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facile manière. La galerie de l'Académie des Beaux-Arts ne possède1 que deux tableaux de Rcllini : des Vierges entourées d'une multitude de saints et d'anges, thème fax ori de ce maître, qui, sous ce rapport et sous d'autres encore, est le Pérugin ou le Pinturicchio de l'école vénitienne. Parmi toutes les compositions de ce genre, la plus importante par les proportions et l'ordonnance est celle de l'église Saint-Pierre à Murano, où l'on voit le doge llarbarigo présenté par saint Marc à la Vierge assise sur un trône , d’un style peu élevé , mais d'une couleur chaude et vigoureuse. A toutes ces peintures de Jean Bellini , nous préférerions pourtant, s’il fallait faire un choix, la petite Vierge adorant t enfant Jésus, entre deux Angiolelli faisant de la musique, délicieuse composition d’un goût et d’une expression admirables, et certes bien digne d'étre soigneusement conservée comme un joyau précieux dans une armoire de la sacristie de l'église du Rédempteur.
Au nom de Jean Bellini se joint naturellement celui de son frère (îentile, son imitateur, dont il reste fort peu d'ouvrages. Ils eurent l'un et l’autre pour compétiteur et pour émule l'artiste le plus éminent après eux de cette ancienne école, Vittore Carpaccio, dont il suffit de citer l'œuvre la plus achevée, la Présentation de la Vierge au Temple, un des ornements les plus beaux et aussi une des curiosités les plus intéressantes de la pinacothèque à l'Académie des Beaux- Arts.
Ces premiers chefs furent suivis d'une légion de maîtres plus ou moins habiles, dont les noms bien pressés rempliraient cependant bon nombre de pages d’une histoire générale de la peinture vénitienne ; mais d’autres noms plus Taineux, des œuvres bien plus fortes, des talents plus originaux et plus accomplis réclament le peu de temps que nous pouvons consacrer è ce voyage pittoresque dans les palais et les temples de la Venise des vieux temps.
C’est vers le commencement du xvi* siècle que l’école vénitienne , ainsi que les autres, produisit ses plus grands maîtres , ceux dont les ouvrages ont caractérisé et fixé son génie distinctif, l'n élève de Jean Bellini, Giorgio Barbarelli ', inaugura le premier celte large et grande manière , suivie après lui par le Titien, leTintoret, Paul Véronèse et quelques autres. Il fut surnommé le Giorgione, comme qui dirait le grand George, moins en vue de son talent qu'à cause de sa haute taille, de sa force physique, de son humeur altière qui lui donnait un peu les allures d'un Bravo. Au dessin encore un peu sec et mesquin , à l'exécution agréable mais timide de son maître, il substitua tout à coup un style grandiose et fier, une touche hardie et facile, un coloris à la fois nerveux , puissant et suave. Cette transition brusque d'un certain degré de progrès d’un art, péniblement obtenu par de longs efforts, au plus haut terme de son développement et de sa perfection n'est pas rare. Le passage de Bellini à Giorgione fut comme celui
1. Né en Ii78» Caslelfraneo , pré* t!»* Trévise, in«rt à Venise en 1511 . Agé de I renie- lroi« nns.
HISTOIRE DE VENISE
de Ciliirlandfijo à Michel-Ange, de Pérugin à Raphaël, d'Ottn Vénius à Rubens. Les ouvrages de Giorgione sont très-rares à Venise et partout. Il peignit principalement à fresque , et toutes ces peintures qui décoraient les façades des palais vénitiens sont tombées avec l’enduit des murailles , dévorées par le soleil , l'humidité et la pluie. Que de chefs-d'œuvre ont été ainsi prodigués avec l’insouciance de la richesse et de la fécondité! On montre encore quelques traces de ces fresques de Giorgione sur les murs du Fondaeo des Allemands et sur la maison qu’il habitait, place; Saint-Sylvestre. Quant à ses tableaux authentiques, il n’y en a guère à Venise que trois ou quatre. Saint Marc apaisant une tempête , à la confrérie île Saint-Marc, peinture fameuse par trois figures nues de rameurs dont le dessin hardi , le mouvement énergique , les formes herculéennes étonnèrent les contemporains accoutumés à la raideur froide et symétrique des personnages des anciens peintres; la Descente de Jésus aux Limbes , dans les bâtiments du Palais Neuf, place Saint-Marc ; le tableau d’autel dans une des chapelles de Saint-Jean-Chrysostème, représentant la Consécration du Saint, peinture exécutée en commun par Giorgione et par Sébastien del Piombo son élève , où l'on admire un groupe ravissant de jeunes femmes dont les charmantes têtes sont pleines de vie et d'animation ; enfin à l'Académie des Beaux-Arts un beau portrait d’homme vêtu de noir à grande et fière tournure, comme tous ceux qu'il a peints; — voilà à peu près tout ce que Venise peut montrer du premier de ses grands maîtres en peinture. Giorgione mourut à trente-trois ans, frappé au cœur, dil-un, par l'infidélité d'une maîtresse qu’il aimait éperdument, et qui lui fut enlevée par un de ses élèves nommé Pietro I.uzzo.
Hors Sébastien del Piombo, le Giorgione forma directement peu d'élèves, et celui-ci est le seul qui se soit acquis une grande renommée. Il travailla du reste assez peu à Venise et seulement dans sa jeunesse. Quatre figures isolées de Saints, dans l'église Saint-Itarthélemi , près du pont Itialto, sont à peu près le seul morceau de sa main, encore fort noirci, qui existe à Venise. On sait d’ailleurs l’estime que faisait .Michel-Ange de sa belle manière de peindre , puisqu'il ne dédaigna pas de s'associer à lui dans l'exécution du célèbre tableau de la Hrsurrection du Lazare qui fut mis en concurrence avec la Transfiguration de Raphaël.
Mais à défaut de ses leçons directes, les ouvrages de Giorgione devinrent une école permanente pour les artistes contemporains. C'est par leur étude que se forma , entre vingt autres moins connus, Jacopo Palma, dit le Vieux, habile coloriste, plein de fraîcheur et d'harmonie. La figure de sainte Barbe, à Sainte- Marie-Formose , est un des ouvrages où il a mis le plus de force et de caractère. Mais en général sa manière tient un milieu éclectique et un peu affaibli entre relies de Giorgione et de Titien. Son tableau de la Vierge, avec quatre figures, de l'église Saint-Étienne, la grande Cène, dans le chœur à Saint-Sylvestre, et Y Assomption, dans la galerie de l’Académie, sont, parmi ses œuvres, assez nom-
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breusesn Venise, celles qui donnent l'idée In plus favorable de son talent. Il ne faut pas le confondre avec son homonyme et son petit-neveu Jacopo Palma, dit le Jeune, que nous rencontrerons plus loin.
l!n imitateur plus direct de Giorgione, du moins dans ses premiers travaux, fut Paris Bordone, gentilhomme t révisai) qui, devenu amoureux de la peinture, s’y ndounu avec ardeur et se fit dans celte carrière des titres de noblesse plus illustres que ceux qu'il tenait de sa maison. Il commença par suivre le tiiorgione; mais dans la suite il se créa une manière originale pleine d'élégance , d’esprit et de vivacité, tant dans les pensées que dans la couleur. Son œuvre capitale, à Venise, est le tableau dit de l’.Jnncnu île saint Marc, dans lequel un pécheur présente au doge, assis sur une estrade élevée et entouré de la Seigneurie, une bague que saint Marc , disait-il , lui avait l'émisé en signe de protection pendant un terrible ras de marée qui faillit engloutir Venise le 23 février 1310; vaste composition d’une couleur magnitique, riante, animée, avec des ligures sans nombre, ingénieusement groupées, et pleines de vie et de mouvement. Remarquons, en passant, que les peintres vénitiens ont , beaucoup plus souvent que ceux des autres écoles, pris des sujets dans l'histoire de leur pays et dans les événements contemporains ; circonstance qui s'explique aisément, indépendamment derauses plus générales, par la sollicitude constante des chefs de la république à flatter et à exalter l'orgueil national des citoyens et entretenir leur attachement aux institutions de leur patrie par le souvenir des belles actions, des événements glorieux et des grands hommes; et c'est la peinture qui avait mission de présenter nu peuple les images vivantes de la grandeur et de la puissance nationales. Les trois quarts des innombrables peintures du palais ducal , exécutées par ordre du gouvernement , ne sont que des pages de l'histoire vénitienne, écrites par Bellini, Paul Veronèse, Tintoret, les Palma, les Bassans, Zuccaro1, Liberi’, Giulio del Moro3, l'Alicnse ', Viccntino \ et autres de ces bonnes plumes du xvr siècle.
Après Bordone , le plus distingué des peintres formés à l’école des ouvrages
I. Frédéric Zuccaro appartient a Pécule romaine. Talent de second ordre cl un peu charlatan t il eut une immense réputation (tendant sa vie. Il fut en 15Hi appelé à Venise, où les bons peintres ne manquaient pas cependant, pour |»cindrc, dans le palais ducal, la laineuse entrevue de l'empereur Frédéric Barbe rousse avec le pape Alexandre III. Ce fut un de ses meilleurs ouvrages.
i. pielro Liheri , de Padoue II a peint la Victoire det Dardanelles , dans la salle du Scrutin ; tableau souvent cité à cause d’une ligure nue «l’esclave sur le premier plan, dont le dessin el l’expression ont paru si admirables qu'elle est restée célèbre sous le nom de l'Esclave de Liberi.
3. Pc Vérone, plus connu par ses sculptures. Il y a de lui , au pillais ducal, la Prise de C afin par le doge Soranzo ; le doge Michiêli refusant te royaume de Sicile , et un oïl dem autres sujets historiques.
4. Grec d'origine, né à Milo; il étudia Paul Véronèse et le Tintoret. Il eut beaucoup «le vogue à Venise et y fut chargé de nombreux travaux. Au palais ducal il n’a pas moins d’une vingtaine de tableaux, la plupart historique», notamment la Prise de Tyr , la Reddition de Brescia et ia Reddition de Bergame.
5. Vénitien , élève de Palma. Pans les salles du palais : les Vénitiens allant recevoir Henri 111, Pépin assiégeant les Vénitiens, la Bataille de Lépante, et sept à huit antres tableaux. ,
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de Giorgione fut le Pordenoiic1. 11 n’aimait pas le Titien, qui le lui rendait bien, el il avait tant à cœur d'écraser ce redoutable rival, que, pour s’evciter à bien faire dans ce duel d’art, il peignait souvent l’épée au côté. Il eut un grand parti qui le soutenait bravement dans la lutte. Son ambition était du reste justifiée par un grand talent. Il peignit beaucoup à fresque dans les villes et châteaux du Frioul et dans toute la Lombardie. Ses tableauv à l’huile sont rares. A Venise, le cloître de l’église Saint-Étienne offre encore quelques beaux restes de ses fresques. A Saint-Jean-de-Rialto , il y a de lui un magnifique tableau, cité par Vasari , représentant sainte Catherine et autres saints; à l’église Saint-Koch , un saint Martin et un saint Christophe d’un grand style et d'une étonnante vigueur d’exécution. I jc musée du Louvre a possédé un de ses ouvrages capitaux ( saint Laurent Giustiniani , et trois autres saints), rendu après 1815 et placé aujourd'hui à l’Académie des Beaux-Arts. Son Annonciation, à l'église Degli Angioli, est également une peinture de premier rang. Pordenone eut lieaucoup d’élèves el d'imitateurs, et son école particulière soutint honorablement le combat avec celle du Titien.
Mais passons à Titien lui-même, le plus grand nom de l'école vénitienne et une de ces cinq ou six puissantes individualités en qui s’est personnifié le génie de la peinture. Tiziano Vecclli naquit d'une famille noble à Piave di Cadore, près Bellunc, en 1477; il mourut à Venise en 1570. Il vécut un siècle, et la mort le surprit le pinceau à la main. Célèbre dès ses débuts , entouré de respect , d'admiration et d'hommages pendant toute la durée de cette longue carrière, recherché des princes et comblé de leurs faveurs , il eut une de ces grandes existences d’artiste dont n'ont joui que quelques rares favoris du génie et de In fortune, tels que llaphaél, Rubens, Canova. Ses mérites ont été si souvent et si bien analysés , qu'il est à peine nécessaire de les rappeler. Le mosaïste Sébastien Zuccato, et puis J. Bellini . furent ses premiers maîtres à Venise. Il tira plus de prolit encore des œuvres de son condisciple le Giorgione, dont il imita d'abord la manière ; mais il ne larda pas a s'en faire une à lui . moins grandiose |ieul-ètre , moins originale , mais tout aussi savante et plus sûre, plus sage, plus universellement séduisante. Elle résume et concilie dans une juste pondération toutes les tendances successivement ou concurremment développées chez les divers maîtres vénitiens. Il n’eut pas plus que les autres un haut sentiment de l'idéal , et l'on chercherait vainement dans ses œuvres un Irait sublime d'expression, de mouvement, de forme, comme on en trouve dans Michel-Ange, dans Raphaël, dans Léonard, dans Poussin: mais son style a en général de l'ampleur, de la gravité, de la dignité. Cette sorte de majesté sénatoriale que Reynolds admirait dans ses portraits est aussi le caractère dominant de toutes ses compositions; il y a joint souvent l'élégance et la grâce. Il en est de même de sa couleur, si universellement
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LES BEAUX-ARTS
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admirée. Moins resplendissante que celle de Rubens , moins vive que celle de Paul Veronèse, moins nuancée que celle de Corrège, moins violente que celle de Tintorct, elle a un* éclat , une force , une chaleur, une vérité, une douceur qui imposent et séduisent. Dans le maniement de la lumière , qu’on confond souvent à tort avec; le coloris, il u’a que peu d'égaux et pas de supérieurs. Titien passe pour le plus grand peintre de portraits ; l'occasion qu'il eut d’en faire un trèsgrand nombre et des personnages les plus illustres de son temps , empereurs , rois, princes, papes, savants, capitaines, poètes, a servi un peu en ceci à sa renommée; mais Raphaël , Rubens, Yan-Dvck, Rembrandt, Vélasquez, pourraient très-bien, chacun dans un goût dilférent, lui être opposés, et même préfères sans hérésie aucune, si ce n’est à Venise. Titien a peint aussi le paysage ; il a été un des premiers et des plus grands maîtres dans ce genre , qui devint une spécialité en Italie à l'époque où l'idée de l'art y était déjà rabaissée et son rôle amoindri , et qui s'accordait avec les tendances générales de l’école vénitienne.
Titien fut un travailleur infatigable: on peut citer près de cinq cents morceaux de sa main. A Venise on en rencontre partout; mais il faut un peu se défier des apocryphes. Pour s’épargner le désagrément de mal placer son admiration, on fera bien de s’en tenir à cinq ou six œuvres qui sont , non-seulement bien authentiques, mais encore de la plus belle manière et des meilleurs temps du Titien : — à Saint-Jean-et-Pau! , le tableau d’autel représentant le Martyre de saint Pierre le dominicain , trois figures d'une énergie de mouvement , d’une vie et d’une expression extraordinaires, nu milieu du paysage le plus grandiose qui se puisse voir, un des chefs-d’œuvre du maître et de l’art; — le musée: du Louvre l'a gardé quelques années ainsi que le Martyre de saint Laurent, maintenant a l'église des Jésuites, très-beau aussi, mais trop restauré; — au palais Barbarigo, la Mudeleine, admirée par quelques-uns à l'égal de celle du Corrège, de Dresde; à l’église des Frari, un tableau merveilleux d’effet de la Famille P.èsaro à genoux devant la t ierge entourée de saints , lequel fut payé à l’artiste cent deux ducats de Venise , valant alors environ trois cents francs; à la confrérie de Saint-Roch, l’ Annonciation , de la plus riche couleur; dans la collection de l’Académie des Beaux-Arts, deux œuvres capitales : V Assomption , spécimen le plus achevé du style et du faire titianesque dans sa plus grande force , et la Présentation de la Vierge enfant au Temple, vaste et riche composition pleine de figures, chaude, lumineuse, riante et magnifique. Toutes ces peintures sont à l’huile. Titien pratiqua aussi la fresque, comme tous les peintres de son temps ; celles qu’il exécuta à Venise ont toutes disparu , sauf une grande figure de saint Christophe, au-dessus d’un escalier dans le palais ducal.
Titien eut une foule d’élèves et d'imitateurs, et dans sa famille môme un ne compte pas moins de sept peintres du nom de Vccelli formés à son école. Le plus connu est Marco Veceili, son neveu, qui peignit beaucoup au palais ducal. Son imitateur le plus heureux, si l’on ne veut pas dire plutôt son copiste le plus
fidèle, fut le Vénitien Ronifazio, principalement connu par son magnifique tableau du palais ducal , les Vendeurs chassés du Temple , qui ne serait certes ni plus riche d'ordonnance, ni plus éclatant de couleur et de lumière, ni d'une exécution > plus ferme et plus magistrale, eût-il été fait par Titien lui-même.
En autre élève de Titien . renvoyé, dit-on , de son atelier parce qq'il y faisait montre d'un talent (pii portait ombrage an maître , devint plus tard soq antagoniste et le chef d'une nouvelle école. C'était Jacques Kobusti , surnommé le Tintoretto, de la profession de son père, teinturier è Venise. Doué d'une facilité merveilleuse , d'une imagination puissante et d'une ambition plus grande encore, il visa par-dessus tout h être neuf et original. Il affecta dans l'exécution une sorte d'audare ou plutôt de furia, qu'à la vérité personne n’a égalée, mais qui n'aboutit parfois qu'à des effets de surprise, prestigieux, imposants,, mais pas toujours agréables ; à peu près comme ces instmmentistes de grande force qui font, des prodiges d’adresse et ne charment que médiocrement l'oreille. On pourrait l’appeler le grand sabreur de la peinture. Dans la composition, il tourna trop souvent au machinisme. Enfin son extraordinaire facilité naturelle dont il faisait volontiers parade lui fit adopter une manière trop expéditive , trop négligée , et une foule de scs tableaux sont |ieints de pratique. Malgré tout cela , le Tintoret tiendra toujours un rang élevé parmi les grands maîtres; dans l'immensequantité de ses œuvres, plusieurs figurent à juste titre parmi ces monuments rares et singuliers qui marquent de loin en loin les points culminants de l’art. Venise est pleine de ses ouvrages; on y montre certainement plus de deux cents peintures de sa main , disséminées dans les églises , les palais , les maisons religieuses, les galeries , et jusque sur les murs extérieurs des maisons.
Mais pour Tintoret , plus encore que pour Titien , ce serait perdre son temps que de suivre les guides partout où il leur plaît de vous conduire. On n’aura plus rien à apprendre ni à attendre de ce maître quand on aura vu les cinq ou six morceaux suivants: d'abord, à l'Académie des Beaux-Arts, le saint Marc délivrant un esclave . qui réunit, à leur plus haut degré de concentration, d'éclat et de force, les qualités distinctives du maître; puis à la confrérie de Sainl-Roch, son Crucifiement , immense composition pleine de mouvement et d'effet, morceau capital parmi les vingt ou trente autres sujets dont il couvrit les murs et les plafonds de cet édifice; dans la sacristie de l’église de la Salute , les Noces de Cnna, thème favori des peintres vénitiens, vrai festival pour l'imagination et pour les yeux. Ces trois tableaux sont les seuls qu’ait signés Tintoret. T ne Assomption à l’église des Jésuites , la Présentation delà Vierge au Temple, et une Sainte Agnès, à la Madonna delP Orto, V Invention de la Croix, dans Sainte-Marie-Mater-Domini, figureraient aussi très-bien dans une galerie choisie de Tintorcts. On ne saurait oublier non plus dans la salle du Grand-Conseil, au palais public, ce Paradis qui s’étend sur une largeur de soixante-quatorze pieds , et qui n’a pas que ce mérite. I.c Tintoret a beaucoup peint dans le palais ducal : des sujets historiques.
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religieux, allégoriques, mythologiques, etc., dont plusieurs admirables d’invention et d’effet. Il faut prendre garde de confondre ses peintures avec celles de son Ois et élève Dominique , qui sont également très-nombreuses et qui au premier aspect ressemblent assez aux siennes.
Tiatorct eut aussi une fille , Maria Tintoretta, qui se fit une grande réputation comme portraitiste;, mais qui mourut dans la fleur de sa jeunesse. On raconte que son père, voulant conserver les traits de cette fille bien-aimée, eut la force d'âuie de passer la nuit qui suivit sa mort à faire son portrait. Il y a sur Tintoret une autre anecdote moins lugubre. Ayant su que l'Arétin tenait sur son < compte de méchants propos, et voulant lui donner une leçon, il lui demanda ù faire son portrait. Arétin, dont cette démarche flattait la vanité, y consentit. A la première séance, l'Arétin s'étant assis pour poser, il vit le peintre saisir un énorme pistolet, s’avancer sur lui d'un air fort peu rassurant et approcher l’arme de sa tôle ; sa frayeur fut telle qu’il se mit à trembler de tous ses membres et il était sur le point de crier à l'aide ou de prendre la fuite , lorsque Tintoret, qui feignait de ne pas remarquer son épouvante, lui dit froidement : a Ah!
« c’est cela ; vous avez deux fois et demie la longueur de ce pistolet. »
Pendant qu'avec Giorgione, Titien et Tintoret, la peinture vénitienne réalisait le type le plus élevé qu’il lui fût donné d’atteindre comme style et comme c sédition, et que, tout en développant une forte tendance vers ce qu’on peut appeler le matérialisme de l’art, elle aspirait encore à un certain idéul de pensée, de dessin et d’expression , il s'élevait à côté d'eux une école qui lit décidément prédominer l’élément exclusivement pittoresque et sensible. L'artiste le plus puissant, le plus ingénieux, le plus brillant, le plus fécond de cette transformation fut Paolo Caliari, connu sous le nom de Paul Véronèse'.
Elis d’un sculpteur de Vérone , il apprit de lui les premiers principes de la sculpture et du dessin; mais, entraîné par un penchant naturel, il s’adonna bientôt exclusivement à lu peinture. Les peintres ne manquaient pas dans sa vüle natale , et depuis un demi-siècle il s'y était formé une école représentée principalement par plusieurs artistes du nom de Moro et par le Brusasorci, qui avait quelques caractères propres , mais qui s’absorba ensuite dans l’école vénitienne. Les débuts de Paul Yeronèse dans son pays ne furent ni applaudis ni encouragés; aussi, pressé par le besoin, il quitta Vérone et alla d'abord à Vicence, puis à Venise. Là, il étudia les ouvrages de Titien et de Tintoret. Les premiers ouvrages qu’il y exécuta furent des fresques dans l'église de Saint-Sébastien, aujourd'hui fort détériorées , qui lui Grent le plus grand honneur. Après un voyage et un court séjour à Rome , il revint à Venise où il passa la plus grande partie de sa vie occupé aux nombreux et vastes travaux dont il fut chargé par l'Ètat, parles églises et par les particuliers.
1. Paolo Caliari , né à Vérone en 1538, mort à Venise en 1588 , 4gé «le rinquanle-stx ans
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La galerie du Louvre à Paris pourrait, à la rigueur, dispenser de faire le voyage de Venise si on n’y allait que pour connaître Paul Véronèse. Elle a une douzaine de tableaux de ce maître , parmi lesquels les deux plus vastes et les plus beaux qui soient sortis de ses fécondes mains : les Noces de Cana, si heureusement troquées è la restitution de 1815 contre une toile de Lebrun , et le Hepas chez Simon , autrefois à Versailles où l'avait placé Louis XIV à qui le sénat de Venise en avait fait don. Tout Véronèse est dans ces deux étonnantes compositions. On y peut voir tout ce que la peinture , considérée comme un spectacle, est capable de réaliser ; c'est une réunion de toutes les merveilles que la fantaisie la pjus abondante, la plus facile, la plus libre dans ses inventions, peut répandre sur une toile pour amuser, séduire et enchanter les yeux ; de vastes échappées de ciel inondées de lumière, des fabriques d'une magnificence et d'une singularité féeriques , dés costumes d'une richesse, d’un éclat, d’une variété, d’une tournure, d'un pittoresque étourdissants, tout un monde de figures, vivantes et parlantes, magistralement posées dans des attitudes calmes, animées, gracieuses, graves, toujours piquantes, toujours justes; un luxe éblouissant d'ornements , de draperies , de joyaux , de parures; partout de l’air, partout de la lumière, partout de la couleur, vive, franche, vigoureuse, hardiment jetée sur tous les points, sans papillotage, sans fracas; la plus haute intensité dans les tons locaux et la plus riche harmonie dans l'effet, sans sacrifices, sans subterfuges, sans expédient de métier, le tout produit sans la moindre apparence d'efTort et de gène, comme une improvisation , avec une touche d’une facilité, d'une rapidité, et en même temps d’une sûreté sans égales I Quant au sujet, le Christ, la Vierge, le miracle, ils deviennent ce qu’ils peuvent. C'est bien vraiment de cela qu'il s’agit pour l'artiste! Ne vous scandalisez pas de voir le Grand-Turc assis à la même table que le Sauveur, Charles-Quint et François I" trinquer avec les apûtres. Le peintre n'a pas songé À mal. a Jouissons, dit un critique', du plaisir d'admirer de si belles choses, sans dire avec Horace : Non erat hic locus, et sans nous occuper du sujet. En tout cas, ce' n'est pas la faute de l'artiste si nous nous en souvenons; il a bien fait tout ce qu'il a pu pour que nous n’y pensions pas. »
Le talent de Paul Véronèse était si à l'aise dans ces vastes compositions, qu’il en exécuta quatre ou cinq autres analogues, telles que le llepas chez Lévi , peint pour l'église Saint-Jean-et-Paul , apporté ensuite à Paris, et placé maintenant à l'Académie des Beaux-Arts; un second Hepas chez Simon, de l’église Saint-Sébastien; les Noces de Cana, aujourd'hui à Dresde, et d’autres encore.
Dans le palais ducal, entre vingt ou trente sujets peints par Véronèse sur les murs, sur les plafonds, on remarque cet ovale du plafond de la salle du grand conseil, dans lequel Irène de l’air le plus royal une radieuse Venise, couronnée par la Gloire, entourée de la Renommée, de l'Honneur, de la Liberté, de la