M. MANIN AU VICOMTE PALMERSTON
(Keçue le 1*"^ septembre.)
Venise, 20 août I8i8.
Milord,
Vers la fm du siècle dernier le pouvoir aristocratique qi gouvernait Venise abdiqua , restituant au peuple sa souvcrai<( neté, et constitua ainsi d'elle-même le gouvernement démocr tique. Sous prétexte de protéger la république nouvellemei née, le général Bonaparte envoya à Venise une garnison frai çaise et priva presque complètement les Vénitiens de leurs' moyens de défense. Peu après, le traité de Campo-Formio fut conclu, par lequel le général Bonaparte cédait à l'Autriche le territoire de Venise qui n'avait jamais été conquis et qui ne lui appartenait en aucune façon. Les Vénitiens protestèrent, et le général Bonaparte répondit que s'ils n'étaient pas satisfaits ils pouvaient se défendre eux-mêmes, réponse dérisoire puisqu'il les avait privés des moyens de défense.
La souveraineté du peuple de Venise cessa, par cette stipulation inique, en fait, mais non en justice, car le droit fut sauvegardé par des protestations solennelles. L'occupation de Venise par les Autrichiens était donc injuste ; et comme elle fut la source de toutes les transmissions successives en différentes mains de la souveraineté de Venise, jusqu'à la dernière
qui cuL lieu eu faveur do l'Aulrichc en 1814, toutes furent injustes.
Les Vénitiens avaient le droit indiscutable de recouvrer l'indépendance qu'on leur avait violemment ravie ; et ils le tirent le 22 mars de cette année, après avoir épuisé tous les moyens légaux et pacifiques pour obtenir du gouvernement autrichien un traitement plus conforme à la condition morale de l'Europe et de rilalie. — Au moins l'exécution des promesses faites solennellement en 1815, et qui ont toujours été délo^'alement violées.
Venise, qui n'a ni tradition monarchique, ni aristocratie riche, puissante et instruite, proclama la république démocratique , qui était le genre de gouvernement légalement existant, quand l'inique traité de Campo-Formio établit de fait la domination autrichienne.
Mais Venise voulait agir , non en vue d'une ambition ou d'un intérêt municipal , mais pour la dignité et l'intérêt communs de l'Italie entière; et, dans ce but, elle a déclaré plusieurs fois que le gouvernement qu'elle avait proclamé était tout à fait provisoire , et qu'une fois la guerre de l'indépendance terminée , les représentants de toute la population italienne devraient décider les questions de division territoriale et les formes de gouvernement que pourraient exiger les intérêts généraux de l'Italie.
Pendant ce temps-là il se formait une opinion qui déclarait indispensable au succès de la guerre l'union immédiate de toutes les provinces lombardo vénitiennes au royaume du Piémont. Cela parut à la majorité des Vénitiens aussi intempestif que dangereux: intempestif, parce que cela paraissait être une question à résoudre quand le sol serait libre et la guerre terminée; dangereux, parce que la guerre prenait alors l'apparence dynastique et non pas nationale ; et que par suite les sympathies du peuple italien et de toutes les nations libres de l'Europe seraient perdues , tandis qu'on éveillerait les appréhensions et les soupçons des princes.
Mais comme l'opinion susdite devenait très-forte, et que les journalistes de l'Italie proclamaient que c'était le seul moyen de salut, le gouvernement vénitien convoqua l'assemblée des députés élus par le suffrage universel et leur proposa l'incorporation à la Sardaigne. L'amour de la concorde prévalut, et presque tous adhérèrent à la proposition.
La défaite de l'armée sarde à Somma Campagna eut lieu peu de temps après ; puis arriva la perte de Milan , et en6n la convention d'armistice, datée du 9 août, fut faite entre le roi de Sardaigne et le maréchal autrichien ; elle stipulait , entre autres conditions , que le roi retirerait de Venise les troupes sardes qui s'y trouvaient et la flotte qui la défendait du côté de la mer.
Trois commissaires du roi gouvernèrent Venise jusqu'au 7 août. Dès que les nouvelles de l'armistice et de ses conditions furent connues , le peuple se leva et ne voulut plus être gouverné par les agents d'un roi qui s'était engagé à abandonner Venise. Les commissaires royaux déclarèrent , par suite de cette commotion populaire , qu'ils avaient cessé de gouverner. Ainsi la ville restait sans gouvernement, par conséquent exposée à l'anarchie et parfaitement incapable de défense extérieure. Cela ne pouvait durer ; et moi , qui avais proclamé la République le 22 mars , qui du 23 mars au 5 juillet , avais été président du gouvernement, et qui alors par suite du changement de position politique, m'étais retiré de la vie privée sans rien perdre de la sympathie populaire, poussé par la nécessité , je consentis à prendre le gouvernement pendant quarante-huit heures, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'un gouvernement régulier pût être nommé par l'assemblée des députés , qui fut immédiatement convoquée.
Et, le 13 août, cette assemblée nomma un gouvernement investi de grands pouvoirs, qui se composait de moi-même, du colonel Cavedalis et de l'amiral Graziani. Il fut unanimement convenu que le gouvernement n'aurait aucune couleur politique et qu'il s'occuperait entièrement du maintien de la paix intérieure et de la défense extérieure jusqu'à la fin du danger.
La population montra beaucoup de confiance dans le nouveau gouvernement, et après avoir fait antérieurement d'immenses sacrifices, elle se résigna à subir les nouveaux sacrifices qui lui furent imposés; et elle est prête à offrir son sang et sa vie pour éviter de supporter l'abominable joug autrichien.
Cependant le bruit court que les gouvernements anglais et français, désireux de terminer la guerre d'Italie, font des propositions à l'Autriche, et, en cas de refus, auront recours aux armes. On dit aussi que pendant ces négociations les parties belHgérantes devrotit suspendre les hostilités.
Mais (lu fait d'un armistice conclu entre le roi de Sardaigrie et le maréchal autrichien, le 9 août, il pourrait résulter, que quand les puissances médiatrices intimeront la suspension des hostilités, l'Autriche répondra que cela est déjà fait. Mais cet armistice, qui prive Venise de rassislauce des forces sardes et permet aux Autrichiens de s'élancer avec toutes leurs forces sur cette ville, nous expose à retomber sous le joug odieux jusqu'à la conclusion des traités qui régleront nos futures destinées. Ce serait un malheur terrible pour Venise, qui a fait et fait encore des sacrifices sans exemple pour son indépendance, et elle ne peut être exposée à ce malheur par quiconque possède des sentiments d'humanité et de justice.
Vos nobles sentiments, milord, sont connus de tout le monde. Je me tourne donc vers vous avec la franchise d'un homme qui a tout sacrifié au bien de sa patrie; et au nom de ce malheureux pays , au nom de l'humanité, au nom de tous les sentiments généreux , je vous conjure de prendre des mesures telles que pendant la discussion des traités, les hostilités contre Venise soient aussi suspendues, afin qu'elle ne soit pas privée de l'indépendance pour laquelle elle a combattu avant les arrangements définitifs.
Quant au sort futur de cette ville et de ses provinces, je vous supplie , milord , de considérer qu'elles ne doivent pas retomber sous le joug autrichien. Pendant des siècles elles restèrent indépendantes. Leur indépendance leur fut ravie par l'iniquité et la violence. L'Autriche les a maltraitées, opprimées et humiliées, en violant des promesses solennelles; parce que l'Autriche n'observe jamais les promesses qu'elle fait à ses peuples, qui se vengent en conquérant la liberté par un eftbrt téméraire peut-être , mais certainement généreux. Cette population a beaucoup souffert pour la cause de l'indépendance italienne, et l'Autriche ne manquerait pas de la poursuivre de sa vengeance avouée et de sa vengeance secrète. Le joug autrichien est détesté ici ; par suite, le pays ne peut être tranquillement gouverné par l'Autriche; avant peu des commotions et des insurrections nouvelles auraient lieu , elles pourraient mettre la paix de l'Europe en danger : en outre ^ ces provinces ont, avec le sentiment -vivace de la nationalité italienne, le désir de s'unir et de se confédérer avec les populations italiennes et de se séparer complètement et à jamais des Aile-
mands. Bref, rccuiioiriic pulilicjiio de ce pays le pousse à soutenir la théorie du libre éeliange , théorie à laquelle l'Autriehe s'est toujours montrée hostile, dans l'intérêt de ses nianufactures.
Je vous prie, milord , de prendre tout ceci en considéralion, et la noblesse de vos sentiments me persuade que l'Italie et Venise béniront vous et le peuple anglais, comme leurs bienfaiteurs et leurs sauveurs.
Acceptez , etc.
Signé Daniele Manin.
(Reçue le 2 septembre.)
Venise, 19 août 18i8.
(Extrait.)
Depuis l'installation du nouveau gouvernement de Venise , dont M. Manin est le chef, le 13 du courant , différents décrets ont été rendus dans le but de pourvoir aux moyens de défendre Venise le mieux possible.
Un de ces décrets ordonne de remettre, dans les quarantehuit heures , à la monnaie, tous les articles d'or et d'argent , en échange d'un reçu qui portera intérêt à cinq pour cent. Les personnes qui ne se conformeront pas à ce décret encourront la forfaiture de leurs objets d'or et d'argent et un jour d'emprisonnement pour chaque valeur de cent livres des objets gardés.
Ce décret a causé un grand mécontentement; mais on y obéit néanmoins très-généralement.
Un autre décret enjoint à toutes les personnes qui ne sont pas nées à Venise, ou qui n'y ont pas un domicile légal , de se présenter devant le comité de sûreté publique pour obtenir la permission de séjourner ici.
Un autre pourvoit à la mobilisation d'une partie de la garde civique, qui doit aller occuper les forts.
Vn aiUro ordonno ù ton (os lo5^ personnes qni ï\ci font parlio d'aucun corps mililairo c!c î^'cnrùlcr peiulant la durée do l'élal de siège actuel.
Quoique ces décrets fassent beaucoup murmurer, etquoique le parti anti-républicain soit indigné de la sévérité et de l'énergie déployées par M. Manin , personne ne s'est aventuré à faire aucune démonstration de résistance.
Les seuls journaux ou lettres , qui arrivent maintenant à Venise, viennent de la Romagne et du sud de l'Italie, car toute communication avec Milan a été interrompue depuis que cette ville est occupée par les Autrichiens, et dans l'absence de toute information exacte sur ce qui se passe, toute espèce de bruits circulent et sont propagés par les parties intéressées, tandis que le journal vénitien cite et fabrique des articles où l'on déclare que l'assistance française va avoir lieu.
Dans la nuit du 17, la foule s'est assemblée sous les fenctres de Manin et a demandé des nouvelles à grands cris ; M. Manin leur a alors adressé la parole , disant que les personnes chargées de solliciter Tintervention de la France n'étaient pas encore arrivées à leur destination; mais que lui (Manin) avait l'espoir bien fondé que l'assistance demandée ne serait pas refusée. En môme temps il a exhorté le peuple à faire au pays tous les sacrifices qu'il s'était engagé à faire en le choisissant comme chef du gouvernement, sacrifices que pour sa part il était prêt à partager.
Je crois (jue M. Manin est déterminé à résister aussi longtemps qu'il pensera qu'il y a une perspective d'intervention armée du côté de la France; et s'il croyait que cette intervention ne dût pas avoir lieu, je crois qu'il proposerait une capitulation.
Il y a cependant quelque danger qu'il ne tende trop la corde et que les Vénitiens ne refusent d'acquiescer à ce qu'il exige d'eux.
On m'assure que le général piémontais La Marmora,qui commande les troupes piémontaises à Venise, a déclaré qu'il n'avait pas reçu d'ordres officiels de son gouvernement pour évacuer Venise , mais qu'il n'hésitera pas à obéir à de tels ordres quand il les recevra.
Si la flotte et les troupes sardes quittent Venise, j'ose dire que, malgré la force de sa position, cetle ville ne ré-
sistera pas à une attaque vigoureuse des Autrichiens, aidée comme elle le sera probablement par le parti autrichien de la ville.