‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 44 sur 60 · ADRESSE DU CIRCOLO ITAUANO A LA FLOTTE SARDE · texte numérisé non relu

ADRESSE DU CIRCOLO ITAUANO A LA FLOTTE SARDE

A la flotte sarde. — Frères

Une voix d'une autorité solennelle a résonné en Ligurie, elle trouvera un joyeux écho, l'applaudissement de l'admiration dans tout pays italien. C'est la voix du peuple génois, qui, fort de ses droits indiscutables, au nom de ses splendides souvenirs, de son énergie renaissante, de sa concorde parfaite, a juré en présence de Dieu et des hommes, d'être libre à tout prix, — Ubre et Italien ; d'avoir une constituante italienne, et de l'avoir en dépit des obstacles apportés par ce cabinet, qui, usurpant un titre démocratique, a mis dans la bouche du prince des paroles affligeantes pour les oreilles de tout bon patriote.

Les ministres qui siègent aujourd'hui à Turin humilient leur pays sans motif; tandis que toute l'Itahe, des Alpes à l'Etna, s'écrie : « Guerre aux Autrichiens, unité nationale I » Ils désirent la [paix et la solitude. Ils temporisent et hésitent en face de l'haïssable ennemi, qui répète ses insultes à chaque instant. Ils professent une foi inexplicable dans les protocoles d'une diplomatie menteuse ; ils oublient leurs frères oppressés, maltraités, blessés, battus, fusillés en Lombardie et à Venise ; ils méconnaissent la grandeur du mouvement toscan ; ils calomnient la sublimité du peuple romain — le grand progrès de la sagesse civile et politique ; ils refusent la concentration de toutes les forces italiennes pour faire la guerre.

Frères généreux, vous qui brûlez du désir de soutenir le nom illustre de la marine génoise ! Si vous vous étiez trouvés dans votre patrie, vous n'auriez pas manqué de vous joindre à la grande manifestation du 6 février; vous auriez aussi senti, à l'annonce de la honte du ministère, bouillir votre sang dans les veines, le sang des vieux compagnons d'armes d'André Doria. Vos mains honorables auraient pressé celles do vos concitoyens, et vos lèvres auraient répété la protestation de Gênes tout entière.

Frères ! nous vous invitons à faire ici à Venise, ce que vous auriez fait dans votre propre ville. Comme soldats vous devez

obéissance à vos chefs, mais comme citoyens italiens, vous ne pouvez pas ne pas songer à l'appel que toute l'Italie vous adresse. Joignez-vous à nous sur la grande place de Saint- Marc, et que Gênes sache que nous avons répondu à sa voix, en jurant ensemble, par tous les moyens qui sont en notre pouvoir, de conduire le Piémont à la concentration désirée de toutes les forces nationales, contre l'usurpateur étranger; d'obtenir la constituante italienne, complément de l'idée fertile qui doit nous conduire à avoir une fois pour toutes, une patrie indépendante, libre et unie. Dieu bénira noire serment, notre union fraternelle, notre intention de vaincre ou de mourir ; et nos familles se réjouiront d'apprendre que leurs fils ont agi comme le reste de leurs frères à Gènes.

Vive Gênes, Gênes italienne î

Vive ritalie, libre et une !

Vive la constituante italienne î

Vive l'union détentes les flottes sous l'étendard tricolore seul î Le comité directeur du cercle italien, Le tribunal du cercle populaire.

LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMEUSTON

(Reçue le G mars. )

Venise , 26 février 1849.

(Extrait.)

J'ai l'honneur de transmettre à Votre Seigneurie une copie de la Gazette vénitienne, contenant le rapport fait par M. Manin à l'assemblée des représentants, sur les relations étrangères du gouvernement provisoire vénitien ; elle contient une lettre du ministre des affaires étrangères de France, M. Bastide, au gouvernement provisoire de Venise, datée du 19 août 1848.

( Annexe. )

RAPPORT DE M. MANIN A l'aSSEMBLÉE DES REPRÉSENTANTS SUR LES RELATIONS ÉTRANGÈRES DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE VENISE.

Citoyens représentants,

Nous avions à peine pris le gouvernement le 11 août, que l'illustre citoyen INicolo Tommaseo consentait à partir pour Paris dans la nuit même, acceptant la mission de représenter le peuple vénitien près de la République française, et de demander l'intervention armée de cette généreuse nation en faveur de l'indépendance italienne.

Dans la séance du jour suivant (13), l'assemblée des députés de cette province approuvait et ratifiait au nom du peuple, qu'elle représentait^ et la requête d'intervention française envoyée le 4 août par le précédent gouvernement, et la mission de Nicolo Tommaseo ; et le nouveau gouvernement nommé dans cette session obéissait immédiatement aux ordres de l'assemblée en faisant savoir à la France que ses invitations réitérées étaient celles du peuple de Venise.

Le citoyen Tommaseo vous fera lui-même un rapport sur sa mission.

Ayant appris peu de jours après que les plénipotentiaires de France et d'Angleterre à Turin, avaient offert la médiation unie de leurs gouvernements aux puissances belligérantes, nous nous empressâmes de nous adresser nous-mêmes à ces gouvernements; et, par une note du 21 août, nous les suppliions d'interposer leurs bons offices, afin d'obtenir aussi pour Venise, la suspension des hostilités jusqu'à ce que la pacification de l'Italie pût être effectuée par les hautes puissances précitées.

Le ministre français et le ministre anglais nous déclarèrent, par leur note du 21 et du 27 du même mois, que l'armistice étant déjà conclu, ils ne pourraient y introduire aucune modification, et nous exprimèrent par des paroles bienveillantes leur regret de ne pouvoir seconder notre désir, nous assurant qu'ils informeraient leur gouvernement respectif de la requête que nous leur avions adressée.

A ces premières mesures de notre part, se joignirent les actes de notre honorable représentant à Paris; et un peu plus tard nous apprîmes que l'Angleterre et la France étaient intervenues pour que Venise ne fût pas attaquée par l'Autriche durant la médiation ; en outre, vers la fin d'octobre, en même temps que la flotte sarde arrivait dans nos eaux, nous recevions l'avis officiel que quelques navires de guerre français croisaient dans notre golfe avec des ordres pour faire lever le blocus de Venise, et même d'avoir pour cela recours à la force en cas de besoin. Mais comme l'Autriche n'avait jamais déclaré qu'elle suspendait les hostilités contre nous , et que si même elle était empêchée de nous nuire par mer, elle pouvait toujours nous attaquer par terre, nous n'avons jamais diminué les garnisons de nos forts, mais au contraire nous avons cherché à les augmenter, et à rendre notre défense plus formidable que jamais.

Nous vous avons dit que le gouvernementde juillet avait aussi demandé, le 4 août, l'intervention armée de la France. A cette première demande, M. Bastide, alors ministre des affaires étrangères, répondit par une dépêche datée du 12 août, qui ne nous est arrivée que le 15 septembre suivant.

Nous croyons opportun que vous en connaissiez la teneur,

Paris, 12 août 1848.

« Messieurs,

« J'ai reçu la lettre que vous m*avez fait Thonneur de m'écrire le 4 de ce mois pour demander au nom du gouvernement et du peuple de Venise, l'assistance militaire de la France.

« La république française , comme vous le reconnaissez vous-même, ne s'est pas seulement montrée, dès le principe, disposée à marcher au secours de l'ItaUe : elle s'y préparait encore activement par la réunion d'une armée sur la frontière des Alpes. Exercée en temps utile, cette intervention pouvait facilement assurer l'indépendance de la Péninsule. Mais l'éloignement bien connu que les Italiens eux-mêmes ont manifesté relativement à l'appui des armes de la France, n'a pas permis de la leur accorder, en quelque sorte malgré eux. Aujourd'hui que les circonstances, en devenant plus fâcheuses pour l'Italie, ont créé, sous tous les rapports, une situation plus grave, la France ne répudie rien de la sollicitude que lui inspirait la

cause italienne, ni des déclarations émanées de la représentation nationale, en faveur de cette noble cause. Les dispositions n'ont pas changé ; mais d'un autre côté, messieurs, la France a le droit, et c'est en même temps un devoir pour elle, de consulter aussi ses propres intérêts et de prendre également en considération ceux de la paix générale. Dès lors, elle a jugé convenable et nécessaire de consacrer, avant tout, ses efforts à préparer une solution pacifique, et c'est dans cet espoir ainsi que dans ce but, que, de concert avec l'Angleterre, elle a proposé à l'empereur d'Autriche et au roi de Sardaigne, une médiation amicale. Les négociations sont entamées: il convient d'en attendre le résultat. Dans tous les cas, vous ne sauriez douter des vives sympathies de la France et de son gouvernement pour le pays dont l'administration vous est confiée, et vous ne devez pas être moins convaincus de notre intention de lui prêter activement et loyalement tout l'appui qui dépendra de nous.

« Agréez, etc. Signé hi^s Bastide. »

Lorsque nous apprîmes, vers la fin du mois d'août, qu'une médiation pacifique avait été substituée à l'intervention armée, et que, pour la faire aboutir, il y aurait des conférences diplomatiques, nous avons cru de notre devoir d'accréditer immédiatement un de nos concitoyens , afin que les droits et les intérêts de notre pays soient représentés auxditcs conférences. Cette mission fut confiée à Valentin Pasini , légiste et publiciste émincnt, qui, à la fin de septembre, se rendit à Paris pour prendre une connaissance préliminaire de l'état polilique des affaires , et pour y rester jusqu'à ce qu'on ait fixé le lieu et l'époque où les débats seraient ouverts. Bruxelles fut choisi comme siège des conférences; et plus tard le gouvernement , se voyant avec peine obligé d'accéder aux désirs réitérés de Tommaseo, d'être délivré du poste qu'il occupait à Paris avec tant d'honneur pour lui et d'avantage pour nous, nous conférâmes au même Pasini la mission de représenter Venise près de la république française.

Nous voudrions vous informer du cours qu'a suivi la principale mission confiée au citoyen Pasini , mais les faits qui la concernent ne sont pas suffisamment clairs , et les traités ne sont pas encore assez avancés pour permettre au gouverne-

ment de l'exposer sans inconvénient dans une session publique.

Nos relations avec les gouvernements de Turin, de Florence et de Rome ont toujours conservé le caractère d'une liaison fraternelle. Fidèles à notre programme du 12 août, désireux de nous occuper uniquement de la tranquillité intérieure et de la défense extérieure ; d'être un gouvernement provisoire dans toute la force du mot , pour laisser à l'assemblée , quand les choses auraient changé , à décider sur le sort futur de Venise; d'administrer sans autre désir politique que celui de vouloir repousser l'ennemi, et d'être en un mot un gouvernement conservateur, et rien autre; programme qui fut applaudi et agréé par l'assemblée avant que le pouvoir suprême nous ait été conféré. Nous ne pouvions pas entrer en communication avec les États italiens qui se tenaient à l'écart de ce programme, par lesquels nous considérions nos droits et nos devoirs définis.

Nous savions que nos relations avec le gouvernement sarde après le 4 août devenaient extrêmement difficiles et délicates; mais sans porter préjudice à l'indépendance du pays, nous avons exposé loyalement et franchement au cabinet de Sa Majesté le roi de Sardaigne , par la note du 20, les conditions sous lesquelles nous avions pris le gouvernement, et la correspondance qui a été entretenue avec le ministre des affaires étrangères de ce gouvernement a toujours été caractérisée par le bon vouloir et l'indépendance.

Nous avons ordonné à notre chargé d'affaires près du gouvernement de Rome , ainsi qu'à celui qui réside près du gouvernement de Toscane , de garder la neutralité sur toutes les questions qui pourraient avoir trait aux institutions intérieures et à Texercice de la souveraineté dans ces États ; mais de conserver les meilleurs rapports avec ceux qui étaient chargés de l'autorité , afin de se concerter avec eux pour avancer la question de sûreté générale , et par-dessus tout pour procurer à Venise cette participation aux intérêts de l'Italie, qu'elle a le droit de demander.

Citoyens représentants , nous sommes heureux de dire que notre conduite nous a valu la sympathie , l'amitié et l'estime des peuples et des gouvernements , et que la vie politique future de Venise dépendra de l'usage que vous ferez de votre pouvoir complet et absolu.

Peut-être la Providence condamnera-t-elle notre pays à d'autres rudes épreuves, mais nous avons le ferme espoir que si vous voulez continuer à persévérer dans un système d'attente prudente et de réserve consciencieuse, vous conserverez Venise à elle-même et à l'Italie.

LE CONSUL GÉNÉRAL DÀWKINS AU VICOMTE PALMERSTON. (Reçue le 16 mars.)

Venise, 3 mars 1849.

Milord ,

Ce qui suit est un court abrégé des rapports faits par les trois chefs du gouvernement provisoire , MM. Manin , Cavedalis et Graziani , à l'assemblée des représentants , actuellement en séance à Venise.

Il ressort du rapport sur les finances fait par M. Manin, que le 11 août dernier (jour où les commissaires piémontais se sont retirés, et où le gouvernement provisoire a été remis aux mains de M. Manin comme dictateur) , il y avait 820 874 livres dans les caisses du gouvernement , et que les dépenses journalières dépassaient 100 000 livres. Le change moyen est de 30 livres pour une livre sterling.

Depuis , tout le monde a été requis de livrer tous les articles d'or et d'argent que chacun possédait, et on a immédiatement établi une banque nationale; pendant ce temps-là un appel pressant fut fait au reste de l'Italie , et on ouvrit un emprunt national de 10 000 000 de livres , par actions de 500 livres chacune , sur lesquelles il y a eu seulement 516 175 livres

Gênes a promis de prendre 2000 actions , promesse qui n'a pas encore été remplie, tandis que diverses contributions, dont la somme n'est pas connue , ont été reçues en Toscane et en ilomagne.

Deux emprunts forcés de 3 000 000 de livres chacun ont été

ensuite levés sur les citoyens de Venise , et la banque a émis du papier-monnaie sur le gage des billets donnés par les contribuables ; une partie de ces billets a été payée, et on a détruit pour une somme égale de papier-monnaie.

A l'aide de ces moyens le gouvernement a pu marcher jusqu'à la fin de novembre dernier , où il est devenu nécessaire d'employer d'autres mesures pour avoir de l'argent.

On a alors levé un emprunt de 12 000 000 de livres, remboursable par une taxe additionnelle de 25 pour 100 sur la propriété, de la manière rapportée dans ma dépêche du 26 novembre 1848.

Le manque d'espèces donnant lieu à de graves inconvénients, et le papier-monnaie ne pouvant servir hors de Venise, puisque les autres gouvernements italiens ont refusé de l'accepter, un autre appel a été fait aux habitants, et on nomma une commission pour changer le papier-monnaie contre de l'argent , afin de créer un fonds qui permît aux acheteurs d'acquérir les objets de première nécessité à un taux raisonnable.

Cette commission ramassa 450 000 livres auxquelles le gouvernement ajouta 150 000 livres de ses propres fonds, et 150 000 furent prises au mon t-de- piété. (Voir la dépêche du 28 janvier.)

Un subside de six cent mille francs par mois a été voté par le parlement de Turin, mais n'a pas encore été reçu.

Les dépenses du gouvernement, du 22 mars au 12 août 1848, ont été en nombre rond de vingt-un millions de livres; tandis que les dépenses, pour la période égale du 12 août au 31 décembre, n'ont été que de quatorze mille cinq cents livres, à cause de l'économie introduite dans l'administration.

11 résulte du rapport sur la marine , que le nombre des matelots et des soldats de marine s'élève à quatre mille huit cent quarante-cinq , et que de grands efforts ont été faits et se continuent dans l'arsenal pour armer des navires de guerre.

On poursuit les négociations pour Tachât des machines d'un bâtiment à vapeur, qui sera lui-même construit dans l'arsenal, et on fait de grands progrès dans la collecte d'une souscription pour l'achat d'un autre navire à vapeur. Une frégate de vingt-quatre canons, deux bricks et une goélette, ont été entièrement réparés et armés et sont prêts à quitter l'arsenal; tandis qu'on avance beaucoup dans la construction d'une nou-

vclie goélette, d'un brick et d'une grande frégate, Ntalia , dont les canons sont commandés en pays étranger.

Le rapport du ministre de la guerre apprend que les lorces de toute espèce , réunies à Venise le 11 août , se composaient, outre la garde nationale et les régiments d'infanterie de marine, de dix-neuf mille huit cent cinquante-cinq hommes, tandis qu'il y en a maintenant seize mille quatre cent trente.

Cette diminution est due au départ de la division romaine et de divers volontaires, dont la place n'a été prise qu'en partie par des recrues de la terre ferme.

Le recrutement continue encore , et on fait une augmentation de trois mille hommes.

Le nombre de pièces de canon montées dans les différents forts et sur les îles des lagunes atteint cinq cent cinquante. J'ai , etc.

Signé Cu^iOTi G. Dawkins.

LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AC VICOMTE PALMERSTON

(Reçue le 22 mars.)

Venise, 8 mars 1849.

Milord ,

Il y a eu beaucoup de fermentation à Venise depuis quelques jours, par suite d'une division des partis, dans l'assemblée des représentants, qui a donné lieu à une crise ministérielle.

Un grand nombre de représentants , comprenant les républicains les plus violents et les avocats de la constituante italienne, désiraient que l'assemblée exerçât plus le pouvoir, el, qu'en fait, le gouvernement exécutif lui soit entièrement soumis ; tandis que les amis du gouvernement désiraient que M. Manin continuât à exercer l'autorité suprême. Comme il y a eu un moment probabilité que le parti favorable à la suprématie de l'assemblée aurait le dessus, la populace, qui est en faveur de M. Manin , a été très-mécontente. Le 5 du courant , après s'être assemblée tumultueusement sur la place Saint-

Marc , d'où une harangue de M. Manin seule a pu la faire sortir, une grande foule a cherché à envahir l'assemblée qui siégeait alors au palais ducal. La garde civique de service a eu beaucoup de peine à repousser cette tentative, mais elle a heureusement réussi à fermer les portes , et il n'y a pas eu de collision sérieuse. M. Manin perçait alors sa route, l'épée dégainée, à travers la foule , et l'a de nouveau engagée, dans l'intérêt du bien , à se retirer, en se servant d'un langage très-ferme et très-décidé. Cela a produit l'effet désiré; la foule s'est dispersée et l'assemblée a été délivrée. Je regrette de dire, cependant, que la populace a proféré des menaces violentes, et qu'on a affiché des placards menaçant de mort tous ceux qui prendraient parti contre M. Manin, et exaltant le pouvoir du peuple souverain, ce qui excita un sentiment de crainte chez toutes les personnes d'ici qui ont quelque chose à perdre. L'effet des événements du 5 a été de donner une prépondérance décidée dans l'assemblée au parti de M. Manin, et hier on a voté presque à l'unanimité qu'il serait nommé seul chef du pouvoir exécutif avec le titre de président, avec les pleins pouvoirs pour la défense intérieure et extérieure du pays , y compris aussi le pouvoir d'ajourner l'assemblée elle-même , mais pour une période qui ne pouvait pas dépasser quinze jours, au bout desquels on lui communiquerait les motifs de son ajournement. M. Manin a accepté le pouvoir qu'on lui conférait ainsi, et l'assemblée a été aussitôt ajournée jusqu'au 44. La tranquillité est de nouveau rétablie ; mais , comme je l'ai dit , le sentiment de la crainte domine, et c'est assez naturel , car il n'y a pas de force sur laquelle on puisse compter en cas de trouble. La garde civique ne veut pas entrer en lutte avec la populace, qui chaque jour s'aperçoit davantage de sa puissance; tandis que les troupes de hgne, composées d'une foule bigarrée , ne seraient, je le crains , que des auxiliaires douteux de l'ordre; et, à l'exception de M. Manin , il n'y a pas un chef énergique ou influent.

J'ai , etc.

Signé Clinton G. Dawkins.

LXXVIÏ.

LE CONSUL GÉNÉRAL DAWKINS AU VICOMTE PALMERSTON. ( Reçue le 26 mars. )

Venise, 16 mars 1849.

(Extrait.)

L'assemblée des représentants , dontj*ai notifié Tajournement dans ma dépêche du 8 courant, s'est réunie le 14, et a été prorogée par le gouvernement le jour suivant pour une autre quinzaine. Le message , qui déclarait cette prorogation , disait que l'assemblée comprendrait les raisons, quoiqu'il ne les publiât pas , de cette mesure ; mais , q!i'en tous cas , elles lui seraient complètement expliquées à la prochaine réunion , si toutefois les circonstances ne les justifiaient pas complètement plus tôt.

Le gouvernement a publié hier un décret ordonnant à tous les officiers des forces de terre et de mer de se rendre immédiatement à leurs postes respectifs^, d'être prêts à exéculer tous les ordres qu'ils pourraient recevoir, et en même temps, prévenant la garde civique mobilisée de se tenir prête à soutenir les opérations des troupes.

On suppose que le gouvernement vénitien appréhende une attaque immédiate ou qu'il médite une sortie.

Depuis quelques jours les canons du fort de Malghera, occupé par les Vénitiens, ont tiré par intervalles sur quelques ouvrages élevés par les avant-postes autrichiens. Ces coups n'ont pas été renvoyés par les Autrichiens.

Les navires de guerre sardes, qui avaient pris leur mouillage près de la ville , sont retournés à celui de Malamocco ; où ils sont maintenant il y a deux corvettes , deux bricks et un steamer. Des steamers sardes communiquent constamment entre cet endroit et le reste de l'escadre qui est à Ancône.

La frégate à vapeur française Panama est arrivée à Trieste il y a environ une semaine. Les forces françaises, dans ces eaux , sont VAsmodée^ frégate à vapeur portant le pavillon de Tamiral Ricaudy ; le Panama , frégate à vapeur ; la Psjché ,

frégate pesamment armée , àTrieste; le Pluton, le Solon, le Braz-ier, vapeurs de guerre , à Venise.

(Ici s'arrête la publication des dépêches communiquées au parlement anglais.)

LETTRE ADRESSÉE PAR MONSEIGNEUR l' ARCHEVÊQUE DE PARIS A M. LE MINISTRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES.

Saint-Germain-en-Laye , 9 août 1849.

Monsieur et bien digne ministre,

J'apprends par M. Pasini, Tenvoyé de Venise, la triste situation de ses affaires. Avant que cette ville héroïque, dont il est un des enfants les plus intelligents et les plus dévoués, succombe ; avant que tous les maux dont elle est menacée l'atteignent, je me sens pressé de vous adresser en sa faveur une dernière supplication.

Étranger à la politique, uniquement occupé, vous le savez, de mon saint ministère, je n'aime pas à me mêler des intérêts temporels des peuples, souvent si compliqués; mais, a mes yeux c'est ici une question éminemment morale, une question de justice, d'humanité et de haute civilisation ; il me serait difficile de garder plus longtemps dans mon âme les douloureux souvenirs que j'éprouve en songeant comment elle va être résolue. „ . , 1 *

Je me souviens aussi que plus d'une fois dans les temps anciens l'Église éleva la voix pour défendre des cités et des peuples malheureux. Enfin, je ne puis refuser un dermer effort, dont je sens, hélas I toute la faiblesse, et dont je ne crains que trop l'inefficacité, aux instantes prières des magistrats de Venise ; si leur délaissement est tel qu'ils soient obligés, en quelque sorte, d'avoir recours à nous pour plaider leur cause, jugez si nous pourrions avoir la cruauté de leur enlever cette dernière espérance, nous qui regardons leur cause comme si juste et si sainte î

Venise pouvait prétendre à l'une de ces trois situations : ou l'indépendance complète, si la fortune des armes et l'appui des grandes nations de l'Europe la secondaient; ou une capitulation honorable avec de sérieuses garanties pour l'avenir, si ses efforts étaient malheureux et ses espérances déçues; ou, enfin, si elle était abandonnée de tout le monde et livrée à ses anciens maîtres, une soumission avec des conditions au moins tolérables, et qui laissassent saufs la vie et l'honneur de ses citoyens.

La première espérance de Venise, celle d'une juste et légitime indépendance, je ne vous en parle pas, monsieur le ministre, j'en avais parlé à votre honorable prédécesseur. J'avais vite compris par ses paroles l'impossibilité de vaincre sur ce point les prétentions de l'Autriche, surtout depuis ses derniers succès en Italie. On n'aurait pu la forcer que par la guerre à reconnaître un semblable résultat. 11 y aurait eu peut-être quelque gloire et quelque sagesse à le faire ; mais nous sommes en des temps où l'on ne fait plus la guerre que pour des intérêts positifs et immédiats.

Cela étant, arrivait pour Venise et pour ses amis la nécessité évidente de ne plus songer qu'à la seconde des éventualités, celle d'une honorable capitulation renfermant l'oubli du passé et la garantie de l'avenir. M. Drouyn de l'Huys promettait de mettre la diplomatie de la France au service de cette idée. Venise courbait la tête : elle faisait le douloureux sacrifice de ses droits les plus chers; elle voilait l'image de la patrie; elle renonçait aux souvenirs de son ancienne puissance, aux espérances de voir revenir au milieu de ses lagunes abandonnées le mouvement et la vie, la gloire et la richesse : elle faisait tout cela après une lutte héroïque et prolongée, après une révolution pure de tout excès, lorsque, défendue par son courage mieux que par ses retranchements, entourée des sympathies de l'Europe, elle tenait encore son ennemi à l'écart. Venise faisait tout cela; mais l'Autriche n'était point satisfaite.

L'Autriche se refuse à toute concession, à toute promesse de constitution : elle n'écoute plus les représentations timides des puissances : elle se refuse à négocier. Seule elle veut dicter à la ville rebelle les conditions du présent et de l'avenir. Et (jnelles sont ces conditions? Sont-elles admissibles, tolérables?

L'AiUriche, qui ne veut rien se laisser imposer ni conseiller, mettra-t-elle dans ses procédés envers Venise au moins quelque générosité? N'obligera-t-elle pas cette ville infortunée à choisir entre le déshonneur et le désespoir?

Se rendre à merci et sans conditions, charger le peuple du fardeau d'une dette énorme sous lacjuelle il ne peut manquer de succomber, chasser de la ville cinq cents officiers de marine avec leurs familles et les envoyer sans ressources en exil, choisir parmi les premiers citoyens quarante victimes que le pardon de l'amnistie ne couvrira pas, établir un despotisme militaire sans frein et sans limite, avec un état de siège indéfini accompagné d'exécutions quotidiennes et d'impôts arbitraires: — voilà, dit-on , les conditions de l'Autriche; voilà comment elle punit le crime — de ce peuple qui a osé profiter, à un moment donné, de la situation de l'Italie et de quelques circonstances favorables pour se souvenir de son existence et vouloir être lui-même.

Venise ne peut pas accepter de pareilles conditions, et elle est résolue à s'ensevelir tout entière sous ses ruines avant d'y souscrire. La France, l'Europe civilisée, peuvent-elles permettre qu'elles lui soient imposées? Il n'y a donc plus d'union ni de solidarité entre les peuples ! il n'y a plus, par-dessus les droits secondaires que peuvent donner des traités anciens ou des triomphes récents, les droits éternels de la justice et de l'humanité! Il n'y a plus de principes inviolables pour garantir ce qu'il faut juste à un peuple de dignité , de force et de liberté pour ne pas mourir!

Je sais ce que répond la politique. Nous n'avons que deux partis : laisser faire l'Autriche, la laisser user et abuser de la victoire, ou bien lui déclarer la guerre. La politique recule, et elle a raison peut-être, devant le dernier parti. Mais, pour moi , je ne croirai jamais que la question réduite à ces termes, il n'y ait pas un milieu où l'influence de la France puisse se produire et s'imposer jusqu'à un certain point, sans effusion de sang.

On est fort , et l'on peut parler haut , quand , dégagé de tout intérêt propre, on se fait les défenseurs des faibles et des opprimés. C'est un rôle qui convient à la France; il convient aussi, ce me semble, à l'Angleterre. Si ces deux puissances, dans une semblable alVaire, agissaient do concert, l'Autriche,

malgré son entêtement bien connu, résisterait-elle longtemps? Menacerait-elle de la guerre? Se chercherait-elle de nouveaux ennemis , dans un temps où elle a tant de peine à résister à ceux qu'elle a déjà? Qu'elle poussât les choses à la dernière extrémité, si on voulait lui imposer des sacrifices déshonorants, on le pourrait comprendre.

Mais quand on lui demanderait seulement de n'être pas trop cruelle et trop inexorable envers un peuple malheureux, redevenu par la force des armes et les jeux des révolutions partie intégrante de son empire, qui pourrait croire qu'elle voulût obstinément s'y refuser?

Cette œuvre est digne de la France. Malheur au gouvernement qui assistera d'un œil sec à Tagonie et à la mort d'un peuple vaincu! Que dit l'histoire, et que dira à tout jamais la postérité de ceux qui ont laissé égorger et partager la Pologne? Venise est sans doute d'une moindre importance; mais le droit d'un petit État n'est pas moins sacré que celui des grands.

Travailler au salut de Venise ou empêcher du moins sa ruine totale, serait bien digne aussi du ministre qui dirige en ce moment nos relations extérieures. Son esprit élevé ne peut manquer de voir les principes qui se cachent là, sous la brutalité des faits. Son âme noble et si bien ouverte aux inspirations de la véritable liberté doit être rempHe de sympathie pour une si grande et si touchante infortune. Oh ! qu'il ne permette pas qu'on puisse dire un jour que la diplomatie française, sous son ministère, n'a pas tenté les derniers efforts pour arrêter les desseins impitoyables de l'Autriche et sauver d'une perte complète les États vénitiens!

Je ne parle pas des promesses faites à Venise , des espérances qu'on lui a données, de l'appui même qu'on lui a prêté. Je parle uniquement de la France, des intérêts de sa gloire et de sa dignité. Je parle aussi de la gloire d'un ministre qui nous est cher. Je le conjure de tourner ses regards du côté de l'Adriatique, ou plutôt du côté de Vienne. Qu'il vienne à leur aide, qu'il prenne en main leurs intérêts, et il est sûr d'acquérir des titres impérissables à la reconnaissance de tous ceux qui aiment la justice et haïssent l'iniquité.

Vous me pardonnerez, monsieur le ministre, un langage que vous êtes si digne d'entendre, et je vous prierai de vouloir

bien agréer la sincère assurance de ma haute estime et de mon dévouement le plus affectueux.

f MARIE-DOMINIQUE-AUGTJSTE , Archevêque de Paris.

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