ORGANISATION DE LA DEFENSE
Au lendemain de sa victoire, dans les conditions de toute sorte où se trouvait Venise, elle avait de grands obstacles à surmonter. L'administration des finances, celle des vivres, celle de l'armée et de la marine , toutes choses indispensables à sa nouvelle existence , étaient à créer. Forteresse de premier ordre, Venise libre devient aussitôt la place la plus importante de la révolution italienne , en ce sens que cette révolution n'est pas finie tant que Venise demeure au pouvoir du parti national , et qu'au contraire Venise tombée donne une force immense à ses ennemis , parce que pour la reconquérir il faut aller à Vienne. Cependant si Venise , par sa position unique au milieu des lagunes, par ses forts du littoral et des provinces, par tous ses avantages géographiques, peut résister longtemps aux armées les plus puissantes, on ne saurait oublier qu'elle doit se défendre de l'Autriche par trois frontières différentes , celle du Frioul, celle du Tyrol et la frontière maritime. 11 fallait donc à tout prix que le gouvernement provisoire de la république fût en état de conserver le plus longtemps possible cette place militaire à la cause italienne; et pour les éventualités de l'avenir, cela était plus important que d'aller combattre l'Autriche en rase campagne.
Le 26 mars seulement, on apprit à Venise la victoire des Milanais sur Radetzki après un combat acharné de cinq jours. La proclamation du gouvernement provisoire de la Lombardie était du 23 mars, même date qu'à Venise. Ainsi sans autre mot d'ordre que celui d'une haine commune de l'oppression étrangère, sans s'être concertés autrement que dans des affaires industrielles, le même jour et presque à la même heure, deux grands peuples expulsaient de leurs territoires respectifs les instruments d'une domination injuste et devenue de plus en plus odieuse. Qu'il me soit permis de répondre ici à une accusation souvent dirigée contre le gouvernement de Venise; on a dit et on a itérativement répété qu'il avait eu tort de se séparer de la Lombardie et d'augmenter par là le morcellement du nord de l'Italie , surtout dans un moment où l'union la plus étroite était la première condition de succès ^ Et d'abord , pour pouvoir se séparer , il faut qu'on ait fait partie d'un même corps , d'un seul tout ; or cette situation n'a jamais été celle des Lombards envers les Venètes. Ce sont deux peuples distincts , appartenant à la même nation , pleins de respect et d'amitié l'un pour l'autre , mais ayant une origine , un territoire , des mœurs et des goûts différents. D'un côté à Milan, l'aristocratie est tout; c'est elle qui a donné aux populations le signal et l'exemple de la révolte; la première, elle est descendue dans la rue et a pris les armes contre l'Autriche; c'est l'influence de ses grands noms^ de ses immenses fortunes, de ses bonnes œuvres qui a fait la révolution. A Venise au contraire , la bourgeoisie et le prolétariat ont eu la plus large part dans la lutte. La noblesse s'y est
* Lemasson.
— Coassociée, mais plus tard, et seulement par le concours de quelques-uns de ses membres. Enfin si le mouvement insurrectionnel dans les deux pays a eu le même but, il n'a pas eu le même caractère. La Lombardie et la Venétie ont souffert les mêmes maux, subi et renversé la même domination. Elles ont toujours été liées par d'étroites sympathies , mais ni l'une ni l'autre de ces contrées n'a désiré sérieusement une fusion en un même État avec un seul gouvernement : rêve, selon nous, irréalisable. Elles ont fait ce qu'il était sage de faire; elles se sontentr'aidées mutuellement à l'heure du combat; elles recommenceront encore , mais sans songer à ces mariages politiques, unions dangereuses qui enfantent des obstacles et créent des divisions là où il faut agir énergiquement et avec homogénéité. Le jour où Venise se serait fondue dans la Lombardie, l'esprit public se serait laissé abattre; et on n'avait au surplus ni le droit ni le pouvoir de préjuger ces questions. A l'Assemblée nationale italienne seule il appartenait de les résoudre. Venise, république libre, était la restauration naturelle, légitime, logique, d'un état légal préexistant, état auquel le pays, par dévouement pour l'intérêt général de l'Italie, pouvait renoncer, mais pas autrement. Milan au contraire était dans une situation bien différente^ et diplomatiquement même elle avait commis une faute en proclamant un gouvernement provisoire sans rien indiquer en perspective, parce que, en politique, on ne peut reconnaître ce qui est provisoire. Puis ne pouvait-on craindre à Venise que la Lombardie ne prît des engagements avec Charles-Albert? Par ces différents motifs , il est aisé de comprendre que les Vénitiens eurent raison de proclamer chez eux la république
et de ne pas réunir leur gouvernement à celui de la Lombardie.
Le 27 mars 1848, une proclamation du roi Charles- Albert arrivait à Venise ; or cette proclamation était ainsi conçue :
a Peuples de la Lombardie et de la Venétie,
ce Les destinées de l'Italie se mûrissent. Un sort meilleur attend les intrépides défenseurs des droits foulés aux pieds. Par sympathie de race, par inteUigence des temps, par communauté de vœux, nous nous associâmes le premier à l'unanime admiration que l'Italie vous accorde. Peuples de la Lombardie et de la Venétie, nos armes se concentraient déjà aux frontières pendant que vous consommiez la délivrance de la glorieuse Milan. Ces mêmes armes viennent maintenant vous offrir, dans les épreuves ultérieures, cet aide que le frère attend du frère, et Vami de l'ami. Nous seconderons vos justes désirs, confiants dans l'aide de ce Dieu qui est visiblement avec nous, de ce Dieu qui a donné à l'Italie Pie IX, de ce Dieu qui, par une si merveilleuse impulsion, a mis l'Italie en état de faire d'elle-même, farà da se! Et pour mieux montrer avec des signes extérieurs le sentiment de l'union italienne , nous voulons que nos troupes , en entrant sur les territoires de la Lombardie et de la Venétie, portent l'écu de Savoie sur le drapeau tricolore italien. »
C'était là, on en conviendra, un vif témoignage de sympathie, et il eût été difficile de s engager d'une façon plus chevaleresque dès le début de la guerre. Les peuples de la Lombardie et de la Venétie reçurent avec joie ces premières offres d'un secours qu'ils n'avaient pas sollicité, mais qu'ils acceptèrent volontiers
en pensant surtout que la patrie tout entière en devait profiter. A part quelques opinions individuelles plus ou moins enracinées, rien ne pouvait alors faire croire à une arrière-pensée ambitieuse de la part du roi de Piémont. Les poésies de Bercliet, aussi populaires en Italie que celles de notre immortel Déranger en France, avaient bien laissé çà et là quelques levains de défiance contre le caractère et le désintéressement politique de Charles-Albert ; mais ceux-là même, que l'éloquence du poëte révolutionnaire avait convaincus, refusaient encore de croire qu'un prince qui, comme Charles-Albert, pouvait alors remplir un si beau rôle dans la péninsule, en laissât échapper l'occasion. A la vérité, pour un esprit vraiment ambitieux, entre la mesquine pensée d'arrondir un petit royaume, en surprenant la bonne foi des peuples amis ou voisins, et l'éternel honneur de délivrer l'Italie du joug étranger, quel homme fallait-il être pour hésiter? Il n'est donc pas étonnant que la Lombardie et la Venétie aient compté un moment sur l'appui sincère et loyal de l'épée du Piémont. Toutefois cette espérance, qui n'avait jamais été bien grande dans le cœur de Manin, ne l'empêcha point de mettre Venise en état de défense, travail difficile à cause du manque d'instruction militaire chez les habitants. On sait que l'Autriche avait eu la précaution de ne jamais admettre d'Italiens dans les corps du génie et de l'artillerie. Venise ne possédait donc que des officiers de marine qui se chargèrent, tant bien que mal, mais avec tout le zèle possible, des premiers travaux de fortification. On se servit, pour la mise en défense de la ville, des plans que le gouvernement autrichien avait fait préparer avant la révolution en cas d'attaque imprévue. Sur ces entrefaites , le minigtre de la guerre Sciera Il 2
B*étant retiré , on réunit son portefeuille à celui de la marine sous la direction de Paolucci , puis , par ses soins, le 29 mars, on organisa un comité de défense composé d'anciens militaires du temps du royaume d'Italie, vieux débris formés aux grandes guerres de l'empire. Le peu de troupes italiennes ayant servi dans l'armée autrichienne et connaissant le maniement des armes étaient des soldats sans officiers, démoralisés par conséquent , et qui ne pouvaient servir qu'à la condition d'être incorporés dans de nouveaux régiments. On le voit, à part la marine, peu nombreuse , la seule force militaire dont Venise pût alors disposer était la garde civique et ces soldats sans chefs dont nous venons de parler. Dans ces circonstances critiques, Manin demanda aux autorités militaires combien il leur fallait d'hommes, et dans combien de temps on voulait les avoir. Le comité de défense répondit qu'il avait besoin de deux mille hommes en huit jours. Le président de la république déclara que dans quatre jours on en aurait quatre mille, et il tint parole. Un décret signé de sa main organisa dix bataillons de garde mobile par enrôlement volontaire, avec le droit, comme cela s'est pratiqué en France pour la garde mobile de Paris, d'élire les officiers jusqu'au grade de capitaine. La gendarmerie fut rétablie comme corps de police et corps militaire. Une légion d'artillerie, composée des jeunes gens les plus élégants de la ville et jusque-là les plus oisifs, s'organisa comme par enchantement. C'était à qui mettrait le plus de zèle dans ce premier essai du rude métier des armes, et, parmi cette brillante jeunesse, instinctivement chacun comprenait que le salut du pays allait dépendre du degré de dévouement qu'on apporterait à la chose publique. On vit, dans
ces jours heureux pour Venise, les plus pauvres ouvriers et les plus riches grands seigneurs rivaliser d'amour et d'abnégation pour la mère-patrie et fraterniser déjà comme ils devaient plus tard fraterniser ensemble sous le feu de Tennemi. Qui n'eût été fier de commander à de tels hommes , pour lesquels la fatigue, les privations, les sacrifices n'étaient qu'un nouveau sujet d'émulation, qu'un stimulant de plus à toutes les vertus civiques ? « Le gouvernement et le peuple de Venise se sont conduits noblement et généreusement, écrivait un officier autrichien à la Gazette d'Augsbourg\ J'ai été congédié par les autorités républicaines d'une manière réellement touchante. On m'a embrassé en me priant d'exprimer dans ma patrie les sentiments d'estime et d'affection que Venise porte à la généreuse Allemagne. Je crois rêver. » Voilà quelle fut la conduite de ces populations d'Italie qu'on s'est efforcé de représenter à l'Europe comme des populations cruelles , semant partout l'épouvante et la mort et ne reculant pas même devant l'assassinat.
Lorsque les trois forts qui gardent les trois principales entrées de Venise, Brondolo, Malghera et Tre- Porti furent suffisamment pourvus de munitions, le comité de défense s'occupa de la partie maritime plus difficile à protéger que la partie terrestre en raison de l'étendue des lagunes. Devant chaque canal il fallait une barque armée; l'arsenal heureusement en possédait un grand nombre qui furent toutes mises en état avec le matériel d'artillerie. Les gros bâtiments, on se le rappelle, étaient restés à Pola, de sorte que ne pouvant tenir la mer, les Vénitiens durent se borner à défendre les rivages, pour s'opposer
' Numéro du 31 mars 4848.
aux débarquements ennemis, que sans ces précautions il eût été facile d'opérer. Manin était partout, et, de concert avec le comité de défense, il travaillait sans relâche à placer la république sur un pied de guerre respectable. Malheureusement la volonté ne remplace pas la science, et tous les efforts réunis des Vénitiens ne suffisaient pas encore. La présence d'un habile général devenait nécessaire pour discipliner et utiliser ces nouvelles recrues, remplies d'ardeur, mais ignorantes des choses du métier. Une révolution peut bien s'accomplir en dehors de l'action militaire, elle s'accomplit même souvent contre elle par l'élan et la colère des peuples, mais lorsqu'il y a un vaste territoire, des villes, des forteresses, un littoral à défendre , les volontaires et les gardes civiques deviennent une force insuffisante. On n'avait alors à Venise qu'un nombre très-restreint d'officiers et de sousofficiers capables d'instruire de jeunes troupes. A force de patience , ces officiers parvinrent cependant en peu de temps à les habituer au maniement des armes. Plus tard, le concours des Romains, des Napolitains et des Suisses vint achever cette première éducation militaire et prêter à la cause de Venise un efficace appui.
La situation financière, sans être brillante, permettait de faire face aux dépenses les plus urgentes. Un capital d'environ dix millions de livres \ provenant des caisses publiques des diverses administrations, de la compagnie du chemin de fer de Venise à Milan et d'offrandes patriotiques , donnait les moyens d'attendre pendant quelques mois et de pourvoir aux frais énormes d'organisation et d'approvisionnements
* La livre autrichienne vaut 85 centimes de noire monnaie.
de tous genres des troupes de terre et de mer. Outre les forces organisées pour la défense du territoire de Venise, de nombreux corps de volontaires, partis de la ville et des provinces, couraient déjà aux frontières ou marchaient vers TAdige. Enfin, le 31 mars, huit jours après la proclamation de la république, en vertu d'un décret du gouvernement, on institua une Consulte*; trois conseillers pour chacune des provinces qui avaient adhéré au gouvernement central de Venise étaient appelés à en faire partie. Les conseillers devaient être choisis par les comités provisoires départementaux. La consulte avait mission d'aider le gouvernement de ses conseils et de préparer la loi électorale, afin d'être en mesure de réunir bientôt une Assemblée constituante. Dans ce but, on s'entendit avec le gouvernement de Milan et ceux des autres pays italiens insurgés. On ne pouvait réunir l'Assemblée sans loi électorale dans un pays où il n'y avait ni liste , ni vie politique précédente. Le gouvernement provisoire de Venise, surtout après l'adhésion des provinces, ne croyait pas avoir assez d'autorité pour faire une loi fondamentale, sans l'appui moral d'un certain nombre de personnes éclairées qu'on eût pu considérer déjà comme une sorte de représentation légale. La loi électorale devait être uniforme, soit pour élire une Assemblée unique, soit, en cas de pluralité, pour les fondre toutes en une seule, ce qui n'aurait pu s'effectuer, si elles avaient été issues d'éléments hétérogènes. Les provinces auraient voulu donner immédiatement à leurs conseillers un droit d'initiative dans le gouvernement; mais Manin s'y opposa, et il fit bien, car cette idée mise en pratique
* Voir le décret aux documents. ' ' f- ' 'tî:upBfiflo6
enlevait la force et l'unité d'action nécessaire à son pouvoir nouveau. A Milan où le gouvernement provisoire adopta ce projet, il eut des résultats déplorables par les discussions, les entraves et les difficultés qu'il fit naître.
Quand le gouvernement de Venise fut entièrement constitué , il tint à honneur de prouver au peuple sa sollicitude en se hâtant de diminuer les impôts. Il supprima la taxe personnelle , la loterie , les timbres des journaux , et il réduisit d'un tiers le prix du sel en exemptant de tous droits d'entrée les bateaux pêcheurs. On s'est vivement élevé contre ces mesures généreuses; on a dit qu'elles avaient été impolitiques et intempestives, qu'il ne fallait pas se priver de ressources importantes au début d'une lutte qui pouvait être longue, et durant laquelle l'argent, ce nerf de la guerre , devait nécessairement manquer. Ceux qui tiennent ce langage oublient que la révolution de Venise s'était faite par le peuple et pour le peuple, non pas le peuple riche et élégant des palais et des villas, mais le peuple des ouvriers, des gondoliers, des marins, le peuple de la place Saint-Marc enfin. Or de quel argument Manin, Tommaseo et les autres chefs du mouvement s'étaient-ils servis pour entraîner les masses contre l'Autriche? Ils leur avaient dit : « La domination étrangère nous déshonore et nous ruine; elle nous accable de vexations, de taxes et d'impôts; elle pressure nos villes et nos provinces afin de venir en aide aux embarras financiers de la cour de Vienne; Dieu qui est bon et juste n'a jamais condamné un peuple à servir de proie à un autre peuple. Vous ne permettrez pas, nobles enfants de Venise, qu'on ternisse plus longtemps notre gloire en confisquant ainsi tous nos droits et nos libertés. »
Eh bien! au peuple héroïque qui avait répondu à cet appel par la conquête de son indépendance, au peuple qui chaque jour depuis donnait le prix de sa sueur et de son sang à la république de Venise, fallait-il demander encore de nouveaux sacrifices, imposer de nouvelles charges? Qui eût osé le faire en dehors d'une nécessité immédiate, suprême, absolue? Ce n'est pas Manin , à coup sûr, que la confiance et l'affection des classes ouvrières avaient baptisé de ce beau nom padre del popolo, père du peuple, Manin, qui avait tenu à faire entrer dans le sein du gouvernement un simple artisan , Toffoli , afin qu'il y représentât et qu'il y défendît au besoin les intérêts des pauvres travailleurs, ces premiers et ces derniers soutiens de l'indépendance italienne. Hélas! lorsque la gravité des circonstances exigea un dévouement plus grand, personne ne se ût prier; chacun dans Venise apporta ce qu'il avait , et simplement , sans faire de phrases, disait ; a Tenez, acceptez cela, et dès que nous aurons autre chose nous vous l'apporterons encore, (f Avec des populations animées d'un semblable esprit, croit-on toujours qu'il était nécessaire de lever des impôts, tant qu'il restait un fonds suffisant dans les caisses publiques?