LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE VENISE AU VICOMTE PALMERSTON
Venise, 28 mars 1848.
Au ministre des affaires étrangères du royaume britannique.
Les provinces de l'ancien État vénitien, en prenant le nom de République ont cru obéir à leur passé et à la nécessité des choses. Une nation telle que la nation anglaise, chez laquelle le respect des traditions est une espèce de dogme social, doit sentir ce qu'il y avait de sacré pour ces provinces dans leurs anciens souvenirs. Un gouvernement constitutionnel dans ce pays et dans l'état actuel des esprits, n'aurait été qu'une transition incommode, dangereuse, et la cause de révolutions , peut-être suivies d'un despotisme pire que les précédents. Nous avons cru que le seul moyen de rester indépendants, c'était d'être libres. Mais le même sentiment qui nous conseillait une telle résolution nous impose le respect de tout gouvernement établi. Nous ne doutons point des sentiments de cette grande nation où le sentiment de liberté est un instinct, et qui par la grandeur de ses vues et la persévérance de ses volontés rappelle plus que toute autre le succès et les gloires de Rome ancienne. Le drapeau vénitien en rencontrant sur les mers le drapeau britannique recevra toujours, nous l'espérons, un salut amical.
Pour le gouvernement provisoire de la république vénitienne :
Le président :
Signé Manïn.
Paleocapa.
Le secrétaire : J. Zënnari.
(Annexe n° 3.)
LE CONSUL-GÉNÉBAL DAWKINS A M. MANIN
Venise , 31 mars 1848.
Monsieur,
J'ai eu l'honneur de recevoir liier votre lettre du 28 courant, et je viens vous informer que pour satisfaire à votre requête , j'enverrai la lettre qui y était renfermée par la première occasion , au principal secrétaire d'État de Sa Majesté britannique pour les affaires étrangères.
J'ai , etc.
Signé Clinton G. Dawkins.
LE CONSUL-GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON
(Reçue le 12 avril.)
Venise, 31 mars 1848.
Milord ,
Le Spilfire, steamer do Sa Majesté, commandé parle lieutenant Macdonald, est arrivé devant ce port le matin du 28 courant et est remonté jusqu'à Venise dans la matinée suivante; il vient de Corfou , d'oià l'a envoyé lord Featon à la nouvelle des événements qui se passent ici. Comme il n'y a pas de moyens sûrs de communication avec l'Angleterre dans ce moment, si ce n'est par la voie de Triestc et de Vienne , j'ai dit au lieutenant Macdonald de se rendre demain matin à Trieste avec une dépêche d'aujourd'hui à Votre Seigneurie.
D'après tous les rapports qu'on reçoit ici , il semble que les Autrichiens perdent tous les jours du terrain dans le royaume lombard-vénitien ; on dit que des corps de troupe du Piémont et de la Romagne viennent au secours des habitants. Le mare-
chai Radetzky est en retraite sur Vérone et Mantoue qui, avec Peschiera , sont à ce qu'il paraît les seules forteresses encore au pouvoir des Autrichiens , dont Tarmée est réduite par la défection des troupes italiennes, la désertion et d'autres causes, à environ cinquante ou soixante mille hommes qui seront concentrés à Vérone. Le vice-roi a quitté cette place et est à Bolzano dans le Tyrol. On dit que le général Zucchi , vieux général italien , a battu un corps d'Autrichiens près de Palmanuova. Des corps considérables de la garde civique, avec plusieurs pièces de canon , sont partis pour attaquer les Autrichiens à Vérone; ils doivent y être joints par des volontaires des autres parties du pays. La tranquillité de cette ville n'a pas été troublée, et la régularité de la conduite du peuple a été remarquable.
11 y a cependant un parti dont l'opposition au gouvernement provisoire augmente; il accuse les membres du gouvernement de ne pas avoir assez d'énergie et de ne pas être suffisamment sévères pour les Autrichiens qui sont entre leurs mains. 11 faut dire, à l'honneur de M. Manin , président du gouvernement provisoire , qu'il montre beaucoup de fermeté en résistant à ce parti; et jusqu'à présent il a réussi, quoique difficilement, à s'opposer aux mesures violentes.
Depuis que la république a été proclamée , les bateaux à vapeur du Lloyd autrichien , qui font le service entre Venise et Trieste , ont été saisis , à leur arrivée ici , par les autorités , qui les ont employés à transporter des troupes , et leur ont refusé la permission de porter des passagers à Trieste. 11 en est résulté de grands inconvénients , et la compagnie du Lloyd autrichien à Trieste s'est adressée au gouvernement d'ici pour obtenir la permission de recommencer ses voyages ; il a promis qu'un steamer pourrait entrer et sortir comme à l'ordinaire. Conséquemment hier , dans l'après-midi , un steamer est arrivé de Trieste ; mais à peine était-il mouillé que la populace s'est rassemblée sur la place Saint-Marc, et a demandé à grands cris à Manin que le steamer fût retenu , malgré la promesse donnée , parce que les habitants de Trieste avaient violenté l'équipage Vénitien d'un navire de guerre autrichien. La populace appelait violemment Manin , qui s'est enfin montré , et s'est adressé énergiquement à la multitude , lui disant qu'il lui parlait peut-être pour la dernière fois , parce qu'aucun gou-
vernement n'était possible s'il lui fallait à chaque instant venir justifier ses actes sur la place publique ; qu'il ne se soumettrait jamais à cette obligation ; que le steamer était venu à Venise avec la garantie du gouvernement et que rien ne le déterminerait à la violer ; qu'il était prêt et disposé à abandonner le poste que le peuple lui avait donné ; mais que tant qu'il y resterait il ferait respecter les devoirs qu'il lui imposait, et qu'il emploierait autant de détermination pour préserver la paix et l'ordre public , qu'il en avait mis à renverser un ennemi puissant. Ce discours fut accueilli par des applaudissements , et le peuple se sépara tranquillement; mais l'autorité, qui repose sur la voix d'un seul homme , ne peut inspirer beaucoup de confiance, et si M. Manin perdait son influence sur le peuple je crains que l'anarchie ne s'ensuive.
Le gouvernement a adopté différentes mesures populaires.
Les punitions corporelles ont été abolies dans l'armée et dans la marine.
Le prix du sel a été réduit d'un tiers.
Le testatico , ou capitation , est abandonné.
Dix bataillons de garde mobile seront organisés.
Cependant , on ne m'apprend pas que le gouvernement provisoire, constitué à Venise, soit vu avec beaucoup de respect dans les villes de terre ferme, dont quelques-unes sont disposées à se croire au moins égales à Venise , et sont peu disposées à lui céder la prééminence dont elle jouissait à l'époque de la vieille république.
J'ai , etc.
Signé Clinton G. Dawkins.
LE œNSUL-GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON.
(Reçue le 16 avril.)
Venise, 6 avril 1848.
Milord ,
J'ai rhonneur de joindre à ceci une copie de la Gazette vé'
nilienney dislribuéc co malin , qui contient los lettres écrites par le gouvernement provisoire aux différentes puissances étrangères; et je demande la permission d'appeler l'attention de Votre Seigneurie sur la lettre au ministre des relations extérieures de Grèce. Cette Gazette contient aussi un récit de la prise de Commaccio par les troupes papales. J'ai, etc.
Sî^we Clinton G. Dawkins.
(Annexe.)
LE GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE VENISE AU MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES DE GRÈCE.
Venise, 28 mars 1848.
La Grèce et l'Italie se rencontrent enfin sur le chemin de la liberté. Nous qui devions tant à cette terre, oti la politique fut une inspiration et la science un hymne, nous lui devons dans ce siècle même des exemples qui confirment à la Grèce le titre glorieux de notre sœur aînée. Peuple incomparable, après quatre siècles d'eslavage, après trente ans de combats et de martyre, vous avez pris place à côté des nations civilisées; vous avez ensuite accompli une révolution pacifique, et, si le mot nous était permis, nous dirions presque attique, telle que les capitales les plus policées n'en eurent pas une pareille. La servitude nous avait séparés; que la liberté nous unisse. Rappelez-vous nos anciennes relations d'amitié et de gloire : rappelez-vous ce nom de Venise , qui est encore béni dans los lies Ioniennes , et que les vieillards, après cinquante ans, ne peuvent prononcer sans pleurer de tendresse. 11 y a parmi vous encore des milliers d'hommes qui parlent notre langue, comme il y en avait jadis parmi nous qui parlaient la vôtre. Les souvenirs et les espérances, les intérêts et les travaux , vont nous joindre plus fortement que jamais. Nous ne saurions souhaiter, nous ne saurions pas môme imaginer une consolation et
une gloire qui ne soient la gloire et la consolation de nos
frères.
Pour le gouvernement provisoire de la république vénitienne :
Le Président :
Signé Manin.
TOMMASEO
Le secrétaire , Zennari.
LE CONSUL-GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON
(Reçue le 17 avril. )
Venise, 7 avril 1848.
Mi lord ,
L'enthousiasme manifesté par les Vénitiens, dans leur lutte avec les Autrichiens , continue à se soutenir. Apres avoir reçu la bénédiction du patriarche, des corps déjeunes gens, guidés par des prêtres , ont quitté Venise précédés d'une bannière portant l'image de la croix ; ils vont se joindre à la croisade qui est ouvertement proclamée contre les Autrichiens. D'après les derniers rapports arrivés ici, ceux-ci continuent à se maintenir dans Vérone , Peschiera et Mantoue ; mais , sous ce rapport comme sur ce qui se passe en Lombardie, Votre Seigneurie recevra des informations plus exactes de M. Campbell, à qui j'ai donné ordre, sans que je sache si ma lettre lui est arrivée, de communiquer directement avec Votre Seigneurie.
Ici, le gouvernement provisoire a révoqué la prohibition du gouvernement impérial sur l'importation des armes et des munitions; il prend aussi toutes les mesures pour garder Venise contre une attaque.
Le navire de Sa Majesté , Spit/ire , est parti le 5 du courant pour Corfou , parce que j'ai cru utile d'informer le lord hautcommissaire de ce qui se passe ici. Le consul américain a
demandé au commandant de la station des États-Unis dans la Méditerranée de détacher un steamer dans ce port.
Venise est tranquille , mais les familles allemandes de la classe moyenne qui y sont établies , appréhendent beaucoup que la haine populaire envers les Autrichiens ne soit dirigée contre elles. Plusieurs membres de ces familles se sont joints à la garde civique, afin de mieux pourvoir à la sûreté de leurs familles et de leurs biens , et plusieurs m'ont demandé la protection du pavillon britannique en cas de besoin. J'espère que Votre Seigneurie m'approuvera de leur avoir offert toute la protection qui est en mon pouvoir, si, ce qui, j'espère, n'arrivera pas, ils se trouvaient en danger. Jusqu'à présent les progrès de la révolution à Venise et dans les provinces vénètes sont très-extraordinaires , et la conduite des Vénitiens en général très-régulière ; mais il est impossible de dire à quels excès ils pourraient se porter en cas de revers.
On dit que les Milanais sont mécontents de la proclamation de la république. Ils auraient préféré la nomination d'un gouvernement provisoire, pur et simple, en laissant à la discussion de toutes les provinces lombarde-vénitiennes , la question de la forme du gouvernement. Maintenant qu'ils ont proclamé la république , je ne crois pas les Vénitiens disposés à l'abandonner.
J'ai, etc.
Signé Clinton G, Dawkins.
LE CONSUL-GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON
(Reçue le 2 mai.)
Venise, 20 avril 1848.
(Extrait.)
Je transmets à Votre Seigneurie une copie de la réponse envoyée par le directoire fédéral suisse, à la lettre du gouvernement provisoire de Venise, publiée par la Gazette de Venise.
Depuis que j'ai envoyé à Votre Seigneurie ma dëpôclie du 7 du courant , Venise est restée parfaitement tranquille, mais le gouvernement devient de jour en jour impopulaire , et ses opposants plus hardis. Les rapports de la terre ferme disent que l'état des esprits, dans les principales villes, est peu favorable à Venise, et peu dispose à reconnaître sa suprématie; l'union qui existait en présence des Autrichiens semble disparaître. On ne peut pas dire qu'il y ait réaction en faveur de TAutriche, mais beaucoup de personnes qui craignent pour l'ordre et qui n'ont ni part au gouvernement, ni confiance dans ses membres , ne s'opposeraient pas beaucoup au retour de TAutriche avec un gouvernement constitutionnel.
Les autorités provisoires ont publié un décret qui met sous le séquestre toutes les propriétés de l'archiduc vice-roi du royaume lombard- vénitien.
(Annexe.)