LE VICOMTE PÀLMERSTON A M. MANIN
Foreign-office, 16 octobre 1848.
Monsieur,
J'ai eu l'honneur de recevoir votre lettre du 20 août dernier, dans laquelle vous indiquez les rapports de Venise avec l'empire d'Autriche, et où vous priez le gouvernement de Sa Majesté d'employer ses efforts pour empêcher cette ville de retomber sous la domination autrichienne.
J'ai à vous apprendre que dans les propositions faites au gouvernement d'Autriche, par le gouvernement britannique , pour la pacification de l'Italie , il ne s'en trouve pas qui demande que Venise cesse d'appartenir à la couronne impériale, et qu'il serait conséquemment sage de la part des Vénitiens d'entrer en arrangement avec le gouvernement autrichien.
Je suis, etc.
Signé Palmerston.
LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON
(Reçue le 1 1 novembre.)
Venise, 13 octobre 1848.
Milord ,
J'ai l'honneur d'informer Votre Seigneurie que l'assembléi des députés s'est réunie le 4 courant, que son président a h Tordre du jour, proposant :
1° L'élection d'un comité pour traiter de la situation politique;
2° La nomination d'un nouveau gouvernement, si l'on juge que le danger urgent qui a fait nommer un dictateur soit
Après un petit discours de M. Manin , déclarant que la France refusait son intervention armée, au moins jusqu'à ce que l'on ait essayé de la médiation, et que par suite, la question n'appartenait plus au champ de bataille, mais à la diplomatie, il engageait le gouvernement à nommer un agent diplomatique. La seconde proposition fut d'abord examinée et il fut unanimement décidé que l'on confirmerait le gouvernement dans sa forme actuelle : l'assemblée se déclara contre l'autre proposition, donnant au gouvernement pleins pouvoirs pour ira.\ier (pi eno mandato di trattare délie cose poUtiche), sauf la ratification de l'assemblée.
Des rapports sur l'état des forces militaires et maritimes ont été lus ensuite par M. Cavedalis et M. Graziani, qui composent avec M. Manin le gouvernement ; il résulte de ces rapports qu'il y a à Venise et dans les forts adjacents dix-neuf mille huit cent cinquante-cinq hommes de troupe, sans compter les soldats de marine et les matelots.
Il n'a pas été parlé de l'état des finances.
Les délibérations de l'assemblée ont été conduites avec une tranquillité et un ordre parfaits, et les séances sont closes.
Le gouvernement provisoire a envoyé des agents à Gènes pour essayer de louer ou d'acheter des navires à vapeur. Si
ces personnes ne réussissent pas à Gôues elles doivent essayer
en France et en Angleterre.
J'ai, etc.
Signé Clinton G. Dawkins.
P. S. J'ajoute ici la Gazette de Venise, qui contient un rapport m extenso sur les délibérations de l'assemblée.
LE CONSUL GÉNÉttAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON.
(Reçue le 9 novembre.)
Venise, 30 octobre 1848.
Milord,
Le 22, quatre cents hommes de la garnison de Venise ont fait une sortie dans la direction de Treporti. Cette force, soutenue par quelques bateaux canonniers, a réussi à surprendre un petit poste occupé par les Autrichiens, nommé Cavallmo, et à enlever deux canons. Il paraît qu'il n'y a eu m tués m prisonniers d'aucun côté. , • p
Encouragé par ce succès, et dans le desir d entretenir 1 ardeur des troupes, et aussi pour s'assurer du degré d'assistance que donneraient les paysans, sur la coopération desquels on comptait, on a projeté une sortie sur une plus grande échelle, qui a été exécutée le 27. Ce jour-là, avant le lever du soled, et cachés par une brume épaisse, mille hommes ont débarque àFusina, tandis qu'un autre corps d'environ deux mille hommes sortait du fort de Malghera et se dirigeait sur Mestre. Les forces autrichiennes établies dans ce village et alentour étaient d'environ dix-huit cents hommes, qui ont été pris a 1 improviste, en partie à cause du brouillard, mais aussi probablemen à cause du manque de la vigilance la plus ordinaire j il en est résulté qu'après un engagement très-vif, qui a dure jusqu au soir l'expédition vénitienne a réussi de chasser de Mestre les Autrichiens , qui ont perdu de quatre à cinq cents prisonniers,
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et ouL eu environ cent cinquante hommes tués ou blessés; on leur a pris en outre six canons, des apjirovisionnemcnts militaires. Les Vénitiens disent avoir eu cinquante hommes tués et au moins quatre-vingts blessés.
Le nombre des prisonniers autrichiens s'expUque par ce fait que beaucoup d'entre eux ont été surpris dans les différentes maisons où ils logeaient, et entourés par des forces supérieures ; quoique les Vénitiens aient peut-être souffert plus qu'ils ne le disent, je ne crois pas que le ré.it de la perte des Autrichiens soit très- exagéré.
On peut dire que cette sortie qui a été dirigée par le général Pepe en personne, a parfaitement réussi, mais elle a fortement désappointé les Vénitiens , sous ce rapport que les paysans sont restés parfaitement passifs.
Le 28 au matin, les Autrichiens ayant amené de Trévise des renforts considérables, ont de nouveau occupé Mestre, qui est un village ouvert, et les Vénitiens se sont retirés à Maighera et à Venise.
J'ai, etc.
Signé Ciimo^ G. Dawklns.
LE VICOMTE PALMERSTON AU CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS
Foreign-office , 21 novembre 18i8.
Monsieur,
J'ai reçu votre dépêche du 30 octobre dernier qui m'informe de la publication d'un décret du gouvernement vénitien pour la formation d'une légion hongroise, et j'ai à vous instruire, de faire tous vos efforts pour dissuader le gouvernement vénitien d'actes de ce genre, qui ne peuvent servir qu'à irriter sans résultat le gouvernement autrichien.
Je suis, etc.
Sic/né Palmerston.
LE VICOMTE PALMERSTON AU CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS
Forelgn-office , 21 novembre 1848.
Monsieur,
J'apprends par votre dépêche du 30 octobre le résultat d'une sortie que le gouvernement vénitien a essayée contre les troupes autrichiennes qui occupent Cavallino et Mestrc sur la terre ferme. J'ai à vous donner des instructions, afin que vous représentiez fortement au gouvernement provisoire de Venise qu'il doit s'abstenir de telles attaques contre les Autrichiens, parce qu'elles pourraient attirer sur Venise un assaut formidable que les Vénitiens ne pourraient repousser ; et qu'en outre de tels procédés constituent de la part de Venise une violation flagrante de l'armistice, et que cet armistice étant le seul terrain sur lequel les puissances médiatrices peuvent s'appuyer , pour engager le gouvernement autrichien à s'abstenir de ïa\re l'assaut de Venise, le gouvernement de Sa Majesté ne pourrait faire à Vienne aucune représentation, dans le cas d'attaque qui aurait été provoquée par les Vénitiens. Je suis, etc.
Signé Palmerston.
LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON. ( Reçue le 22 novembre. )
Venise, 9 novembre 1848.
Milord,
La frégate à vapeur française l'Asmodée, commandée par M. de Ricaudy, est arrivée ici le 6 courant, venant de Tricste et de la Méditerranée.
L'escadre sarde de Tamiral Albini est encore ici. Les vapeurs Il 24
et les petits navires dont le tirant d*eau le permet sont entrés dans le port, les autres restent en dehors.
La nouvelle de l'occupation de Vienne par les troupes du prince Windischgraëtz a bien abattu l'esprit des Vénitiens.
Le gouvernement provisoire a en vue une nouvelle émission de papier -monnaie pour une somme de 12 000000 livres (environ 400 000 livres sterling), qui sera garantie par une taxe additionnelle qu'on veut imposer à toutes les maisons de Venise.
J'ai, etc.
Signé Clintoî^ G. Dawkins.
LE VICOMTE PALMEESTON AU CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS
Foreiga-office, 28 novembre 1848.
Monsieur,
Le gouvernement de Sa Majesté regrette d'avoir appris par votre dépêche du 9, que le gouvernement provisoire de Venise méditait une nouvelle émission de papier-monnaie, et se proposait par suite de lever des taxes additionnelles ; j'ai à vous charger de représenter d'une manière amicale, à tous ceux qui peuvent prendre part à la direction de ces affaires, combien il est imprévoyant et peu sage d'imposer à la ville de Venise ces pesants fardeaux, dans un but temporaire, puisqu'il est visible que ces sacrifices ne peuvent pas influencer les arrangements définitifs, et vous les engagerez à réfléchir sur les avantages qu'il y aurait pour Venise à entrer sans délai en arrangement à l'amiable avec les Autrichiens.
Je suis, etc.
Signé Palmebston.
LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON. ( Reçue le 23 décembre. )
Venise, 12 décembre 1848.
(Extrait.)
J'ai eu rhonueur de recevoir le 9 courant les dépêches de Votre Seigneurie, du 21 et du 28 du mois dernier.
Le jour suivant j'ai vu M. Manin, président du gouvernement provisoire de Venise, et j'ai pensé que le meilleur moyen de me conformer aux instructions de Votre Seigneurie était de lire à M. Manin ces dépêches exprimant les vues du gouvernement de Sa Majesté, sur les actes récents des autorités vénitiennes.
M. Manin dit , quant aux sorties faites par la garnison de Venise , qu'aucun armistice n*avait encore été observé par les Autrichiens envers Venise , qui avait en conséquence le droit d'agir comme elle l'a fait. Que quoique les Autrichiens n'aient pas tenté d'assaut sur Venise, ils avançaient cependant continuellement leurs travaux et leurs sentinelles vers les forts , et que cela seul justifiait les actes de la garnison vénitienne. 11 ajouta qu'il n'était pas généreux de recommander au parti le plus faible l'observation d'un armistice qui n'était pas observé par l'autre parti. M. Manin a ensuite discuté les autres questions que touchent les dépêches de Votre Seigneurie , savoir : la formation de la légion hongroise à Venise, l'expédition supposée sur la côte de Dalmatie , et les sacrifices imposés à Venise par les difi'érentes contributions imposées et l'émission du papier-monnaie. Sur ce dernier point, il a affirmé que de tels sacrifices faits volontairement devaient plutôt exciter l'admiration qu'autre chose; et il a dit que la suggestion faite à Venise, d'en venir avec l'Autriche à un arrangement amical^ était indigne d'être faite par l'Angleterre à un peuple qui combattait pour son indépendance. Après tout , cependant, a dit M. Manin : « Je m'attendais à cette communication , car elle concorde avec ce que m'a écrit lui-même lord Palmerston, il y a quelque temps , pour me prévenir qu'on ne pensait pas
à séparer Venise de la domination autrichienne. » M. Manin a ajouté que Venise ne traiterait jamais avec l'Autriche , puissance qui n'avait jamais tenu sa parole, et en laquelle on ne pouvait se fier. « Rappelez-vous ce que je dis, a continué M. Manin , et je vous prie de le répéter à lord Palmerston , Venise supportera les plus cruelles extrémités; elle fera tout pour ne pas se soumettre volontairement au joug autrichien. Non-soulement Venise ne veut pas retomber sous ce joug , mais elle n'acceptera pas même un prince autrichien comme roi ou comme chef du gouvernement. »
J'ai prié M. Manin d'observer que les suggestions du gouvernement de Sa Majesté étaient faites dans l'esprit le plus amical , et que leur seul but était de préserver Venise de la ruine et de la misère que devait attirer sur elle une résistance prolongée, et j'ai fait observer que l'Autriche constitutionnelle différait de l'Autriche du passé.
A la fin de notre conversation , M. Manin a dit que si je voulais renfermer dans une note les observations que j'avais faites, le gouvernement vénitien y répondrait. J'ai répondu que je n'avais pas d'instructions pour faire une telle démarche, et qu'on m'avait seulement ordonné de faire d'une manière amicale les réflexions que j'avais faites, et que j'avais même dépassé mes instructions en lisant les dépêches de Votre Seigneurie.
Je crois M. Manin un homme honnête et sincère. Il est, à coup sûr, un homme courageux et énergique.
Cependant le parti qui lui est opposé gagne tous les jours de la force numérique. Les lourdes contributions imposées aux marchands et aux habitants leur font désirer une solution prompte à l'état actuel des affaires.
LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON. (Reçue le l" janvier 1849. )
Venise, 17 décembre 1848.
Milord ,
En me reportant à ma dépêche du 13 courant, qui rapporte le départ de Venise des troupes romaines , j'ai l'honneur d'informer Votre Seigneurie que le 14, dans l'après-midi, trois vapeurs de Tescadre sarde , venant d'Ancône , ont amené ici environ quinze cents hommes pour le service du gouvernement de Venise.
On m'a dit que la plupart de ces hommes sont du voisinage de Bologne, mais qu'une partie d'entre eux sont des déserteurs du corps autrichien qui se trouve sur le Pô. J'ai, etc.
S^gné Clinton G. Dawkins.
LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON. ( Reçue le 8 janvier 1 849. )
Venise , 27 décembre 18'i8.
Je transmets ci-joint, à Votre Seigneurie, une copie extraite d'un décret du gouvernement provisoire de Venise du 24 de ce mois, ordonnant l'élection par le suffrage universel d'une assemblée de représentants de l'État de Venise, qui est nécessaire dans la situation politique des affaires , afin de pouvoir statuer sur toutes les questions relatives à la position intérieure et extérieure du pays.
Les élections doivent commencer le 20 janvier et durer trois jours. Dès qu'elles seront terminées, le gouvernement convoquera l'assemblée qui élira un président et fera ses règlements intérieurs.
Le décret dit qu'à mesure que d'autres parties du territoire deviendront libres, des districts électoraux additionnels seront établis.
J'ai, etc.
Signé Clinton G. Dawkins.
( Annexe. )
EXTRAIT D UN DECRET DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE VENISE ORDONNANT L'ÉLECTION d'uNE ASSEMBLÉE PERMANENTE DES REPRÉSENTANTS.
Le gouvernement provisoire de Venise ,
Considérant que notre situation politique réclame l'existence d'une assemblée permanente de représentants, munis de pouvoirs illimités ;
Décrète :
Une assemblée permanente des représentants de l'État de Venise est instituée. Elle aura le pouvoir de décider toutes les questions relatives à la situation intérieure ou extérieure de TÉtat.
Les règles suivantes sont établies pour l'élection des représentants :
1. L'assemblée est compovsée de représentants élus par le suffrage universel direct, à la majorité relative des votes.
2. La population est la base de la représentation ; il y aura un représentant pour mille cinq cents habitants.
3. Les élections seront faites dans les districts électoraux qui sont désignés à la table suivante , et entre lesquels le territoire actuellement libre de l'État est partagé. Le nombre de représentants à élire dans chaque district sera proportionné à sa population, A mesure que d'autres parties du territoire de-
viendront libres , des districts électoraux additionnels seront établis.
Ici se trouve la liste des districts électoraux, comprenant les diverses paroisses des communes de Venise, Chioggia, Burano, Murano, Malamocco et Palestrina, qui donneront, par suite de leurs populations respectives, cent huit représentants.
4. Sont électeurs tous les citoyens mâles qui auront atteint leur vingt et unième année le jour de l'élection.
5. Sont considérés comme citoyens aptes à exercer le droit électoral :
A. Ceux qui ont été domiciliés dans le territoire de l'État pendant six mois et qui n'ont pas conservé ailleurs le droit de cité.
B. Ceux qui sont enrôlés au service de l'État et qui n'ont pas conservé ailleurs le droit de cité.
7. Tous les citoyens qui ont accompli vingt-cinq ans le jour de l'élection sont éligibles.
8. Sont cependant inéligibles ceux qui auront été poursuivis pour toute offense sérieuse , pour vol, abus de confiance, ou toute autre offense à la morale publique, à moins qu'ils n'aient obtenu un verdict complet d'acquittement ; et quant aux personnes attachées au service militaire de l'État , seront inéligibles celles qui auront été dégradées en vertu d'une sentence , ou qui sont actuellement poursuivies pour lâcheté , ou qui ont subi une poursuite de ce genre sans avoir été complètement acquittées.
Les cas d'inéligibilité ci-dessus n'atteignent pas les personnes condamnées ou poursuivies pour délits politiques, sous le dernier gouvernement.