I.KS Bi:\U\-ARTS
L'école des l.ombardi se signala aussi par ses œuvres de sculpture, surtout dans la sculpture d'ornement. Du reste, on peut dire, d’une manière générale, qu'avant Donatello et Michel- Ange, la grande sculpture, entendue au sens de l'art grec, c'est-à-dire la statuaire, n’a en qu'un rang subordonné dans la pratique des artistes du moyen âge et de la renaissance. La plus grande partie des œuvres du ciseau, du xn" au xvr siècle, sont de simples auxiliaires de l'arehitecturc. I.es bas-reliefs dont on fit un si universel emploi dans les églises, les tombeaux, etr., n'étaient que des motifs accessoires de décoration, et le système adopté dans leur composition et leur placement était une dérivation de celui en usage pour les peintures et les mosaïques. Les statues, en général de petite dimension et le plus souvent enfermées dans des niches, n'étaient qu'une des nombreuses parties d’un tout , et leur effet particulier était subordonné à l'effet général du monument où elles figuraient. Les sculptures de l'école des Loinbardi sont fort nombreuses à Venise, et presque toutes, comme nous venons de le dire, sont liées à des compositions architecturales Nous ne mentionnerons que deux monuments dans lesquels le goût distinctif de cette école se révèle d'une manière particulièrement caractérisée et heureuse : la chapelle Zeno, dans Saint- Mare, et le tombeau du doge Vendramin, dans l'église Saint-Jeanct-Paul.
Le cardinal Jean-Baptiste Zeno laissa, en mourant , des legs considérables à diverses églises et à la république; le sénat, en reconnaissance, voulut honorer sa mémoire par un monument sépulcral dans une des chapelles de l’église; ducale, qui dut être appropriée à sa nouvelle destination de caveau funèbre. Les travaux furent confiés d’abord à Antonio Lombarde et à Alexandre Leopardi. Ce dernier , on ne sait pour quel motif, fut bientôt remplacé par Zuane Ailierghetto et par Pier Zuan délie Campane , sous la direction supérieure de Pierre Lombardi, l'ancien. Le tombeau, plaré au milieu de la chapelle, est un simple sarcophage quadrungulairc en bronze, sur lequel repose la figure couchée du mort , en costume épiscopal ; les quatre faces sont ornées de figures isolées , de ronde-bosse, trois de chaque côté, qui soutiennent la corniche à la manière de caryatides; le tout d'un excellent travail. L’autel, également de bronze, avec ses statues et ses ciselures, est une merveille d'élégance, de légèreté et de goût.
Le tombeau Vendramin était autrefois dans l'église des Serviles (Servi) , une des plus vastes de Venise; démoli sous le gouvernement révolutionnaire, il a été depuis reconstruit dans son état primitif et placé dans l'église Saint-Jean-et- Paul. Ainsi que la plupart des monuments funéraires de cette époque, qui étaient en général adossés à un mur, il se compose d’une simple façade à deux ordres composites superposés, posant sur un soubassement à pilastres, exhaussé lui-même sur un stylobate de quelques pieds de hauteur. Kntre les deux colonnes du milieu, est l’urne funéraire, occupant toute la largeur de l’entre-colonnement. Toutes les parties pleines sont brodées de sculptures , chargées de bas-
HISTOIRE DE VENISE
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reliefs; le ciseau s’est promené partout. Des statues, placées autour du sarcophage, dans des niches latérales, sur des piédestaux aux angles du monument, complètent la décoration. C'est è Alexandre Lcopardi qu'on attribue la plus grande part dans l'invention et l'exécution de ce mausolée , auquel travaillèrent cependant d’autres artistes, et notamment Tullio Lombardi, auteur des slatues d'Adam et fcve. C'est ici le chef-d'œuvre de la sculpture vénitienne à son plus beau moment, et, avec le palais Vendramin, le produit le plus exquis de l'école des Lombardi. C'est une singulière fortune pour cet honnête doge Vendramin, descendant d'un banquier qui avait payé en ducats son inscription nu l.ivre d'Or, que les deux plus beaux monuments de l'architecture et de la sculpture vénitiennes aient été faits pour lui ou les siens, et portent son nom !
Les monuments de Jean et Pierre Moeenigo, dans la même église, sont des œuvres de Tullio et Antonio Lombardi. Le tombeau du doge Marcello, (pii ne le cède guère en élégance à celui de Vendramin ; les monuments Orsini, Giov. Canal, itragadini, et plusieurs autres de la fin du xv'ou du commencement du xvr siècle, offrent une sorte de musée complet de la plus belle époque de la sculpture à Venise. L'église de Saint-Jcan-et-Pau! est un peu, comme celle de Santa-Croce, à Florence, le panthéon funéraire national. Indépendamment des dix-sept doges qui y sont ensevelis, la plupart sous des tombeaux magnifiques, il y a les figures équestres de cinq des plus fameux condottieri qui se soient illustrés au service de la république. La plus remarquable est celle de Barthélcmi Collconi, de Bcrgame, en bronze, sur la place, à côté de l'église La statue est du Florentin Verocchio; le piédestal et ses beaux bas-reliefs d'Alexandre Lcopardi.
(Jue de noms encore, combien d'autres œuvres de ce temps mériteraient d'être signalés' ! Mais le xvr siècle ouvre à la sculpture une ère non moins féconde à Venise que dans le reste de l'Italie, et c’est à peine si , dans les limites restreintes de ces études, il nous sera possible de trouver dans cette nombreuse lignée d'artistes une place pour les plus éminents.
Le premier est ce Jacopo Sansovino qui , par le nombre et l'importance de ses œuvres, est resté aussi populaire à Venise que Michel- Ange à Florence, Palladio à Vicence, Sanmiclieli à Vérone. Il ne fut pas moins fécond en sculpture qu'en architecture ; il contribua plus que tout autre à déterminer ce goût évidemment florentin qui domina depuis Michel-Ange dans la sculpture vénitienne, et en général dans toute l'Italie. Ses propres ouvrages et ceux de ses élèves immédiats, tels que Tiziano Minio et Dcsiderio, auteurs des fonts baptismaux de Saint- Marc, sont dans la manière florentine la mieux caractérisée. Venise est pleine de
I. Par exemple: ce maestro Barlnlomeo , auteur des statues du portail du palais ducal; Barloloineo Buono, l'architecte des Vieilles Procuraties, qui, comme la pbqiart des architectes de cette époque, lit aussi de la sculpture; Guglielmo Ber^a masque, autre architecte et sculpteur de reuoni, auquel on attribue le su|>ert>c autel surmonte de la statue de la Madeleine, qui est à Saint-Jean-cl- Paul; un Antonio Dentonc, dont on ne counall que la remarquable statue de Vilt. Oipelto, à uouoiU devant sainte Hélène , fcnr la porte de l'église Sainte Hélène, dans nie de ce nom, etc.
LES BEAUX- ARTS
ses statues et de ses bas-reliefs de marbre et de brome. Les deux grandes statues de l'escalier des Géants , qu'il exécuta à l'Age de soixante-quinze ans, sont les plus connues, mais non les meilleures : l imitation de Michel-Ange y est trop directe. On trouvera plus d'originalité, d'élégance et de liberté de ciseau dans la statuette de saint Jean des fonts baptismaux de l'église des Krari, dans la statue assise de Marco de Ravennc sur la porte de l'église Sainte-Justine, dans la ligure d'Apollon et autres statues placées dans les cntre-colonnements de la loggella du Campanile. Il se distingua surtout dans les Madones, sujet favori des artistes italiens, qu’il traita avec beaucoup de grâce noble et de délicatesse; on en voit une dans la loggetta , une autre sur l'autel dans la petite église derrière le palais ducal, une troisième sur la porte de l'arsenal (à l'intérieur). Mais son œuvre capitale est la porte de bronze de la sacristie de Saint-Marc, qui lui coûta, dit on, vingt années de travail; elle est signée : opcs Jacobi Saxsovini. C'est une imitation assez heureuse des incomparables portes du baptistère de Florence, de Lorenzo (îhiberti , que Sansovino avait sans doute bien des fois dessinées dans sa jeunesse ; les deux grands panneaux représentent en bas-relief la résurrection et la mise au tombeau. Dans les petites niches creusées sur la bordure sont les évangélistes, et les six petits bustes qui font saillie aux quatre angles et de chaque côté du vantail sont les portraits de l’artiste lui-mème et de quelquesuns de ses amis , parmi lesquels on reconnaît la grave ligure du Titien et l’impudente physionomie de l'Arétin.
De l'école de Sansovino sortirent une foule de sculpteurs habiles, dont plusieurs ont acquis une place éminente dans l’histoire de l'art , et dont les œuvres se rencontrent à chaque pas b Venise. Parmi ces dignes héritiers du maître florentin , le Carrarais Danese Cattaneo cumula les talents, assez incompatibles d'ordinaire, d'architecte et de lettré, de sculpteur et de poète. Dans les statues du monument funéraire du doge Lorédan , dans une des chapelles de Saint-Jean-et-Paul, on voit déjà poindre quelques symptômes de ce mauvais goût de pittoresque qui infecta la sculpture du siècle suivant. Cette tendance est particulièrement visible dans sa grande statue d’Apollon, placée sur le puits, au milieu de la cour de la Zecca. Il eut une grande part à l'ornementation de l'ancienne bibliothèque, si riche, si variée, et les élégantes ligures des tympans des arcades sont presque toutes de sa main. Cattaneo travailla longtemps à Venise et y tint école. Son meilleur élève fut Girolamo Campagna, de Vérone, qui eut, comme lui, une grande facilité d'invention et une grande prestesse de main. Un vante les autels nombreux qu’il a décorés de bronzes et de marbres, tels que l'autel isolé de la madone du Rosaire , à Saint-Jean-et-Paul , et surtout celui de l'église des religieuses de Saint-Laurent , dont le dessin contourné et la décoration surchargée font pressentir l'avénemcnt prochain du goût berninesque. Ses statues de saint Antoine, abbé, dans l'église de Saint-Jacques de Rialto, son Hercule colossal à la Zecca, et la sainte Justinq, dans le fronton de la porte de l'arsenal ,
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ont (lu la tournure et du mouvement , mais portent les marques du même maniérisme.
Le plus distingué des élèves de Sansovino fut Alexandre Vittoria ; il était de . Trente , mais il vint dès son enfance à Venise et y passa sa vie. Il fut supérieur à son maître et à tous les sculpteurs de son temps par la noblesse de son style et la grâce de ses compositions; outre ses marbres et ses bronzes, il fit des modèles pour une multitude d'ouvrages de stuc, et pratiqua aussi la sculpture sur bois. Ses stucs des escaliers du palais ducal sont restés des modèles classiques par le goût exquis du dessin et la richesse de l'invention. Les deux belles caryatides de l'entrée de l'ancienne bibliothèque, la charmante ligure de saint Sébastien, dans l'église Saint-Sauveur, la statue du prophète Zacharie, sur la façade de l’église de ce saint , le groupe de la l'iclà, sur le tombeau Vénier, dans l'église Saint-Sauveur, la statue de saint Jacques, sur le maître-autel, à San-Jaeopo di Itinlto, celle, si admirable par le dessin cl l'expression, de saint Jérôme, aux Frari ; celles, non moins excellentes, dans Sainl-George-Majeur, à côté de la porte, et quantité dautres statues, bas-reliefs, plafonds, boiseries, témoignent de la fécondité et du talent de ce brillant artiste, qui lient parmi les sculpteurs de l’école vénitienne le môme rang que Titien parmi ses peintres.
Après cet excellent maître, on peut citer encore un Giulio del Moro, Véronais, élève de Girolumo Campagne, artiste de talent , mais dont les sculptures sont empreintes d’un maniérisme plus caractérisé encore que celles de son maître, comme on peut le voir par ses statues du Sauveur, sur le tombeau Dolfini, à San-Salvator, de saint Jérôme cl saint Laurent , sur le monument funéraire de Priuli , dans la même église, et parcelles en bronze de la première chapelle, à droite , de l'église Saint-Félix.
lieux autres artistes du milieu de ce siècle, Nieolo de’ Conti et Alphonse Alberghetti, de Ferrare, s'acquirent aussi de la renommée; ils sont surtout connus par les gracieuses et fines sculptures des deux puits de bronze de la cour du palais ducal, exécutés de 1556 à 1559. Moins cité, mais tout aussi digne de l’ôtre, est un certain Giovanni Maria Mosca.de Padoue , qui vivait en 1532, auteur des statuettes qui accompagnent la statue de saint Rorlt dans l'église de ce saint , et de la très-belle médaille, bien connue des numismates , de Sigismond II , roi de Pologne.
Le dernier des noms illustres de cette époque est celui de Tiziano Aspetti, de l’adoue, qui fut un des plus féconds et des plus habiles bronzistes qui aient travaillé à Venise. I.es deux grandes statues de bronze (saint Paul et Motse) de la façade de Saint-François délia Vigna , deux autres ligures de la chapelle Grimani dans la même église, les statues d’Allas et d'Herculc, au bas d'un escalier du palais ducal , un des géants du vestibule de la Zecca , sont de la main de ce maître, après et nvec lequel commcnre l'époque de la décadence.
Pendant les xÿii* et xvnr siècles, la sculpture suivit la fortune des autres arts
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LES BEAUX-ARTS
et déclina avec eux. Il est inutile d’indiquer les caractères de cette décadence qui furent les mêmes chez toutes les nations. Cependant ni les talents ni le goût ou du moins le faste de l'art, ne manquèrent à ces époques. Des édifices nombreux continuèrent de s'élever à Venise , et une nouvelle et dernière génération de sculpteurs et de peintres fut appelée à les décorer. Mais l'histoire de l'art , comme celle des institutions et des hommes politiques, perd, en arrivant à ces périodes de langueur et de dépérissement, tout inlérét et tout attrait de curiosité. Ce n'est qu'avec un effort de patience et d'équité qu'elle consent è poursuivre sa tâche, même en l'abrégeant.
Les deux plus considérables monuments de la sculpture , à Venise , nu xvil* siècle, sont le tombeau de deux doges Valicr. à l’église Snint-Jenn-et- Paul , élevé par Tirali, et celui de Pesaro, aux Frari, par l.onghena , si prodigieusement riche en ressauts, enroulements et contorsions architecturales et sculpturales. Les statues colossales du monument Valicr sont de l'ictro Baratta ; celles du mausolée Pesaro , d’un Allemand appelé Marchio Bnrthcls.
Quant au xvnr siècle, l'église des Jésuites, bâtie par un certain Fnntoretlo, avec sa façade encombrée de statues, chef-d'œuvre de ce goilt ridiculement pittoresque si bien caractérisé en France par le sobriquet de rococo, est le résumé de l'art à cette époque. Les artistes rontcm|)ornins les plus renommés furent convoqués pour l’embellir Oh cite parmi ces sculpteurs, dont plusieurs du reste étaient fort habiles, Giuseppe Torretti , chef d'une famille d’artistes de ce nom , Fr. Bonazza , qui , avec ses trois fds ou frères, exécuta les nombreux basreliefs de In chapelle du Rosaire, à Sfliht-Jean-et-Paul ; Cabianca, les frères Gropclli, Zimininni, Bernardoni , P. Baratta, Tersin , Calderoni , Callalo et Cnttasio. C'est â ces puérilités qu’étaient arrivés’ dans cette dernière moitié du xviii* siècle les descendants de l.eopardi et de Vittoria; et il en était à peu près de même dans le reste de l'Italie et de l'Europe. Qui aurait pu prévoir alors que la sculpture allait, avant la tin de ce même siècle, éprouver une révolution, essayer une sorte de seconde Renaissance! Il était encore moins probable que le foyer de ce mouvement dût être à Venise et son chef un artiste vénitien. C'est cependant ce qui eut lieu par l'avénement deCanovn '. C'est du reste dnus des circonstances et sur un théâtre tout aussi défavorable en apparence, c’est du sein du dévergondage énervé des Boucher et des Vanloo que s'opérait en France une réforme analogue dans la peinture â la suite de David. Les deux écoles créées simultané-
I. Canota (Antoine) naquit à Possagno, près de Trévise, le novembre 1757. Il fut appelé à Venise par uii patricien «le la famille Falieri qui avait été frappé île ses dispositions pour lu sciilp- Inrc , et placé par lui dans l'atelier du vieux Torreti. A la mort «le celui-ci , Canova continua dVludicr sous la direction de son neveu , et s’établit ensuite seul dans une petite iKuitique dans le Cloître de Saint-Étienne. Bientôt après il prit un atelier |dns grand sur le canal Saint -Maurice, et c’est la qu'il travailla jusqu'à sou départ pour Rome, où il fui ; ppelé par Jérôme Ziilian, aiiilias-adeur de la république. Il y demeura vingt années, pendaut lesquelles il exécuta la plupart des ouvrages qui l’ont rendu célèbre. En 179H et 9«, il voyagea en Allmuague à la suite du prinee Rezzonico. A mw retour à Rome il fut nomme par Pie VII inspecteur gênerai dis beaux-arts dans tout l'Étal pou-
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mont par ces deux mnitres se confondent en réalité en une seule. Nées dans le même temps, dictées par les mêmes idées, fondées sur les mêmes principes, elles eurent les memes caractères et les mêmes résultats. Tout ce qu'il y a à dire de cette école, c'est qu'elle ne fut pas. du moins au même degré, comme la plupart de celles qui ont marqué dans l'histoire, le développement spontané et original d'une face inconnue de l'art, le fruit d'une inspiration puissante produisant librement des formes nouvelles , mais une tentative raisonnée et délibérée, une œuvre en grande partie critique et en quelque solde scientifique. Les promoteurs de rette révolution furent des arrhéologues , des professeurs d’esthétique. C'est dans les écrits ou les conseils de Winckelmann, de Raphaël Mengs, de Milizia , du grand mécène le chevalier Hamilton, que Cannva, arrivé à Rome en 1779, puisa cet enthousiasme de l'antique statuaire grecque qu'il entreprit de faire revivre dans toute sa pureté primitive et même, dit-on, de surpasser; et c’est au même foyer d'idées que David vint bientôt après s'inspirer. Cette tentative de résurrection d'une forme de l'art morte depuis vingt siècles était un tour de force, un coup de désespoir de la sculpture aux abois qui crut pouvoir reprendre vie et jeunesse par cette métempsycose. Mais les formes de l'art, une fois réalisées et épuisées , ne se reproduisent pas plus que les formes et institutions sociales. Aussi l'école néo-gréco-romaine que nous avons vue naître et mourir dans l'espace de trente il quarante années, n'a-t elle hiissé que des œuvres équivoques, froides , inertes et décolorées. Ce ne sont pas les talents qui lui ont manqué, car elle en a eu de très-éminents ; mais ces talents s’égarèrent à la poursuite de l'impossible. Au lieu de l'idéal qu’ils croyaient avoir recréé, ils n'aboutirent qu'à une sorte de formalisme conventionnel , abstrait et pédantesque.
Canova, malgré son talent, ne fait pas exception. Le succès prodigieux de ses ouvrages , l'admiration enthousiaste dont il a joui pendant prés d'un demi-siècle dans l'Europe entière, l'autorité sans rivale de son nom que les Italiens ont placé longtemps, et de lionne foi, à côté , sinon même au-dessus de ceux de l’hidias et de Michel-Ange, tout cet éclat et ce bruit sont maintenant bien diminués, même en Italie. On sait aujourd'hui à quoi s'en tenir sur cette prétention affichée par Canova et admise pur les critiques de son temps, d'être plus grec que les Crées; et l’on comprend difficilement comment tant de gens de goût, tant d'esprits délicats et exercés ont pu , en présence même des œuvres du ciseau grec qu'ils admiraient avec tant de passion , se méprendre à ce point sur la valeur, la portée et le véritable caractère des compositions de Canova. En réalité, Canova , avec sa
liBcal. Il vint hicnlût après à Paris mu* première fois, mandé |»ar If premitT consul , et fut associé a l'institut. En t « 10 il fut décoré du titre de prinre de V Académie de Saint-Luc Eu 1815 il fut envoyé à Paris pour présider au choix élit l'expédition des ouvrages d*arl que la fortune des armes nous avait donnés et qu'elle nous formait alors de restituer a l'Italie. A son retour a Rome il fut nommé marquis d’ischia , avec une dotation, de trois mille éeus romains. Il mourut 5 Venise le octobre 1822 , 5gé de soixante-cinq ans. Son cteur fut déposé à Saint-Marc, sa main droite à l'Académie des Beaux-Arts, et >on corps fut transporté a Possagno, son pays natal, dans une église dont il avait fait h* plan e| qui a été achevée après sa mort.
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grâce efféminée, son élégance coquette et ses mille petites roueries d'exécution , ressemble aux Grecs comme Mignard à Raphaël. Il avait du reste une admirable organisation d'artiste , et si ses marbres n’ont pas , il s'en faut bien , les qualités supérieures qu'j crurent reconnaître les contemporains , ils ont néanmoins beaucoup de charme par la morbidessc, le Hui, la suavité, la recherche exquise du travail ; et ce maniérisme mondain et tout moderne qui s’y fait jour partout au travers du vernis grec, à l'insu et sous l'influence du sentiment individuel de l’artiste , leur donne même une sorte d’originalité.
Canova eut un des attributs du génie, la fécondité; il a laissé soixante statues, dont sept colossales, douze groupes, quatorze cénotaphes, huit grands monuments funéraires, cinquante-quatre bustes, vingt-six bas-reliefs, et un grand nombre de morceaux inachevés. Il lit aussi de la peinture et on connaît de lui vingt-deux tableaux. Venise ne possède qu'un fort petit nombre de ces sculptures. On montre dans l'arsenal le monument honorifique élevé au fameux amiral vénitien Angelo F.mo. C’est une colonne rostrale surmontée du buste du héros ; un Génie le couronne et une Renommée écrit son nom. H y a au palais Pisani son groupe de Dédale attachant des ailes à Icare , ou v l'âge de sa jeunesse ; et dans la maison Comello , aux Procuralies Vieilles, un bas-relief représentant Socrate faisant ses adieux à ses amis. C’est là (avec une tête d’Hélène appartenant à la famille Albrizzi , deux bustes chez le chevalier Cicognara , et une corbeille de fruits au palais Farsetti) à peu près tout ce que Venise peut montrer de son artiste favori. A défaut pourtant des marbres originaux dispersés partout en Europe, l’Académie des Beaux-Arts a rassemblé les p là Ires de ses statues les plus célèbres. Après Canova , il n’y a plus de sculpture à Venise , et il faut laisser aux ciceroni le soin d’indiquer çà et là les quelques rares et insignifiants produits académiques des professori officiels.
L’histoire de la sculpture vénitienne est en général tgès-négligée dans les ouvrages, soit historiques , soit descriptifs, les plus répandus et le plus souvent consultés; les détails dans lesquels nous venons d’entrer ne paraîtront donc peutêtre pas déplacés dans un livre qui , comme celui-ci , peut au besoin tenir lieu de Guide aux nombreaux pèlerins qui vont iliaque année visiter cette cité sainte de la poésie et de l'imagination '.
Mais en arrivant à la peistcre, nous ne trouvons pas la même lacune. Ici, les sources d'instruction , les renseignements de toute nature abondent. Indépendamment des écrits sans nombre, dissertations, histoires, guides, descriptions publiés dans toutes les langues, les œuvres même des peintres vénitiens sont universellement connues. La gravure en a multiplié et répandu partout les copies, et tous les musées de l'Europe en offrent de nombreux et brillants spécimens.
1 C'est également dans cette prévision qu'on a joint aux détails biographiques et critiques sur les artistes l'énumération à peu prés complète , du moius pour les plus célèbres, «le celles de leurs «euvres qui se trouvent actuellement Veni-e même , et l’indication exacte des monuments et des localités ou elles sont placées.
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Les noms des grands maîtres de cette école, le Giorgione , le Titien , Paul V’érenèse , le Tintoret , sont aussi populaires en France et partout que ceux du Poussin, de Itapliaél et de Rubens. Cette notoriété européenne nous dispense heureusement d'une étude minutieuse et détaillée de la peinture vénitienne. Nous nous bornerons à signaler brièvement les caractères généraux qui distinguent cette école de toutes les autres, à marquer de quelques noms et de quelques dates les phases principales de son développement, et à indiquer les œuvres les plus saillantes dont resplendissent encore les palais , les temples et les galeries de Venise.
S'il est assez difficile de trouver en sculpture une école originale et véritablement vénitienne, la peinture, , en revanche, offre des caractères distinctifs et tranchés qui donnent à toutes les œuvres des maîtres vénitiens une physionomie à part. Cette école a en outre cela de remarquable, qu'elle n'a presque rien reçu du dehors ; elle est entièrement et exclusivement locale.
Ces caractères qui , dans leur ensemble , impriment a la peinture vénitienne un cachet spécifique fort aisé il reconnaître , ne se laissent pas aussi aisément analyser et définir. Il en est des classifications des œuvres d'art comme de celles des produits de la nature. On les distingue facilement par une sorte d'intuition rapide qui ne trempe guère des yeux même peu exercés ; mais dès qu’il s’agit de déterminer en détail les traits qui les rapprochent ou les différencient , on se trouve souvent embarrassé. On s’est accordé pourtant à admettre comme signe particulièrement distinctif de la peinture vénitienne sa supériorité dans la couleur, et c’est principalement comme coloristes que sont cités les maîtres de cette école. Prise dans sa généralité, celte détmnination est suffisamment juste et rend assez bien compte de l'impression produite par les tableaux vénitiens, comparée à celle des peintures des autres écoles, de l'école romaine , par exemple , ou florentine. Ce qui frappe1 en effet le plus chez les peintres de Venise, c’est celte riche et brillante parure du coloris qui attire et séduit immédiatement les yeux. Une condition presque nécessaire de cet effet prestigieux de la couleur, c'est que le champ où elle s’étale soit vaste et peuplé d’objets susceptibles de la recevoir et de la refléter avec le plus d’éclat et de variété possibles. De là la tendance des peintres coloristes , et en particulier des vénitiens, à faire dans leurs compositions une large part au lieu de la scène et aux accessoires, un peu aux dépens de l’effet moral et idéal du sujet; de là ce luxe d'architecture, portiques, colonnades, escaliers, balcons; cette profusion d'étoffes, de draperies, de tentures, et en général de tout ce qui peut fournir un motif aux mirages de la perspective et se prêter aux jeux de la lumière. Reynolds a assez bien caractérisé le goût de composition et d’exécution propre aux Vénitiens, en l'appelant le style deroral if (ornemental)-, c t sous sa plume ce n'était pas précisément un éloge. Il est certain qu'avec le plus merveilleux talent d'exécution h-s maîtres de cette école n'ont pu atteindre aux qualités supérieures de la peinture, à l’idéal de la forme et de l'expression ; aucun d’eux ne s'est élevé, dans aucun de ses ouvrages, jus-
LES BEAtX-ARTS.
qu'au sublime. Le Titien lui-im'ine manque en général des liantes parties de l'art, tel qu'il fut conçu et réalisé par les Grecs et par les écoles modernes de Rome et de Florence. Mais qu’importe? l'idéal de la beauté humaine, l’idéal du sentiment religieux , l’idéal de la vie intellectuelle et morale avait été révélé par ces écoles ; il restait à révéler un autre idéal, celui du monde sensible et matériel. Les Vénitiens s’emparèrent de ce monde inexploré, et le firent apparaîtra dans tout son éclat et toute sa beauté. Ils firent donc tout ce qui restait à faire dans l’art et le complétèrent.
On s’est fort tourmenté pour trouver la cause de la supériorité des peintres vénitiens dans le coloris et dans toutes les qualités que ce mot implique. On a invoqué le climat, les communications avec l’Orient, pays de la lumière, la vue habituelle des costumes levantins aux v ives couleurs, et l’on ne sait combien d’autres indueuces tout aussi chimériques. On a voulu même en faire honneur à la composition chimique des couleurs employées par ces artistes, quoique rien ne prouve quelles fussent autres que celles en usage dans le reste de l’Italie. D’ailleurs, qui ignore qu'avec les mêmes couleurs, prises aux mêmes sources, Rubens faisait des Rubens, et Rembrandt des Rembrandt. A la place de ces prétendues explications qui n’expliquent rien, ne vaut-il pas mieux admettre que l'extension , le perfectionnement de l'élément du coloris est une des phases que parcourt nécessairement l’art de la peinture dans sou évolution régulière? Lorsque l'idéal intellectuel et moral est épuisé, il est tout simple que l’élément sensible et extérieur prédomine. Tôt ou tard il faut que cette tendance se réalise quelque part dans toute sa plénitude; en Italie, ce fut à Venise.
La peinture à Venise commence, comme ailleui’s , par les miniaturistes et surtout par les mosaïstes plus nombreux là que dans les autres cités italiennes. La mosaïque n’avait jamais cessé d'être pratiquée à Byzance et dans l'empire grécoromain. Les Italiens en apprirent le mécanisme des Byzantins. Les seules peintures qu'on voie dans les églises primitives de Venise, le dôme de Torceilo , Santa-Fosca, Saint-Marc, sont des mosaïques. Ce système de décoration y fut longtemps en vigueur, et les plus grands maîtres composèrent des cartons pour les mosaïstes. La figure de saint Marc , par exemple , au-dessus de la porte centrale de l'église ducale, fut exécutée en 1515 par les frères Zuccati , d’après un carton du Titien. Paul Veronèse, le Tintorct, firent aussi les cartons de quelques-uns des autres tableaux de mosaïque de l’église Saint-Marc.
Les premières œuvres de la peinture proprement dite à Venise, apparaissent au commencement du xiv' siècle. Giotto qui était à Padoue en 1306, à Vérone en 1316, et avait exécuté dans ces deux villes des ouvrages considérables, eut des imitateurs et des élèves qui peignirent dans sa manière. Mais le goût giottesque n’eut que peu d’influence ù Venise, et dès cette époque on trouve dans les lagunes des œuvres d'un style tout différent, exécutées par des artistes indigènes. Ces premières traces d’un art local , fort confuses du reste , se montrent
HISTOIRE DE VENISE
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sur uni1 plus grande échelle dans le vv* siècle , à la suite et par les exemples d’une école de peintres de l'île de Murano, célèbre déjà alors par ses verreries. Le chef de cette génération d’artistes fut un certain Querico. On cite après lui un Rernardino et un Andrea dont on voit encore dans l’église de Saint-Pierre martyr, à Murano, un saint Sébastien entouré d’autres saints. C'est à l'école de ce dernier que se humèrent les nombreux peintres de la famille des Vivarini de Murano, qui pendant près d’un siècle remplirent Venise de leurs ouvrages. Les trois maîtres les plus connus de cette ancienne école sont Luigi , Antonio et Bartolomen Vivarini , dont on peut voir encore aujourd'hui plusieurs tableaux dans les églises de Saint-Jean-ct-Paul , de Saint-Pantaléon et de Saint-Jean-in-Rragora.
Les derniers et les plus célèbres représentants de cette école primitive, furent Jean et Gentil Bellini , qui se distinguèrent tellement parmi leurs contemporains, qu'ils sont souvent cités comme les fondateurs mêmes de l’école vénitienne. Jean Rcllini fut un des artistes les plus féconds; il travailla pendant plus de cinquante ans; ses œuvres datées vont de H6ï à 1510. Ses premiers ouvrages offrent encore le style sec et maigre de tous les maîtres primitifs; mais les derniers s’approchent d’assez près de la grande et belle manière de Giorgione et du Titien ; ses compositions riches en figures, en accessoires, en architecture, en effets de perspective, montrent déjà le goût de son école pour le développement des moyens matériels d'illusion. L’emploi des couleurs à l'huile , dont il fut un des premiers, sinon le premier, à se servir à Venise , favorisa merveilleusement cette tendance, lfaprès une vieille anecdote consacrée par la tradition, ce serait Jean Kcllini qui, s'étant introduit sous le costume d’un gentilhomme vénitien dans l'atelier d’Anlonello de Messine , qui possédait seul ce secret qu’il avait lui-même dérobé à Jean de llruges , découvrit, en le voyant peindre, le nouveau procédé et le mit immédiatement à profit. Il excella surtout dans les Madones , auxquelles il donna une grâce naïve pleine de charme. Ses œuvres authentiques abondent à Venise, où on les montre comme des reliques. Quelques-unes sont d’une beauté et d’une fraîcheur merveilleuses. La Vierge et quatre saints de l’église Saint- Zacharie, par exemple, parut digne de figurer parmi les trophées de l'année d’Italie ; on l’a vue à Paris pendant quelques années. Une autre composition fort analogue et non moins belle est pincée au-dessus de l'autel de la chapelle Giusti— niani , dans l'église Son-Francesco délia Vigna. Dans le Palais Neuf, dépendance du Palais Royal , on trouve une charmante petite Vierge col Bnmhino, placée dans un de res jolis paysages si aimés des peintres vénitiens qui n'avaient devant les yeux que le monotone spectacle des lacunes. Le Christ chez les disciples d'Emmaiis, dans l'église Saint-Sauveur, est d’un style plus grandiose et d'une exécution si large et si magistrale, qu'on a pu l'attribuer au Giorgione. Dans l’église délia Madonna dell' Orto, sur l'autel au-dessous de l'orgue, est une des plus jolies madones de Bellini , signée de son nom, ainsi que la plupart de ses tableaux. Aux Frari, le tableau à volets représentant la Vierge et deux saints est de sa plus