‹ Histoire de la république de Venise sous Manin (volume 2)Chapitre 49 sur 60 · ADRESSE DE TOMMASEO AUX CROATES ET AUX PEUPLES SLAVES · texte numérisé non relu

ADRESSE DE TOMMASEO AUX CROATES ET AUX PEUPLES SLAVES

Frères,

La grande famille slave se réveille et se reconnaît ellemême. Ses membres épars et déchirés se rejoignent ; un sang nouveau y circule. 0 Croates méprisés par TAu triche, haïs par l'Italie comme instruments de tyrannie, le monde ne vous connaît pas.

Peu savent que depuis dix ans vous lutlez dans votre pays pour vos droits, votre langue, vos traditions et la dignité de votre âme. Le monde ne sait pas que vous avez été les premiers à secouer le joug de Metternich , vous que vos autres compagnons d'esclavage regardent comme un troupeau ! je vous rends grâces devant l'humanité tout entière de tout ce que vous avez fait pour les droits sacrés de l'humanité. Je vous rends grâces parce que , au milieu des soins de la défense commune et au milieu de vos douleurs brûlantes, vous avez pensé aussi à moi et que vous avez tendu les mains vers ma prison. Ce n'était pas la main d'un homme qui devait briser ses barreaux, c'était un regard de Dieu. Croates, qui êtes encore en Italie à verser le sang italien, délivrez-vous de cette infamie. Déposez ces armes honteusement cruelles. La Croatie vous réclame. Votre patrie a demandé énergiquement à Vienne que vous sortiez d'Italie et que vous cessiez d'être et bourreaux et victimes.

Croates, Bohèmes, Polonais, vous tous qui êtes comprimés sous le joug de la pesante Autriche , levez-vous ! — il en est temps! Vous êtes des nations, et vous ne devez pas être assujettis à un fragment de nation. Votre histoire est plus grande (jue celle de TAutricbe , car la sienne ne s'est accrue qu'à force de mariages et de fourberies. Mais ne méprisons pas nos cou- II 26

tempteurs,ne haïssons pas nos ennemis, compatissons au contraire à leurs malheureuses victoires précédentes, et compatissons aujourd'hui à leur chute précipitée. Distinguons l'Autriche de l'Allemagne. A la véritable, à la grande Allemagne associezvous comme à une sœur. Et toi , Pologne malheureuse, tu ne pourras voir surgir en toi une vie véritable, si tu n'aimes pas ton impitoyable bourreau la Russie , également ta sœur. Ils sont peu nombreux ceux qui te tourmentent; mais le pauvre peuple russe gémit , lui aussi , et porte au fond de son âme la punition d'une tyrannie qui n'est pas la sienne.

0 race slave , les preuves de ta valeur ont été cachées pendant des siècles ; maintenant nous marchons vers une ère de paix , qui rendra splendides les marques de ton affranchissement et de ta charité généreuse, et tu occuperas un rang élevé parmi les grands peuples. Comme un fleuve majestueux qui court en serpentant à travers différentes campagnes, tes peuples se répandent sous des climats différents et touchent à d'autres peuples sans se mêler à eux. Tu prendras ainsi leurs bonnes qualités sans perdre les tiennes.

Debout, Croates! Bohèmes, Polonais! faites de vos chaînes des épées , et de votre joug une[arme de défense. Vous, si longtemps courbés sous le bâton autrichien, levez-vous! vous vaincrez en paraissant; levez-vous sans haine et sans crainte, le Dieu des nations est avec vous !

La république venète proclamée dans la ville de Venise le 22 mars et son gouvernement provisoire constitué le 23 ont reçu les adhésions spontanées de toutes les autres provinces du territoire de la Vénétie excepté Vérone, occupée par l'ennemi. Les gouvernements provisoires institués dans lesdites provinces lors du départ des Autrichiens ayant donné leur assentiment au gouvernement central de la république, hmitèrent leurs attributions et prirent le nom de comités provisoires départementaux.

Le gouvernement provisoire de la république venète avait fait connaître dès le principe et de diverses manières que rien ne serait préjugé sur la question de savoir quel était l'arrangement politique le plus conforme aux intérêts de l'Italie;

mais que la guerre de l'indépendance finie, et le territoire débarrassé de l'étranger, celte question serait débattue et résolue en assemblée constituante régulière par les représentants légitimes de la nation, à qui seule appartient le pouvoir souverain.

Ces déclarations se trouvèrent être conformes à celles que fit le gouvernement provisoire central de la Lombardie, affranchie le même jour 22 mars.

Le gouvernement venète ne s'en est jamais écarté : il les a mêmeconfirmées de nouveau par l'acte du 12maidernier, dans lequel, se rendant aux vœux des comités départementaux de la Vénétie et à ceux du gouvernement lombard et cédant aux vifs sentiments d'estime et d'affection cimentés pendant les longues années d'un commun esclavage, il consentit à ce que toutes les provinces de l'ancien royaume lombardo-vénitien seraient représentées par une assemblée constituante unique ; à condition toutefois qu'à cette assemblée seule appartiendrait le droit de décider sur le sort politique de cet État.

Mais le gouvernement lombard, disant que la guerre de Tindépendance se prolongeait au delà de ses prévisions, alléguant aussi l'impatience qui se manifestait parmi ses administrés et d'autres motifs encore, qui lui parurent avoir une haute importance, décréta: Que même pendant la guerre il serait voté sur la fusion immédiate du territoire lombard avec le royaume de Sardaigne, et que ce vote aurait lieu, non dans une assemblée, mais en recueillant sur des listes, dressées à cet effet, les signatures des habitants.

Cet exemple fut suivi par les comités provisoires des provinces de Padoue, Vicence, Trévise etRovigo, qui de leur seule autorité décrétèrent le vote sur cette même proposition et d'après la même méthode.

Tandis que ceci se passait, les provinces d'Udine et de Bellune avaient été envahies par l'ennemi ; celle de Vérone n'avait jamais cessé d'être en son pouvoir, de sorte que, laissant de côté toute question de droit et de convenance, il en résulte ce fait que la province de Venise est menacée de rester pendant plus ou moins longtemps dans l'isolement. Ce fait a une gravité telle, que tout en déplorant que dans un moment où le cœur et l'intelligence de tout Italien devraient être tournés vers un seul but, riadépendance, on doive s'occuper d'arguments politiques.

c'est-à-dire réveiller les partis, créer des discordes, produire de la faiblesse, le gouvernement provisoire ne croit pas néanmoins pouvoir se dispenser de consulter promptemenl sur les questions qui demandent une solution immédiate les habitants de celte province, menacée d'abandon.

Mais l'intention du gouvernement est que cette volonté se prononce en connaissance de cause après examen des faits, après que les motifs raisonnes des diverses opinions auront pu se produire, par conséquent dans une assemblée de représentants ; non pas une assemblée constituante qui statue définitivement sur les lois fondamentales de l'État, mais une assemblée élued'aprèsle mode sommaire que nous impose l'urgence, qui délibère sur les questions du moment, et qui en remplaçant ou confirmant les membres du gouvernement, lui donne de nouvelles forces et le retrempe dans le vote populaire.

Par ces motifs le gouvernement provisoire de la république de Venise ,

Décrète :

1. Il est convoqué à Venise une assemblée de députés des habitants de cette province qui :

a Délibérera si la question relative à notre condition politique actuelle doit être résolue immédiatement ou après la fin de la guerre ;

b Décidera, dans le cas où il serait voté pour une résolution immédiate, si notre territoire doit former un État séparé ou bien se réunir au Piémont;

c Remplacera ou confirmera les membres du gouvernement provisoire.

2. Les séances se tiendront dans une des salles du palais ducal et commenceront le 18 juin courant.

3. Le mode d'élection des députés est déterminé par un autre décret de ce genre.

Le président Mamn. — Paleocapa.

Zennari, secrélaire.

Venise, 3 juin 1848.

A M. MANIN, PRÉSIDENT DU GOUVERNEMENT PROVISOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE VENISE, A VENISE.

Monsieur,

Vous avez proclamé les principes de la liberté et vous vous êtes efforcé de les soutenir avec ce caractère ferme et cette habileté qui vous distinguent. Je veux croire que vous agissiez par le sentiment d'une conviction intime et non par aveugle enthousiasme, puisque votre but était de fonder la félicité du peuple. 11 est inutile d'entrer à cet égard en discussion, car toute opinion politique quelconque trouve son appui dans Thistoire. Nous voyons des peuples prospérer sous des monarques sages, aussi bien que sous la forme républicaine. La forme du gouvernement n'est donc pas la chose la plus essentielle, et nous voyons tomber des empires et renverser des républiques quand ils violent les lois, et leur force primitive dégénérer en faiblesse. Ce n'est donc que sous l'égide des lois , là où les droits sont sacrés, où l'ordre et la tranquillité sont maintenus, qu'on peut espérer de fonderie bien-être des nations.

Si votre nouveau régime est établi sur de telles bases, je désirerais traiter avec vous sur deux points.

Dans les premiers moments d'un enthousiasme effréné, le droit des gens fut violé, les traités rompus, et à la honte de la civilisation moderne tant vantée, plusieurs centaines de sujets autrichiens tant civils que militaires furent confinés étroitement à Venise, et privés de la liberté qu'ils avaient droit d'obtenir. Les otages pris par l'Autriche se trouvent déjà, grâce à la clémence de notre empereur, rendus à leurs familles, et cet acte de clémence s'est étendu jusqu'aux parjures qui, abandonnant leurs drapeaux, tournèrent les armes contre nous. Eux aussi n'ont reçu aucun châtiment et sont rentrés librement dans leurs foyers. J'en appelle, monsieur, à vos sentiments de justice, à ces principes d'équité que vous avez toujours professés, aussi comme homme de loi. Je ne puis me tromper sur vous.

Le second point concerne les instances de plusieurs chefs de famille mes compatriotes, qui avaient cru mettre leurs proches en sûreté à Venise, et qui maintenant demandent leur retour. Il s'agit de femmes, d'enfants, de vieillards qui pour la plupart, luttent contre le besoin et la misère.

Vous qui avez à cœur de captiver les sympathies des peuples, vous ne pouvez rejeter leurs prières. Votre condescendance m'inspirera de l'estime pour vous; car je sais apprécier un caractère honorable, même lorsqu'il m'est hostilement opposé.

Signé Welden, lieut.-maréchal.

Trévise, 2 juillet 1848.

(Reçue le 4 juillet, jour même de la première séance de l'assemblée venète.)

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