ADHÉSION DES PROVINCES AU GOUVERNEMENT DK VENISE
Dans la nuit du 22 au 23 mars 1848, à la nouvelle de la révolution triomphant à Venise, la garde civique de Mestre , conduite par les ingénieurs du chemin de fer, s'empara de la forteresse de Malghera. Les Autrichiens étaient alors si effrayés, qu'ils ne songèrent même pas à opposer un simulacre de résistance. Les autres forts, qui entourent Venise comme une ceinture, furent livrés avec la même facilité, soit sur les ordres de Manin , soit par la volonté des habitants. A Chioggia, ville de vingt-cinq mille âmes , située dans le rayon des fortifications de Venise, le commandant de la garnison allemande battit en retraite et alla s'enfermer dans le fort San-Felice , point stratégique important qui domine la ville, et d'où on aurait pu sinon la détruire, du moins la battre en brèche et lui faire beaucoup de mal en peu II 1
de temps. Mais là encore des marins et de pauvres pêcheurs à peine armés prirent vaillamment le fort sous la ligne des batteries ennemies. Un chant, populaire en Italie , a consacré ce trait caractéristique de l'esprit des Venètes; il prouve assez l'irrésistible puissance de l'entraînement national. Partout attaquées à l'improviste avec la même impétuosité, les troupes autrichiennes déconcertées se trouvèrent ainsi successivement chassées de toutes leurs positions, sans avoir pu former un centre de défense. Dans le même temps, Palma Nuova succombait sous le stratagème hardi d'un savant ingénieur nommé Duodo. Ce brave patriote , après avoir fait atteler six chevaux de poste à sa voiture, ordonne au postillon d'entrer au galop dans Palma, et, sans prendre la peine de mettre pied à terre, intime au commandant autrichien l'ordre de lui livrer la place et tous ses approvisionnements. « Hâtez-vous, ajoute Duodo, car j'agis au nom du peuple vainqueur, et vous savez que le peuple n'aime pas à attendre. « Bien que très-énergique, l'officier allemand, par nature lent^ comprendre comme tous les gens de son pays, et ne pouvant d'ailleurs supposer qu'un homme seul, arrivant ainsi et parlant un si fier langage, n'eût pas derrière lui des forces considérables, abandonna tristement la place. Elle fut aussitôt confiée à la garde civique, sous la direction du général italien Zucchi, dont il a déjà été question. De son côté , le général d'Aspre , commandant le deuxième corps de l'armée autrichienne, tenait encore à Padoue avec huit mille soldats bien déterminés et un parc d'artillerie considérable. Cet homme cachait sous les formes élégantes et polies du grand seigneur, formes que toute la société de Florence a admirées depuis , un cœur vraiment féroce. C'était lui , on se
le rappelle , qui naguère avait exigé qu'un de ses grenadiers continuât de monter la garde devant le café Pedrocciii avec les restes ensanglantés du corps d'un jeune étudiant italien suspendus à sa baïonnette. D'ailleurs, stratégiste expérimenté, habile et brave officier, d'Aspre avait compris du premier coup d'oeil la perte incalculable que son compatriote, le général Zichy, allait faire éprouver à l'Autriche par sa capitulation de Venise; aussi tenta-t-il, de concert avec le colonel Koulos , les plus grands efforts pour reconquérir à l'empereur ce précieux joyau de sa couronne, Venise, qui, par les avantages naturels de sa position et la valeur de ses habitants, devait être le plus redoutable boulevart des révolutions italiennes. Mais, Dieu merci, rien ne peut résister au premier élan d'un peuple qui chasse l'étranger de son territoire. D'Aspre lui-même, malgré toute son énergie et sa science militaire , dut céder comme les autres et se retirer. Le 24 mars au soir, sur l'ordre de Radetzki, il évacua Padoue à la hâte, abandonnant même son hôpital militaire et une partie de son matériel de guerre, afin de rejoindre plus rapidement le feld-maréchal, qui concentrait ses forces aux environs du Mincio. Voici en quels termes humbles et suppliants parlait alors celui que les Italiens avaient si justement surnommé le bourreau de Padoue : (c J'avertis la congrégation municipale que les troupes en garnison dans la ville partent pour une autre destination. La promptitude de notre mouvement, ne permettant pas de transporter tout le bagage, j'en laisse ici une grande partie. L'hôpital militaire et le personnel nécessaire à la garde des malades resteront. Je recommande à l'humanité de la congrégation municipale , à sa probité et à la bienveillance dont
elle m'a déjà donné tant de preuves , la sécurité de tout ce que je laisse. Je réclame encore sa complaisance pour me faciliter des moyens de transport, en la priant d'agir avec la coopération de la garde civique, afin d'éviter tout désordre. » Que s'était-il donc passé en Venétie pour que le général d'Aspre , habitué à traiter les Italiens avec tant d'arrogance et de cruauté, s'abaissât tout à coup jusqu'à leur tenir ce langage suppliant? Il s'était passé une grande chose. Un souffle inspirateur, parti des hautes collines de Rome, venait de s'élever et de se répandre dans toute la péninsule, et l'avait armée, au nom du Dieu de la justice, pour chasser de ses foyers et de ses temples les soldats étrangers.
Les commandants de Trévise et d'Udine avaient capitulé sans coup férir. Le fort d'Osopo était, comme Palma Nuova, rendu aux forces insurrectionnelles. Enfin , grâce à l'énergie des populations provinciales, dans l'espace d'une seule semaine, la domination autrichienne fut anéantie des bords de l'Isonzo aux rives de l'Adige. Certes , si le peuple italien, dont on a dit tant de mal, avait voulu alors user de représailles, pas un soldat de Radetzki n'aurait échappé au massacre , pas un oppresseur qui n'eût payé de sa vie le sang répandu de tant de victimes tombées sous les coups d'un despotisme détestable. Ici du moins l'histoire constatera, à la gloire des peuples de l'Italie, que durant cette mémorable guerre de l'indépendance, de l'extrémité des Alpes aux bords de l'Adriatique, à Milan, à Brescia, à Curtatone, à Yicence comme à Venise, partout où l'on s'est battu enfin, l'Autrichien vaincu a cessé d'être traité eu ennemi. Est-ce que Manin, devenu maîtra absolu à Venise, alors qu'il pouvait d'un mot déchaîner la colère , donna jamais
au peuple le signal de la vengeance? Est-ce qu'il n'a pas, au contraire, au péril de sa vie, prêché la paix et le pardon sur cette même place Saint-Marc, où ses successeurs fusillent, décapitent et pendent aujourd'hui ceux qui les épargnaient alors !
La révolution accomplie, Manin, en sa qualité de chef du gouvernement, apporta tous ses soins à protéger les personnes et à garantir les intérêts. Il n'ignorait pas que la puissance et la durée d'un pouvoir dépendent toujours du degré de considération qu'il inspire; aussi s'étudiait-il avec une ardeur extrême à ne souffrir aucun désordre, à ne tolérer aucun abus. Exigeant jusqu'au despotisme envers les fonctionnaires publics, il mit tout son orgueil à ne pas rester au-dessous du rôle que la Providence lui avait confié , en le faisant l'instrument de la rédemption de Venise. Ambitieux de vertu, il eût mieux aimé périr à l'œuvre que de laisser déshonorer par un crime sa jeune et glorieuse république. En surexcitant de toutes ses forces l'esprit de nationalité , il ne souffrit jamais qu'on froissât une opinion politique ou religieuse, et qu'on portât atteinte à un droit véritable. Il avait raison : si nécessaire, si légitime qu'elle soit, une révolution triomphante a toujours quelque chose à se faire pardonner; et ce n'est qu'à force de dévouement, de patriotisme et d'abnégation que le gouvernement qui en est sorti parvient à inspirer au dedans et au dehors la confiance indispensable à son existence. Le premier décret du gouvernement provisoire de Venise fut un gage de paix et de concorde donné à tous. Après avoir énergiquement déclaré que, fidèle aux vieilles coutumes hospitalières du pays, il prenait sous sa protection les étrangers de quelque nation et de quelque opinion qu'ils
fussent, vainqueurs ou vaincus, Italiens ou Allemands , le gouvernement avait ajouté : « Notre première parole doit être une parole de gratitude envers le peuple de Venise. En surgissant tout à coup comme il l'a fait et en brisant ses chaînes, il s'est montré digne de son nom, puisqu'il a su à la fois affronter le péril et suivre avec une intelligente docilité les conseils de ceux qui sont ses vrais amis. Le peuple de Venise a prouvé que les germes de son antique vaillance n'attendaient qu'une occasion pour rejaillir dans une vie nouvelle; qu'on ne s'étonne donc pas que ce peuple ait accueilli avec joie le nom de république; il concilie les glorieux souvenirs du passé avec la maturité des idées nouvelles et la perfection plus grande encore des progrès à venir. Le nom même de république venète exclut toute idée ambitieuse ou municipale; les provinces, qui se sont montrées si courageuses et si unanimes à soutenir la dignité commune, sont libres aujourd'hui. Celles qui adhéreront à notre forme de gouvernement composeront avec nous une seule famille, sans distinction ni avantages de droits ni de rangs, parce que tous les devoirs seront égaux aux droits. Elles enverront chacune leurs députés , afin de former la constitution commune. Nous serons fraternellement unis pour respecter les droits d'autrui et défendre les nôtres. Telle est la ferme intention de tous. L'exemple que nous devons nous appliquer à donner est principalement celui des réformes administratives et morales qui importent plus que les réformes politiques; l'exemple, non pas violent, comme on l'entend ailleurs , mais justement, patiemment et religieusement donné. »
Cette proclamation, portant les signatures de Manin et deTommaseO; fut accueillie avec enthousiasme;
on ne pouvait s'empêcher d'admirer l'esprit de modération dont elle était empreinte. En effet, où se trouvaient les signes de cette première et naturelle ivresse de la victoire qui entraîne si souvent un peuple aux plus grands excès? Nulle part. La joie était dans tous les cœurs, c'est vrai, éclatait sur tous les visages, mais ne se trahissait là par aucun tumulte, aucun désordre , et surtout aucune insulte aux vaincus. A voir en ces jours de fête l'attitude du peuple vainqueur de Venise, à entendre le langage de ces jeunes législateurs, arrivant pour la première fois au pouvoir et enseignant déjà la justice, on eût dit un de ces sages gouvernements de la Grèce, ressuscité au milieu de notre siècle troublé , pour servir encore de modèle à tous les gouvernements révolutionnaires de l'Europe.
Des huit provinces qui composent la Venétie, une seule , celle de Vérone , où était la division de réserve de Radetzki, resta au pouvoir de l'Autriche. Les sept autres provinces, devenues libres, avaient d'abord créé des gouvernements provisoires indépendants; elles répondirent ensuite à la proclamation du 24 mars par une adhésion solennelle au gouvernement central et unique de Venise \ qui devint alors réellement le gouvernement de la république venète. Dans un pays où les ambitions municipales et les rivalités de province avaient joué un si grand rôle, il importait de ne pas affaiblir le lien qui devait réunir ces diverses provinces à la capitale. Le nom de république de Venise indiquant une ville dominante et des territoires soumis, il fallait éviter tout ce qui pouvait faire souvenir d'un état de choses peu en
* Voir aux documents.
rapport avec les idées du siècle, il fallait rappeler seulement les idées de gloire, sans impliquer les idées de suprématie. Les mots de république venète, empruntés au territoire de ce nom, convenaient à une possession étroite comme à une possession étendue, lis pouvaient servir dans le cas où la Lombardie, au lieu d'appeler à elle les Venètes, serait venue à eux^ En temps de révolution, les mots, les chants, le drapeau, les signes extérieurs, acquièrent une double importance; que ce soit du fétichisme, nous le voulons bien, mais toutes les nations s'en sont servies et s'en serviront encore; elles ont tour à tour tiré une grande force de certains mois, de certains chants, de certaines combinaisons de couleurs. Estce que tous les peuples, à tous les âges de leur vie, n'ont pas eu leur cri de guerre, leur cri de joie, leur bannière ou leur étendard ? Est-ce que les Grecs, estce que les Romains n'ont pas eu les leurs? et, sans remonter si haut, nos pères ne mouraient-ils pas pour leur drapeau, qu'il fût blanc ou tricolore, qu'il portât à sa hampe le coq gaulois ou l'aigle impérial , dans ses plis les fleurs de lys ou l'inscription républicaine ? Peu leur importait , c'était toujours à leurs yeux le drapeau du pays. Quand des milliers d'hommes dans l'univers entier se font tuer pour défendre un morceau d'étoffe, c'est que ce morceau d'étoffe représente une grande chose, une noble idée ou une puissante nation; et alors la philosophie, avec son sot orgueil d'analyse et ses étroites' conclusions, perd le droit de troubler par de froides railleries la foi de ceux qui meurent héroïquement pour l'emblème de la patrie absente. N'est-ce point au chant de la Mar-
,* Voir l'adresse du gouvernement de Milan.
seillaise qu'ont été gagnées toutes les batailles de la république et de l'empire, et n'est-ce pas le drapeau tricolore qui, selon la belle expression d'un grand poêle, a fait le tour du monde avec le nom de la France, sa gloire et ses libertés? Oui, il faut éternellement respecter ce qui a un caractère respectable, les mots, les chants, la musique, les bannières, tout ce qui parle au cœur et à l'imagination, tout ce qui électrise, entraîne et soutient au combat les armées et les peuples ! Dieu le veut ainsi, car c'est au nom de sainte Rosalie que la Sicile naguère reconquérait son indépendance , et c'est au cri de vive saint Marc ! vive lltalie ! que la population de Venise chassait l'armée autrichienne de ses lagunes. Dans tous les temps, le cri de vive saint Marc! a été un cri de fête et un cri de guerre; il exerce dans l'âme des Vénitiens le prestige du drapeau chez les peuples qui ont encore de la sève et de la jeunesse. Saint Marc, ce palladium de Venise, a cela de particulier qu'il est à la fois un temple et un trophée. Tous les marbres précieux, employés durant des siècles à sa construction , sont les fruits de la conquête ; il n'y a pas même jusqu'à ses bas-reliefs qui n'aient été enlevés aux temples païens. Là, sur ses murs chrétiens, les mystères d'isis se mêlent et se confondent avec les emblèmes sacrés de la religion romaine, et de ses autels, jadis inondés du sang des victimes, s'élève aujourd'hui l'encens pur offert à un Dieu de charité et d'amour qui ne veut, lui, ni victime ni bourreau. Saint Marc, identifié avec ce monument, représente donc à la fois les souvenirs religieux et les souvenirs militaires du pays; à ce double titre, son nom a conservé sur le peuple de Venise une grande puissance; car si l'influence d'un nom est considérable, c'est
surtout lorsqu'il vient s'y joindre un sentiment de piété, et que tout un peuple le répète presque comme une prière ou une invocation au jour du danger. Le nom de république venète, substitué par Manin au nom de république de Venise, répondait donc comme celui de saint Marc aux sympathies populaires, en même temps qu'il calmait les appréhensions des provinces trop portées à concevoir des doutes sur les dispositions de Venise à leur égard. Ce nom de république venète était aussi un obstacle aux tentatives ambitieuses qui pouvaient être essayées du dehors. L'avenir devait bientôt montrer l'utilité de ces précautions. Il n'est d'ailleurs pas nécessaire d'être trèsversé dans les sciences politiques, pour comprendre quelles forces nouvelles et vivifiantes le gouvernement de la république venète allait puiser dans le concours direct et actif de ces différentes provinces. Leur adhésion , en lui assurant l'unité d'action, cette indispensable condition de tout bon gouvernement, doubla sa puissance.
Au moment où l'insurrection éclatait contre l'Autriche , le comte de Chambord se trouvait à Venise. Cet illustre héritier de la couronne de France, victime lui-même d'une révolution, comme s'il n'eût pu supporter l'aspect d'une ville insurgée , envoya M. le comte de Lucchesi Palli et M. le duc de Lévis demander à Manin ses passeports. Celui-ci répondit que les passeports étaient à la disposition du prince , mais qu'il aurait attaché, lui Manin, un grand prix à ce que M. le comte de Chambord , comme preuve de confiance donnée au peuple , voulût bien continuer de demeurer à Venise. Sans avoir égard à cette prière et quoique rendant parfaitement justice au caractère de Manin, le jeune prince s'éloigna à la hâte du foyer
révolutionnaire. Il prit passage à bord d'un brick anglais, la Reliance, qui allait à Trieste*. Dans un descendant de la race de Charlemagne , de François V" et de Henri IV, la peur est un sentiment inconnu, et l'idée de mettre en question la bravoure du noble exilé ne pourra venir à personne; mais nous répéterons, avec un historien militaire ^, que le comte de Chambord aurait mieux fait de rester à Venise , afin de voir de près un peuple libre et d'étudier sur place le caractère et le jeu des révolutions. Dans les temps étranges où nous vivons , en présence des incertitudes si grandes de l'avenir; qui sait si un jour ce prince ne regrettera pas lui-même d'avoir manqué une occasion facile d'examiner par ses propres yeux la marche d'un grand événement politique. L'instruction de toute la vie, puisée dans les livres les plus sérieux, n'équivaudra jamais, pour un prince surtout, à vingt-quatre heures d'observation prise sur le fait dans l'histoire vivante , c'est-à-dire au milieu des agitations populaires de notre époque. Tout le monde comprenait en Italie la situation délicate de M. le comte de Chambord envers la maison d'Autriche; mais cette situation n'exigeait nullement un si prompt départ de Venise, où il demeurait, non à titre de prince d'un sang royal, mais à titre d'étranger; ce qui dessinait suffisamment la neutralité de son rôle dans cette révolution. Mieux inspirés, d'autres exilés de distinction restèrent à Venise jusqu'au commencement du siège , et nous ne sachons pas , malgré toutes nos recherches à ce sujet , qu'ils aient eu à s'en repentir. Enfin s'il fallait
* Voir aux documents la dépêche du consul anglais à lord Palmerston.
'^ Lemasson.
un témoignage nouveau du sage esprit des Vénitiens et du bon ordre maintenu chez eux dès le début de la guerre , nous le trouverions dans la correspondance officielle de M. Limpérani avec le ministre des affaires étrangères de France : « Plus j'étudie , écrivait le consul général, les mœurs de ce pays, plus je me confirme dans la conviction que je m'étais formée depuis longtemps qu'il est fait pour les institutions républicaines. On est frappé des sentiments de fraternité pratique qui animent toutes les classes, du peu d'ambition qui s'y manifeste au préjudice de la chose publique, du dévouement de tous pour la cause commune. Je le répète, je crois ce pays mûr pour les institutions les plus démocratiques. » Heureux le peuple qui sait mériter un pareil éloge !