GRAVE INSULTE AU CONSUL DE FRANCE EN AVRIL 1827 — LE RLOCUS
— TENTATIVE SUPRÊME DE L'AMIRAL DE LA BRETONNIÈRE — INJURE AU PAVILLON FRANÇAIS.
Dans les premiers jours du mois d'août 18:29, au uiometil où le roi Charles X appelait au pouvoir le prince de Polignac, la question d'Alger, après avoir préoccupé pendant plusieurs années le gouvernement et les Chambres, était posée devant l'opinion ; une expédition militaire devenait inévitable. Il ne s'agissait pas seulement d'obtenir réparation d'une injure grave laite au drapeau français; il fallait encore mettre un terme aux actes de piraterie qui désolaient périodiquement l'Europe, depuis qu'au seizième siècle les Turcs étaient devenus les mailres sur ce point de la côte africaine.
A cette époque, deux aventuriers musulmans, les frères Barberousse, s'étaient emparés d'Alger, y avaient établi leur domination sur les Arabes. Après en avoir chassé les Espagnols, ils y fondaient bientôt un empire qu'ils eurent l'habileté de placer sous la suzeraineté de la Porte, et qu'ils léguèrent à leurs héritiers, l'ayant gouverna successivement .l'un sous le nom de Baba-Aroudj, l'autre sous le nom de Khaïr-el-Dinn. Rien de plus dramatique que ces débuts des deys d'Alger. Le règne des deux premiers se résume en aventures sanglantes et en meurtres quotidiens. Ils furent les véritables fondateurs de ce nid de corsaires qui allait rester debout pendant plus de trois cents ans, ainsi qu'une menace permanente de la barbarie contre la civilisation chrétienne.
Après eux, était venue une longue suite de deys, pirates
H leur exemple, sortis pour la plupart de la terrible milice des janissaires de Constantinople, et dont l'insatiable ambition, après avoir trouvé son prix dans une élévation de hasard due à un crime, trouvait presque toujours son châtiment dans une mort violente par laquelle ils pouvaient apprendre, au déclin de leur vie, que celui qui a tué par l'épée périra par Tépée. Pendant trois siècles, toute fin de règ:ne à Alger fut le fruit d'un assassinat. Le père Gomelin, membre d'un ordre de Kédeniptoristes, en fournit une saisissante preuve dans la relation d'un des voyages qu'il fît à Alger, en exerçant son héroïque ministère. Il raconte qu'en 1720, sur six deys qui avaient gouverné la régence depuis le commencement du siècle, quatre avaient été empoisonnés, étranglés ou poignardés; le cinquième n'avait sauvé sa vie qu'en abdiquant; le sixième seul était mort de sa bonne mort, fait assurément extraordinaire aux yeux de ses sujets, puisqu'après son trépas, ils le vénéraient comme un saint, en souvenir de la protection qui l'avait préservé d'une fin analogue à celle de ses prédécesseurs.
Il est aisé de deviner qu'un gouvernement ainsi constitué devait être pour l'Europe un sujet d'inquiétude et d'effroi. De ce port d'Alger, véritable repaire de bandits, partaient ces corsaires qui, armés en guerre, tenaient la Méditerranée, y donnaient la chasse aux chrétiens, poussaient l'audace jusqu'à débarquer tout a coup sur les côtes d'Espagne ou d'Italie, pénétrant à trois ou quatre lieues dans les terres, y opérant, parmi les populations, des razzias de jeunes filles qu'ils allaient vendre aux harems de Constantinople, d'enfants et d'hommes qu'ils envoyaient en esclavage à Alger.
JSotre littérature s'est inspirée souvent du souvenir des exploits des Barbaresques, comme on les appelait. Il suffit d'ouvrir les recueils de contes de la renaissance pour constater l'influence que la terreur des pirates algériens exerçait sur les mœurs des populations méridionales de l'Europe. Qui n'a lu ces touchants récits où l'on voit de beaux
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romans d'amour brusquement interrompus par l'arrivée des corsaires, les amantes éplorces envoyées dans quelque sérail et retrouvées plus tard, après d'étourdissantes aventures, par ceux aux mains desquels elles avaient été ravies? Ces contes, variés à l'infini et images fidèles du temps, n'ont rien d'exagéré. C'est par milliers que l'ou comptait les malheureux arrachés à leur foyer et entraînés en captivité ainsi qu'un vil bétail.
Ce lut notamment le sort de l'immortel auteur de « Don Quichotte », qui resta pendant cinq ans en esclavage à Alger et ne dut sa délivrance qu'à ces religieux dont nous parlions tout à l'heure, qui sous le nom de pères de la Miséricorde, pères de la Rédemption, pères de la Merci, consacraient leurs ressources, leur intelligence, leur vie même au rachat des chrétiens. Ce l'ut aussi le sort de notre poète comique Regnard.
Tels étaient les exploits des pirates d'Alger, contre lesquels les princes de la chrétienté demeuraient impuissants. Ils les troublaient ta ce point que lorsqu'en 1571 François d'Alençon, quatrième fils de Catherine de Médicis, songeait à se rendre en Angleterre, afin de demander la main d'Elisabeth, son frère Charles IX s'ell'orçait de le détourner de ce voyage, en lui faisant observer qu'il s'exposerait à se faire enlever par les Rarbaresques ({ui s'étaient déjà montrés dans la Manche et exigeraient une lourde rançon pour prix de sa liberté.
La répression que méritaient de si grands méfaits se fit longtemps atteiulre. Charles-Quint l'essaya le premier, sans y réussir. Louis XIV fut plus heureux; mais ce n'est qu'après avoir fait bombarder Alger à trois reprises, par Tourville, Duquesne et le maréchal d'Estrées, qu'il obtint du dey la |)romesse de respecter désormais les bâtiments et les sujets français, — promesse (jui fut tenue jusqu'à la Révolution, oubliée ensuite, si bien oubliée (ju'au coinnuMicement de ce siècle, on voit le premier consul Ronapai'le menacer la
régence dune invasion de quatre-vingt mille liuuiaies et, devenu empereur, envoyer sur la côte algérienne un officier du génie, le commandant Boutin, avec l'ordre de faire une reconnaissance de la ville d'Alger, de ses défenses, de ses environs, en vue d'une descente et « d'un établissement définitif )) dans ce pays. La menace était grave dans la bouche du ^ conquérant de l'Egypte. Heureusement pour la régence, les guerres du continent en empêchèrent la réalisation. Après trois cents ans d'une fortune insolente, Alger pouvait se croire au-dessus de tout etïort humain.
Les événements qui suivirent étaient de nature à la fortifier dans cette illusion. Vainement, en 1815, le congrès de Vienne déclara qu'il serait mis un terme à l'esclavage des chrétiens enlevés par les corsaires d'Alger, de Tunis et de Tripoli; vainement, en 1816, l'Angleterre envoya dans la Méditerranée des forces considérables sous le commandement de lord Exmouth, qui bombarda la ville et incendia une partie de la flotte du dey; vainement, en 1818, le congrès d'Aix-la-Chapelle renouvela les déclarations du congrès de Vienne et, pour en assurer l'exécution, exigea l'abolition de la course et du droit de visite; vainement enfin, en IHM, l'Angleterre formula de nouvelles exigences et tenta de les I imposer à l'aide d'un nouveau bombardement, la régence d'Alger n'en resta pas moins puissante et redoutable ; elle n'en refusa pas moins d'obéir, même quand Tunis et Tripoli s'étaient déjà soumis à la volonté des grandes nations, n'en continua pas moins à courir sus aux pavillons des Etats qui ne lui payaient pas tribui, à procéder à la visite arbitraire et violente des bâtiments de commerce pour examiner les passeports et distinguer ses amis de ses ennemis. Ces forbans faisaient la loi à l'Europe ; l'Europe la subissait, et la fière Angleterre elle-même se voyait contrainte, en 18:24, de retirer son consul, dont le dey avait exigé le rappel, à en accréditer un nouveau auprès de lui après avoir voulu vainement lui imposer l'ancien.
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Quoiqu'une attitude si hautaine, quoique tant de crimes commis à la face du monde civilisé fussent de nature à exaspérer sa patience, à hâter l'heure où, refusant de subir plus longtemps des exactions odieuses, il entreprendrait de détruire ce boulevard de la barbarie musulmane, on peut apprécier par les faits ([ui viennent d'être résumés l'imperturbable conhance que la régence d'Alger était en droit de conserver. Autour d'elle, tout avait changé; en trois siècles, les sociétés s'étaient transformées sous l'effort de la science et du progrès; elle seule restait tidèle à son passé, fermée a toute influence civilisatrice, continuant à ne vivre que de brigandage, telle enfin qu'on a pu dire qu'entre son fondateur Baba-Aroudj et le dernier de ceux qui lui succédèrent, Hussein-Dey, il n'y a pas de distance morale; Hussein- Dey était bien l'héritier immédiat du premier pirate algérien. Mais déjtà le terme de cette monstrueuse puissance était tixé; le moment approchait où cette œuvre des temps allait disparaître en six semaines et demeurer à jamais anéantie. Ce devait être l'honneur du gouvernement de la Restauration de porter le fer et le feu dans cette association de malfaiteurs, d'en balayer les vestiges et de fonder à sa place une colonie dont la conquête reste pour notre pays une indestructible gloire, parce qu'elle a été non pas le triomphe de la force brutale sur des opprimés et des faibles, mais le triomphe de la force morale sur la barbarie.
L'origine des diflicullés spéciales à la France qui éclatèrent en IS^il entre le gouvernement du roi et le dey d'Alger, et vinrent se grefler sur les griefs généraux, communs à l'Europe chrétienne, remontait au temps de l'invasion des Turcs en Afrique. Quand ils y étaient arrivés, ils avaient trouvé sur le littoral des établissements français où les Arabes venaient vendre leurs produits, au maintien desquels les coïKiuérauts avaient consenti moyennant une redevance annuelle qui s'élevait en 1790 à quatre-vingt-dix mille francs. Les désastres de notre marine sous la Révolution et au com-
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mencement de l'empire, avaient lait passer eu 1807 ces établissements aux mains des Anglais. Ils les gardèrent pendant dix ans, c'est-à-dire jusqu'au jour où le dey Omar, irrité contre la Grande-Bretagne par le bombardement qu'avait commandé lord Exmouth, reprit les concessions, les offrit à la France moyennant un tribut de trois cent mille francs, que son successeur, mieux disposé pour elle, ramena bientôt au chiffre de 1790, sur la preuve qui lui fut fournie que nos établissements avaient grand'peine à se relever de l'état déplorable auquel les avait réduits la possession britannique. Mais cet état de choses ne devait pas être de longue durée; l'avènement du dey Hussein, qui succéda en 1818 a Ali-Klmdja, mort de la peste, remit tunt m question.
A peine sur le trône, Hussein-Dey manifesta le dessein d'augmenter la somme des redevances payées par la France. Des négociations s'engagèrent à cet effet entre lui et le consul de France, M. Deval. Comme ses devanciers, Hussein-Dey était un aventurier énergique et habile â qui son audace avait donné le pouvoir. Enfermé dans son palais, la Casbah, entre ses femmes et ses familiers, il contenait d'une main ferme ses voisins les beys d'Oran, de Constantine et de Titteri, ses janissaires toujours prêts à la révolte, bien que son élévation fût leur œuvre, et les tribus arabes qui cherchaient à secouer le joug des Turcs. Se croyant invincible dans sa capitale savamment fortifiée à la suite du bombardement de 1816, il entendait continuer la politique d'exigences et de bravades qui avait réussi à ses prédécesseurs. H apporta ces sentiments dans les négociations entamées avec M. Deval ; plus d'une fois, elles dégénérèrent en querelles âpres et violentes dont les historiens de la conquête nous ont conservé le récit. Enfin, après une durée de plus de deux ans, elles se dénouèrent, en 18:20, par une convention qui régla le taux des redevances à deux cent vingt mille trancs.
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Mais cette affaire n'était pas la seule qui créât des difficultés entre la France et Alger. Le dey réclamait encore an iionvernement du roi le montant de fournitures faites en 171)8 à l'armée d'Egypte par deux juifs algériens auxquels ses prédécesseurs s'étaient peu à peu substitués. Cette créance, tour à tour exagérée et contestée, avait donné lieu à de longs pourparlers. En 18:20, les Chambres françaises l'avaient inscrite au budget pour une somme de 7 millions, en stipulant toutefois, conformément à l'acte transactionnel qui en avait fixé le chiffre, une réserve expresse en faveur des créanciers des fournisseurs. Cette réserve avait eu pour conséquence de retenir dans les caisses du trésor français environ deux millions cinq cent mille francs, montant d'oppositions diverses formées entre ses mains et sur lesquelles les tribunaux étaient appelés à prononcer.
Ignorant de nos lois comme des règles de notre comptabilité publique, Hussein-Dey s'irrita des retards opposés à ses réclamations. Il fit entendre des sommations impertinentes, manifesta sa colère en ordonnant des perquisitions dans la maison du consul de France à Bone, sous prétexte ([ue cet agent était soupçonné de fournir de la poudre et des balles aux Kabyles insurgés; enfin, il lâcha de nouveau ses bâtiments corsaires dans la Méditerranée, attaquant tour à tour un navire romain protégé par la France, un navire français du port de Bastia et le bateau-poste faisant le service entre Toulon et la Corse.
L'envoi de deux vaisseaux de guerre dans les eaux d'Alger l'obligea à désavouer la conduite de ses corsaires à l'égard (lu pavillon français; mais, persistant à déclarer que le bâtiment romain était de bonne prise, il ne voulut mettre en liberté que l'équipage. En même temps, s'imaginant que les contretemps dont il se plaignait étaient l'œuvre de M. Deval, l'accusant de retenir ses lettres'et les réponses des ministres du roi, il exigea le rappel immédiat du consul, que ceux-ci refusèrent d'ailleurs de lui accorder, bornant momentané-
meut à ce refus la répressiou d'impertiucnces avec lesquelles ils étaieut résolus d'en finir aussitôt qu'ils seraient sortis des difficultés que créaient au cabinet Yillèle les affaires d'Espagne et l'insurrection de la Grèce contre l'empire ottoman.
Les choses en étaient là quand, au mois d'avril 18:27, la veille de la fête du Baïram, M. Deval se présenta selon l'usage à la Casbah pour complimenter le dey. Celui-ci, sans lui laisser le temps de parler, reprit ses vieux griefs, les fit valoir avec force, se plaignit en dernier lieu que le ministre des affaires étrangères de France n'eût pas répondu à une lettre qu'il lui avait précédemment adressée, ce J'ai eu l'honneur de vous en porter la réponse, aussitôt que je l'ai reçue, répondit M. Deval. — Pourquoi ne m'a-t-il pas répondu directement? s'écria Hussein-Dey. Suis-je un manant, un homme de boue, un va-nu-pieds ? Mais, c'est vous qui êtes la cause que je n'ai pas reçu la réponse de votre ministre; c'est vous qui lui avez insinué de ne pas m'écrire! Vous êtes un méchant, un infidèle, un idolâtre! » Se levant alors, il porta à M. Deval, avec le manche de son chassemouches, trois coups violents sur le corps et lui ordonna de se retirer.
M. Deval n'obéit pas sur-le-champ; il voulut répéter ({uii avait transmis fidèlement au ministre du roi la lettre du dey. Mais celui-ci riaterrompit; proférant de nouvelles menaces, il lui enjoignit de nouveau de sortir. Rentré au consulat, M. Deval écrivit à son gouvernement pour lui faire connaître ce qui venait de se passer. « Si votre excellence, disait-il au ministre des affaires étrangères, en terminant son récit, ne veut pas donner à cette affaire la suite sévère et tout l'éclat qu'elle mérite, elle voudra bien au moins m'accorder la permission de me retirer par congé. »
La réponse ne se fit pas attendre. Le gouvernement du roi prescrivait à son représentant de demander des excuses immédiates, et, s'il ne les obtenait pas, de quitter Alger.