PAIX AVEC LA TURQUIE
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cette guerre d'escarmouche*, don Juan, qui ne rivait que grandes batailles, tourna brusquement vers les rivages de l'Afrique, où il illustra de nouveau son nom par la prise de Tunis ; et les Vénitiens, se voyant encore une fois abandonnés, chargèrent l'ambassadeur de France à Constantinople de porter en leur nom des paroles de pais. Enfin , le 7 mars 1573, intervint entre eus et la Sublime-Porte un traité par lequel la république s'engageait à payer trois cent mille ducats, à titre d'indemnité des frais de la guerre , et pour Xante un tribut annuel de quinze cents ducats au lieu de cinq cents qu'elle payait depuis plusieurs années. Sélim (amère dérision! ) l'affranchit de la redevance qu’il recevait à titre de suzeraineté sur file de Chypre avant qu'il en eût fait la conquête! L'étal de possession en Dalmatic et en Albanie resta fixé comme avant ln guerre, et tontes les marchandises saisies de part et d'autre durent être restituées. Tels furent pour Venise les fruits de la victoire de Lépnnte , dans laquelle il lui revenait une part si glorieuse.
Les trente années qui vont suivre sont trente années de paix; néanmoins elles furent plus funestes à la république que toutes les guerres précédentes : elle y perdit cette mâle vigueur qui l'avait soutenue dans ses plus grands revers, et aucun obstacle n'arrêta plus les progrès de sa décadence, tant il est vrai qu’il n'est pas donné à la nature humaine de conserver les vertus dont la situation ne lui fait plus une nécessité. Cette tranquillité faillit pourtant être troublée en 1597 : voici à quelle occasion. Alphonse II d’F.ste venait de mourir, ne laissant d'autre héritier que son cousin germain César, Bis naturel et non légitimé d’Alphonse 1". Le pape Clément VIII convoitait le duché de Ferrare; il déclara le bâtard inhabile à régner; la Seigneurie, nu contraire, qui redoutait le voisinage immédiat d'un pontife déjà trop puissant , lui promit son appui ; mais à peine les troupes du saint-père étaient-elles entrées en campagne , César fit sa soumission, ne se réservant que le titre de duc de Modène et de Iteggio , et les Vénitiens se résignèrent avec humilité aux conséquences de cet arrangement. Quelques différends s’élevèrent aussi avec la Porte, relativement à des prises que s'étaient faites l'une à l'autre les marines militaires des deux puissances respectives; chaque fois Venise se vit contrainte de céder, quoiqu'une belle Vénitienne, issue de la famille Baffo , régnât alors sur le creur d’Amurat III , qui avait succédé à son père Sélim II en 1571. Quelques historiens affirment que la sultane favorite contribua puissamment au maintien de bons rapports entre le Grand-Turc et ses concitoyens ; ce n'est pas notre opinion : Venise , nous le disons à regret , Venise ne conserva la paix qu'en se montrant soumise et obséquieuse. Si , durant celte fatale époque, elle déploya quelque énergie, ce ne fut que contre les l'scoques, audacieux pirates qui s’étaient établis sur les côtes de la Dalmatie; encore se borna-t-elle à de pitoyables expéditions , tout au plus dignes de ceux contre qui elles étaient dirigées.
Dans le cours de cette période, les relations avec l'Europe furent presque in-
HISTOIRE l)E VENISE.
signifiantes; celles qui se apportent à la France méritent seules quelque attention. Le gouvernement vénitien ne vit pas avec toute l'horreur qu’il inspirait ailleurs le massacre de la Soint-Barthélemi; Louis Contarini, son ambassadeur, obtint même de Charles IX l'autorisation de porter dans ses armes une rose rouge surmontée d’une rose d’argent : <t Addilainenta qutrdam ex insigniis nus/ ris decerpta » , est-il dit dans le brevet d’octroi. Henri III, lors de son retour de Pologne, reçut un brillant accueil ; le trésor public lui prêta même cent mille éeus. L’avéncment de Henri IV au trône, longtemps contesté dans les États d'Italie, à cause des censures ecclésiastiques qu’il avait encourues , trouva Venise empressée à reconnaître le fait accompli ; et pour témoigner sa gratitude , le Béarnais lui fit hommage de l’épée dont il s’était servi à la bataille d'Ivry . Cette amitié réciproque ne fut jamais troublée : plus d’une fois la Seigneurie vint au secours du trésor du roi , ou se porta médiatrice , arbitre même, dans ses différends avec le duc de Savoie ou avec le roi d’Espagne ; le nom des Bourbons fut inscrit sur le livre d’Or, et il y resta jusqu'au jour où le chef de cette illustre maison demanda qu'il en fût rayé
Consignons ici un curieux incident qui se rattache également aux relations extérieures de la république. Nous avons déjà vu combien Venise se montrait habile a tirer parti des mariages que les filles de Saint- Marc contractaient avec des princes étrangers. Or, il arriva qu'une jeune palriciennc, Bianca Capcllo, séduite par un Florentin d’une naissance obscure , Pietro Bonaventuri , s’enfuit à Florence où les deux amants se marièrent en secret. La beauté de Bianca , l’éclat de son intrigue, frappèrent vivement le duc de Tosranc, François-Marie de Médicis, qui fit poignarder Bonaventuri, vécut pendant quatre ans avec elle, et au commencement de 1579, après la mort de sa femme Jeanne d'Autriche, résolut de l’épouser publiquement. « Je regarde celte signera », écrivait-il au doge, « comme lu fille de votre sérénissime république , dont je vais devenir le fils par « alliance , comme je l’ai été jusqu'à présent par inclination et pur vénération a pour elle. » Il terminait en exallant l'heureuse fécondité de sa future épouse! La réponse, comme l’avait prévu le dur, ne se fit pas attendre ; lui-même dépêcha sans retard un ambassadeur, le comte Sforza di Santa-Fiora , avec mission de hâter l'adoption de bianca. Lois de l’ciàlrée du cotetc, quarante sénateurs allèrent au devant de lui , le conduisirent en cérémonie au palais Capello où l’attendait le patriarche d'Aquilée en habits pontificaux , et dans l'audience solen-
1 a Cédant aux instances du Directoire , le sénat de Venise venait de signitlcr (mai 1796) au cliet a de la maison de Bourbon , alors Louis X VIII , de quitter Vérone. Ce prince partit , mais en décla- • rant qu'il exigeait la restitution d'une armure donnée par son aïeul au sénat, et la suppression a du nom de sa famille des pages du livre d'Or. » (Tittnns, Histoire de la Révolution française. ) Le sénat ne rendit pas au prétendant l'armure de Henri IV, et lorsqu'on 1797, au momeut de la chute de la république, on transporta ces objets du palais ducal à l'arsenal , l'épée ne se retrouva plus; elle manque encore. Quant à cette armure, elle est d'une grande solidité et d'une simplicité extrême.
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ncllc le doge déploya une magnificence extraordinaire : les fêtes, les festins, les cadeaux, lurent prodigués au noble toscan ; mais ce qui doit étonner le plus , c'est le décret par lequel la Seignenrie prétendait rendre pur, honnête et sérieux ce qui méritait alors comme aujourd'hui les qualifications contraires; ce décret, daté du IG juin 1579, déclare lliauca Capollo « fille véritable et particulière de la « république ( vtra eU particutare ftijliuofa délia republica), en considération des « qualités rares et précieuses qui l’avaient rendue très-digne de la plus haute foro tune, et pour répondre à l'honneur que le grand-duc avait fait à la république « par la résolution très-sage qu’il venait de prendre. » Un crime priva Venise du profit qu'elle comptait faire par cette honteuse condescendance : le grand-duc et sa nouvelle épouse moururent empoisonnés dans un repas ( 1585) , et le duché de Toscane passa aux mains du cardinal Ferdinand de Médicis, héritier présomptif de François-Marie son frère qui ce jour-la le recevait à sa table !
Voilà les seuls événements dignes de quelque intérêt qui occupèrent les relations extérieures de Venise durant cette longue période ; a l'intérieur, rien (l'éclatant ne se manifeste ; mais nous avons à signaler des faits secondaires qui ne sont pas sans importance. Aussitôt après la cessation des hostilités 1576) , une peste affreuse étendit ses ravages sur toutes les provinces de la république et enleva à la capitale plus de quarante raille habitants : comme toujours, le fiéau sévit plus rigoureusement sur les familles patriciennes, car elles tenaient à honneur, dans ces moments calamiteux, de rester à Venise. Mais un homme plus illustre que tous ces nobles succomba aussi à ce mal affreux, ce fut le Titien, qui, plein de vigueur quoique centenaire, produisait encore des chefs-d'œuvre I Le sénat, dérogeant au règlement qui ordonnait lu destruction des cadavres pestiférés, |>crmit, par une exception expresse, que les restes de ce grand peintre fussent emlvaumés. On les transporta solennellement dans l'église des Frari , où ils reposent, encore aujourd'hui, sous une simple pierre
Malgré la peste, le sénat s'occupa activement de rembourser les emprunts que la guerre avait nécessités, et il y parvint, en donnunt à la banque une organisation nouvelle. Quoique Venise se trouvât alors dans une é|>oque de décadence , les capitaux y affluaient , précisément parce qu'ils n'avaient plus l’occasion de s'employer dans de grandes entreprises commerciales. Le gouvernement s'appliqua ensuite à assurer sur tous les marchés l'abondance des denrées : durant les • dernières guerres, la disette avait occasionné des mouvements populaires ; on voulut empêcher le retour de ces désordres |>ar des lois libérales sur l'introduc-
1. Le Titien mourut sur la même couche que sou fils aîné, Horace, qui ne tarda pas à le suivre au tombeau ; son second fils, Pomponio, qui était chanoine à Milan, s'empressa d'accourir à Venise, dés que l'épidémie fut passée; il dissipa en quelques mois l'héritage de sou père, et ne prit aucun soin d’en honorer la mémoire : ce fut uue main étrangère qui grava sur une simple pierre le nom de Titien !... On s'est occupé plusieurs fois d’élever à ce grand peintre un monument digne de lui ; *
mais jamais rien n’a été exécuté. Eu 1791, une souscription avait été ouverte , et Gannva avait présenté le projet du monumeul, pour l'exécution duquel il ne demandait rien ; la chute de la république empêcha la réalisation de celte noble pensée.
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tion des groins, et justifier ainsi retle maxime fondamentale de la politique vénitienne : Pane in pinzza, yiuslizia in palazzo (abondiurce sur les marchés, bonne justice nu palais). Les formes de In procédure, embrouillées comme toutes les législations du moyen ègc , furent nussi à cette époque notablement modifiées. Deux élections ducales méritent encore notre attention : Sébastien Vénier, qui commandait les forces navales de In république b la bataille de Lépante, fut appelé nu dogat en 1576; dix ans après, les anciennes et les nouvelles familles nobles se disputant vivement la possession du pouvoir suprême, finirent par y appeler Pascal Cigogna , descendant d'un de ces bourgeois qui furent élevés au patriciat à cause de leur dévouement pendant la guerre de Chiozza L’acharnement des deux partis était si grand, que' son élection ne put être décidée qu’au cinquantedeuxième tour de scrutin ! Cette élection de Pascal Cigogna fut le résultat d'un compromis entre les deux opinions : si l’illustration de sa famille n'était pas aussi ancienne que celles dont le berceau remontait à l'origine de la république, elle avait pour point de départ un rare patriotisme, et d'ailleurs il rachetait l'infériorité de sa naissance par une grande réputation de sainteté et de vertu.
Durant le règne de ces doges et de quelques autres que nous omettons, de grands travaux d'utilité publique furent entrepris , et les arts reçurent une grande impulsion et les pins brillants encouragements. Nous allons consacrer un chapitre spécial au mouvement artistique dont Venise a été le centre; nous nous bornerons à citer ici quelques-uns des travaux les plus importants qui furent entrepris h l'époque où nous sommes : le palais ducal , qui avait été détroit par un incendie, fut presque entièrement reconstruit ; la place Saint-Marc reçut des agrandissements considérables, et prit la forme régulière qu'elle a maintenant ; le pont de Rialto, qui joint par une seule arche les deux riws du grand canal , fut édifié en marbre ; en même temps Corfou recevait un' système complet de fortifications , et sur la frontière du Frionl l’architecte Jules Savorgnano élevait la belle forteresse de Palma-Nova , construite à la fois pour arrêter les invasions des Turcs et les tentatives ambitieuses de la maison d'Autriche.
1. Le fondateur de la maison des Cigogna avait été apothicaire; lors de la guerre de Chiozza , il arma un vaisseau à scs frais, il ül don de tous ses revenus à la république , et servit comme simple volontaire.