mur, ayant chacun sa porte d'entrée et de sortie et complètement indépendants. C'est par ce passage que les criminels étaient conduits devant les juges siégeant au palais ducal , et ramenés ensuite dans la prison ; et c'est cette circonstance, dit-on, qui a valu à ce pont le nom si fameux de Pont-des-Soupirs.

Les pritoiu furent le dernier ouvrage de l'habile architecte vénitien Antonio da Ponte, qui s'est surtout illustré par la construction du Pont Rialto. C’est à lui

IIISTOIHE I il: (VENISE.

encore qu'on doit la conservation du palais ducal, qui faillit être rasé en 1577. A cette époque, un violent incendie détruisit les principales salles du palais, et ébranla tellement loute la construction qu'il menaçait mine de toutes parts. Ou mit en délibération s'il serait démoli. Il n'est pas de plus grands démolisseurs que les architectes, qui n'aiment rien tant que de faire place nette. Il s'en trouva un alors qui, ayant tout prêt un magnifique projet de construction nouvelle, mit tout en œuvre pour faire adopter ce parti extrême ; cet architecte était Palladio. Personne assurément n’eût été plus capable de bâtir une demeure digne de la majesté de la république, mais on peut douter que sa classique architecture eut suflisamment compensé la perte du monument si original, si hardi, et si pittoresque, de maître Calendario. Heureusement Palladio rencontra dans Antonio da Ponte un opposant dont l'autorité était égale à la sienne. Celui-ci parvint à convaincre le sénat de la possibilité de conserver le palais ; il fut chargé des travaux de consolidation et de restauration , et s'en acquitta si bien que trois siècles ont passé depuis sur le merveilleux édifice sans qu’il s’en soit détaché une seule pierre.

En sortant du palais ducal par la porte délia Carta , et reprenant le tour de la place, nous voilà, en quelques pas, en face du monument d'architecture le plus curieux et le plus imposant peut-être que possède l'Italie, l'église de Saint-Marc. La physionomie de cet édifice es) , comme celle du palais ducal, tout orientale. L'imitation de Sainte-Sophie de Constantinople y est évidenlq. et l'on sait historiquement que ce fut un architecte de cette ville , appelé par le doge Sébastien Ziani , qui en donna le modèle. Il est bâti jsur l'emplacement où existèrent successivement l'antique église de Saint-Théodore, élevée, dit-on, par Narsès puis la basilique de Saint-Marc, construite au ix” siècle, après le transport corps du saint patron de Venise ; cette dernière église ayant été détruite, jnnsi que le palais adjacent, par un incendie, en 976,- on songea à la rebâtir, et le travail commencé sous Sébastien Ziani, se continua sous les doges Pietro Orseolo, Dominique Contarini et enfin Dominique Sclvo ; il dura de l'an 1043 à 1071. C’est à cette dernière époque qu'on commença à l’orner de marbres et de mosaïques. Les matériaux employés dans sa construction sont, pour la plus grande partie, des débris d’anciens édifices grecs, recueillis à Constantinople et dans les Iles de l'Archipel par les navires vénitiens. C'est ce qui explique la singulière bigarrure de scs détails et de ses ornements. Bâtie ainsi de pières et de morceaux appartenant à des temps et à des goûts divers, cette immense construction est une sorte de centon architectural , dont la bizarrerie et le goût barbare sont rachetés par l'effet imposant des proportions générales de l'édifice et par la grandeur de sa masse.

Le plan est une croix grecque à cinq nefs , surmontées de cinq coupoles hémisphériques disposées en croix. La façade a vingt-cinq mètres de hauteur et cinquante-un de largeur. Le portail se compose de cinq arcades ornées de deux

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Tora Byron avait eu la fantaisie (le gravir a enëvaï ce sentier montueux. La plu-

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LES REAUX-ARTS

ordres superposés de colonnes, nu nombre de deux cent quatre-vingt-douze. On compte tant au dehors qu’au dedans plus de cinq cents colonnes. Sur le portail est une plate-forme découverte, entourée d'une balustrade qui fait tout le tour de l'église. C'est sur cette plate-forme que se trouvent les quatre fameux chevaux de bronze, autrefois doré, enlevés de l’hippodrome de Constantinople; singulière décoration pour le porche d'une basilique chrétienne ! Sur cette plateforme ou loge , s'élèvent en retraite cinq grandes arcades correspondantes aux cinq portes de la façade, soutenues par des colonnes île porphyre. Ces arcades sont reliées par des frises ornées de festons, de guirlandes et de ligures, et séparées par des niches à clochetons; le mur du fond sous les archivoltes est revêtu de peintures en mosaïque. Tous les arcs de l’édifice sont à plein cintre.

L'intérieur du temple n'est pas moins frappant que le frontispice, par la majesté sombre de ses grandes lignes et l’elfet imprévu et fantastique de la décoration. Toutes les parties pleines, les voûtes, les murs et les arcades, le pavé, sont rouverts de mosaïques à dessins variés et à couleurs éclatantes, ou de fonds d'or sur lesquels se détachent de grandes figures byzantines de saints, d'anges et d'apôtres. Ces mosaïques sont semblables à celles de Sainte-Sophie de Constantinople, et composées de petits cubes de verroterie coloriée. Le détail de tout ce que la piété fastueuse des chefs de la république, servie par le génie de l'art , a', pendant une longue suite de siècles, accumulé de précieux, de rare, de magnifique, dans cette métropole des églises vénitiennes, dépasserait les limites de cette rapide revue. Les principaux artistes nationaux y furent employés, et sous ce rapport l'église Saint-Marc pourrait, ainsi que le palais ducal, suffire presque à l’étude de l'art vénitien.

Le clocher (campanile) de Saint-Marc est un des plus hardis monuments de ce genre, dont le moyen ilgc a vu élever un si grand nombre en Italie. Moins élégant que ceux de Fisc et de Florence , il les dépasse l'un et l'autre de beaucoup en élévation, mérite extrêmement apprécié & l'époque où il fut bût i . Sa hauteur totale jusqu'à la tête de l'ange posé au sommet du pyramidium qui le termine, est de quatre-vingt-dix-huit mètres. Ce u'est qu'une grosse tour carrée, surmontée d'une flèche; mais celle flèche s’élance si haut dans le ciel et le fût massif qui la porte est à la fois si robuste et si hardi, qu'on est forcé .d'admirer l'audace de l'architecte qui a osé asseoir ce pic gigantesque sur le sol mouvant de lu lagune. Commencée en !IO:i, la construction n'était arrivée, en 1131, que jusqu'à la lanterne de la cloche, qui ne fut terminée qu'en 1178. Démolie plus tard, cette lanterne fut reconstruite en 1510 , par Mestro Ituono, qui éleva aussi la flèche telle qu'on la voit aujourd'hui. La disposition intérieure de ce campanile est curieuse. Il se compose, en effet, de deux tours, renfermées l'un dans l'autre, et séparées par un espace de six pieds dans lequel on a ménagé un escalier uni , à pente douce, qui monte jusqu’à la lanterne de la cloche. On prétend à Venise que lord Byron avait eu la fantaisie de gravir à cheval ce sentier montueux. La plu-

part des clochers de Venise et des îles voisines ont été bâtis sur le modèle du campanile de Saint-Marc.

Au pied du campanile et adossé à sa base est un petit édifice , une loggia, comme on dit en Italie, bâti en 1510 par Sansovino. Il est élevé sur un terreplein de quatre marches. La façade est composée de trois nrcadesséparées par huit colonnes d'ordre composite et couronnées pur un attique orné de bas-reliefs relatifs à l'histoire de Venise. Cet élégant morceau d’architecture est entièrement bâti en marbre rouge de Vérone et en marbre blanc de Carrare. Les colonnes sont de brèche antique très-rare. A côté de la loggia sont trois piliers de bronze, régulièrement disposés en ligne droite parallèlement au portail de Saint-Marc, supportant de longs mâts ou antennes , auxquels on attachait jadis des étendards symboliques de la puissance de la république, remplacés aujourd'hui par le drapeau autrichien. Les trois mâts qu'on élève à Paris, sur le Pont-Neuf, aux fêtes de Juillet , en sont la représentation assez exacte; il ne manque aux nôtres que les fines et délicates sculptures d'Alexandre Lcopardi , dont l'imitation à la vérité ne serait pas aussi facile.

Après l'église vient la tour de l'horloge, élevée en H96 par Pietro Lombarde.

Elle a trois étages ornés de trois ordres de pilastres ; au premier, se trouve le cadran; an deuxième, s'ouvre une espèce de tabernacle, au fond duquel est une statue de In Vierge de métal doré. De chaque côté de la Madone on voit deux portes; dans certains jours de fête, un ange armé d’une trompette, suivi des trois rois mages presque grands comme nature, sort par l'une de res portes, passe nyec son cortège devant la Vierge, qu'il salue respectueusement, et rentre par ln porte du côté opposé. A l'étage au-dessus, le lion de Saint-Marc déploie fièrement ses ailes. Sur la terrasse qui couronne l'édifice est une énorme cloche sur laquelle deux Mores (i lUori) de bronze battent les heures.

La lourde l'horloge fait partie dli côté de la grande place qui regarde le midi.

A côté et sur la même ligne se développe l'immense façade îles vieilles procuraties [ procurât ie vecchie ), bâties vers 1500 par l'architecte Itartolomeo Ruono, iiergamasque, monument de transition entre l'ancien style local et celui de Par- 9

chitccture gréco-romaine, renouvelée dans le xvr siècle. Il se compose de trois ordres d’arcades, portant au rez-de-chaussée sur des pilastres toscans, et aux deux étages supérieurs, sur des colonnes corinthiennes cannelées en marbre d'Islrie. Des acrotères, alternant avec des vases, s’élèvent au-dessus de l’entablement. La façade des vieilles procuraties se continue en retour par cinq arcades sur le petit côté de la place opposé à Saint-Marc. C'est là que s'élevait autrefois le chef-d’œuvre d'architecture de Sansovino, l'église Snint-Géminicn où reposaient les cendres du célèbre artiste. Elle fut abattue depuis pour agrandir les bâtiments qui bordent ce côté de la place.

Eu face des vieilles procuraties, se déploie le magnifique frontispice des procuraties nouvelles, bâties parScamozzi, en 15R4, sur le modèle très-altéré de

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