‹ Histoire de la république de Venise sous ManinChapitre 36 sur 57 · I ETTRE DE MANIN AU COMTE PALFFY, GOUVERNEUR DES PROVINCES VÉNÈTES · texte numérisé non relu

I ETTRE DE MANIN AU COMTE PALFFY, GOUVERNEUR DES PROVINCES VÉNÈTES

7 janvier 1848.

Excellence,

Dans un récent entretien, qui ne peut être ignoré de Votre Excellence, le directeur général de la police me recommandait de vouloir bien veiller à ce que l'ordre matériel ne fût point troublé. Je répondis que cette intention avait toujours été et était encore la mienne : que l'agitation légale y aidait puissamment en facilitant Tépanchement régulier de cette vive et universelle commotion, qui, sans elle, aurait pu éclater en manifestations tumultueuses : mais qu'il fallait que le gouvernement, de son côté, coopérât en réglant sa conduite suivant l'exigence des temps. Et en expliquant ma proposition, j'ajoutai : Puisque le gouvernement reconnaît qu'il doit et qu'il est nécessaire d'accorder des réformes, il faut qu'il accorde beaucoup, qu'il accorde vite, et qu'il proclame de suite son intention d'accorder; car le pays s'en méfie et cette méfiance est entretenue par l'attitude du gouvernement qui s'est montré contraire à la manifestation légale des vœux du pays.

Je crois devoir répéter ici à Votre Excellence ce que j'ai déjà dit au directeur général de la police. Pour que l'ordre matériel ne soit point troublé, il faut accorder beaucoup, accorder vite, et déclarer de suite la volonté qu'on a d'accorder.

Et pour cela il faut éviter avec soin tout ce qui peut sembler fait pour tromper l'attente nationale ; tout ce qui peut être considéré comme indice d'un sentiment contraire ou peu disposé aux concessions.

Que Votre Excellence me pardonne si je prends la liberté de citer un exemple. Le député central, comte Nani Mocenigo, se montre ennemi déclaré des réformes ; ceci est non-seulement connu, mais notoire : et pourtant il a été nommé membre de la commission des réformes. Que Votre Excellence réfléchisse à l'effet que cette nomination produira dans le pays.

Après cela, qu'elle ne s'étonne pas si ce pays qui a tranquillement et inutilement attendu trente-trois ans, se montre impatient et méfiant aujourd'hui.

Signé DANir.i.r. Manix.

Présenté à l'enregistrement présidial, le 7 janvier 1848.

A S. E. M. le comte Louis Palffy d'Erdod , gouverneur des provinces vénètes ,

Instance de Danielc Manin ci-domicilié à Saint-Luc, demandant la coopération du gouvernement pour que l'ordre matériel ne soit point troublé.

REMERC1MENTS DE MANIN A LA CONGREGATION CBNTRALE. — NOUVEL EXPOSÉ DES PRINCIPAUX RESOINS ET DÉSIRS DU PAYS.

Illustre congrégation centrale venète,

Puisque mon humble voix a été écoutée avec bienveillance, et que les représentants nationaux vénètes ont, eux aussi, compris la gravité de l'état actuel des choses, et résolu d'en faire sans retard le sujet de leurs plus sérieuses éludes, afin de sauver la patrie d'un danger imminent, de la conduire à de meilleures destinées, je sens que j'ai encore deux devoirs à remplir.

Le premier est celui de reconnaître que le plus grand nombre des députés centraux vénètes se sont dignement comportés dans la mémorable séance du 5 janvier, et qu'ils ont droit, par cela même, aux plus vifs remercîmenls , remercîments que d'une àme sincère et émue je leur adresse en ce moment.

L'autre devoir est plus sévère. J'ai dit dans ma note du 21 décembre dernier que les citoyens lombards-vénitiens ont beaucoup de vrais besoins et de juntes désirs. Je dois maintenant justifier mon assertion, en exposant quels sont véritable-

ment, h mon avis, les principaux besoins et 1rs principaux ■ Irsirs de la nation; quelles sont les réformes que l'état des choses exige, et que l'opinion publique réclame.

Avant tout, il faut que les lois souveraines, régulièrement publiées, soient loyalement observées par tous et toujours : qu'il soit reconnu non-seulement comme droit, mais comme devoir, de désobéir aux lois non publiées, — et qui par conséquent ne sont pas des lois — , à des ordres de sujets (ministres ou huissiers) qui ne se conforment pas strictement à la loi même : qu'il soit reconnu non-seulement comme droit, mais comme devoir, d'empêcher que l'arbitraire de celui qui est chargé de les faire observer soit substitué à la volonté souveraine et la domine. Que toute loi secrète disparaisse donc, tout décret, toute notification, toute circulaire, toute instruction, tout avis, etc., par lesquels des sujets du plus haut rang comme du moindre osent abroger les lois souveraines publiées, ou y faire des appendices, des mutilations, des altéralions, des modifications.

Surtout il convient que les lois constitutives de ce royaume, données en 1815, soient de fait loyalement remises en vigueur, suivant la lettre et l'esprit. D'après ces lois :

a) Notre nationalité devait être respectée.

b) Les territoires lombards -vénitiens devaient former un royaume séparé, et non une province, bien moins une bourgade de Vienne.

c) Nous devions être gouvernés suivant notre caractère et nos mœurs.

d) Nous devions avoir une représentation nationale vraie.

c) Nous devions avoir une presse modérément libre, qui pût contrôler et éclairer les chefs du gouvernement et les représentants de la nation.

Dans ces lois constitutives se trouvaient les germes d'une amélioration sociale raisonnable qui pouvaient, en se développant peu à peu, régler les lois d'après la marche progressive de notre civilisation. Mais depuis 1815, trente-deux ans se sont écoulés, et ces germes ne se sont point développés : au contraire, pendant que la civilisation avançait, la législation reculait, sinon strictement au point de vue du droit, à coup sûr au point de vue du fait. De là nul progrès : ces germes précieux furent négligés. Celui qui aurait parlé des lois con-

stitutives de 1815, aurait été regardé comme un maniaque ou un fade archéologue.

Il nous faut aujourd'hui regagner le temps perdu, et sous la puissante pression des dangers présents ne pas seulement remettre en vigueur les lois constitutives de 1815, suivant là lettre et l'esprit, mais donner tout d'un coup aux germes précieux qu'elles renferment le développement auquel ils seraient arrivés graduellement dans les trente-deux ans écoulés, s'ils n'eussent été négligés. — Conséquemment :

1. Que le royaume lombard-vénitien soit un royaume séparé et distinct, un royaume vraiment national et italien, avec un monarque autrichien. Qu'un vice-roi, assisté d'un conseil des ministres, représentant le monarque, soit revêtu des pouvoirs actuels des dicastères auliques devienne; qu'il en soit tout à fait indépendant et ne relève que du souverain.

2. Que l'armée soit entièrement italienne et la marine militaire entièrement italienne ; que toutes les troupes italiennes restent dans le royaume, que les autres en soient rappelées.

3. Que les finances soient distinctes ; qu'après avoir prélevé une contribution annuelle, fixe, pour les frais généraux de la monarchie, le reste des revenus soit employé au profit du royaume. Il n'est pas juste que notre argent passe à des dépenses qui ne nous profitent en rien, serve à soutenir don Miguel en Portugal, don Carlos et son fils en Espagne, le Sunderbund en Suisse et ce qui s'ensuit.

4. Que la dette publique du royaume soit réduite d'après les traités et la patente du 27 août 1820.

5. Que les attributions des congrégations provinciales soient étendues. Que des deux congrégations centrales on forme une diète du royaume chargée de vérifier le budget annuel, de voter les impositions, les emprunts et les nouvelles lois.

6. Que les lois électorales soient réformées de manière que le droit d'élection et l'éligibilité soient notablement élargis. Que les employés royaux ne puissent être ni membres ni présidents des congrégations ou de la diète. Que leurs séances soient publiques.

7. Que la pernicieuse tutelle qui pèse sur les administrations communales soit supprimée ou notablement adoucie.

8. Que la procédure pénale soit réformée : qu'il y ait défense, oralité, publicité, jurés.

9. Qu'on tasse une loi qui détermine les attributions de la police et qui en arrête l'arbitraire. Qu'on régularise par des lois l'exercice de la force publique afin d'en empêcher et d'en punir les abus.

10. Que la presse soit libre : la censure préventive abolie, et remplacée par une loi pénale modérément répressive.

11. Qu'on forme une garde civique qui, seule, peut servir efficacement au maintien de la tranquillité publique, parce qu'elle est respectable et respectée.

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