‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 22 sur 177 · ÉNERGIE DES PRINCES ET DE LA DUCHESSE D'A^GOULÉME · texte numérisé non relu

ÉNERGIE DES PRINCES ET DE LA DUCHESSE D'A^GOULÉME

Ainsi que nous l'avons dit, le prince de Talleyrand avait quitté Paris le 15 septembre pour se rendre à Vienne, où le congrès des puissances européennes était au moment de s'ouvrir. Il s'agissait, on s'en souvient, de se partager les territoires et les peuples détachés de la France par le traité de Paris. Une clause de ce traité obligeait le gouvernement français à adhérer aux arrangements qui seraient arrêtés entre les parties contractantes. Aussi, quoique appelé à prendre part aux délibérations, il ne semblait pas que ce gouvernement pût y exercer une grande influence, non dIus qu'y tenir un rôle important. Les instructions données à M. de Talleyrand devaient donc être vagues 'et brèves,rester subordonnées aux circonstances et à ce qu'elles lui permettraient de faire. Il possédait la confiance du roi, qui se plaisait à reconnaître en lui plus d'expérience diplomatique, plus de connaissances spéciales, plus d'habileté qu'il n'en possédait lui-même. Il partit investi, en quelque sorte, d'un pouvoir sans limites.

On se borna à lui recommander de tout faire pour obtenir que le roi de Saxe, en qui les puissances voulaient châtier le fidèle allié de Napoléon, et dont la Prusse, qui le retenait prisonnier à Berlin, convoitait les États, ne lut pas dépossédé ; que Mural, au contraire, fût expulsé du royaume de Naples, et ce royaume rendu aux Bourbons de Sicile. Louis XVIII n'avait au cœur que ces deux questions, et, bien qu'il n'igiio-

ràt pas que Fempereur de Russie entendait s'approprier la Pologne, que l'Autriche voulait l'Italie, et le roi de Prusse, la Saxe, il se résignait par avance à tout ce qui ne touchait pas directement son peuple, comptant, pour empêcher l'accomplissement de ces grandes iniquités, moins sur l'habileté de son plénipotentiaire que sur les rivalités des négociateurs entre eux. Les vainqueurs avaient à se partager trente-deux millions d'hommes. Il appartenait au gouvernement français d'empêcher que ce partage fût par trop arbitaire, et tout au moins de protester, s'il ne pouvait y réussir.

Ce fut l'honneur de M. de Tallcyrand de le comprendre, de comprendre aussi que, s'il lui était interdit de formuler des revendications pour la France, il pouvait, en son iionij se faire le défenseur des humbles et des faibles, prendre ainsi dans le congrès une situation et une autorité que, d'ailleurs, son nom et son passé lui assuraient.

Il arriva à Vienne le 23 septembre. Hôtes de l'empereur d'Autriche, le tsar, les rois de Prusse, de Danemark, de Bavière et de Wurtemberg s'y trouvaient déjà, ainsi qu'un grand nombre de petits princes qui venaient y plaider la cause de leurs intérêts. Lord Casllereagh, qui tenait dans les affaires européennes une place importante, représentait l'Angleterre, accompagné de trois diplomates; il fut un peu plus tard remplacé par le duc de Wellington; M. de Nesselrode et M. de Stackelberg représentaient l'empereur de Paissie; M. de Metternich, l'empereur d'Autriche; MM. de Ilardemberg et de Humboldt, le roi de Prusse ; M. de Labrador, le roi d'Espagne. Tous les États avaient ainsi, sans exception, grands et petits, un délégué au congrès.

Le pape y avait envoyé l'illustre cardinal Consalvi. Après avoir mis le prince régent d'Angleterre dans les intérêts du Saint-Siège, le cardinal s'était fait précéder d'une note par laquelle il réclamait les trois Légations, Avignon, le conitat Yenaissin, le duché de Bénévent, la ville de Ponte-Corvo et son territoire, c'est-à-dire tout ce que le

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pouvoir toniporpl nvail perdu par lo Iraifé de Tolentino. Il laisaif même alliisiion aux prétendus droits du pape sur les duchés de Parme et de Plaisance, déjcà donnes à l'impératrice Marie-Louise. Mais la plupart de ses réclamations étaient de pure forme, et, en fait, il n'en était de sérieuse que celle qui concernait les Lés,^ations, Ponte-Corvo et le duché de Bénévent.

Le congrès à peine réuni, l'habileté du négociateur français eut lieu de se manifester. La Russie, l'Angleterre, la Prusse et l'Autriche avaient trouvé bon de s'improviser directrices souveraines du congrès, et de décider qu'elles prononceraient seules sur les résolutions à prendre; qu'elles les discuteraient ensuite avec la France et l'Espagne, sauf à les soumettre, quand l'accord serait fait, aux autres puissances représentées. Averti par le diplomate espagnol de cette prétention léonine, M. de Talleyrand n'hésita pas à protester el ta revendiquer pour les huit gouvernements signataires du traité de Paris, c'est-à-dire pour ceux qui viennent d'être nommés, et, pour la Suède et le Portugal, un droit analogue à celui ([ue (pialre d'entre eux entendaient s'arrc^ger. En dépit des réponses irritées que provoqua d'abord sa réclamation, il sut la maintenir, faire comprendre que si la France était vaincue, elle ne l'était pas au point de ne pouvoir, de concert avec les petits Étals dont elle défendait les intérêts en même temps que les siens, s'opposer à des décisions arbitraires; et tant était puissant le prestige de la France, même au lendemain de ses défaites, qu'il eut gain de cause. Les huit puissances formèrent un comité central qui devait préparer les solutions et les faire agréer ensuite par les autres négociateurs.

Le congrès s'ouvrit officiellement le I" novembre. Après leurs travaux du jour, ses membres se reti'ouvaient le soir dans les salons des souverains ou de quelqu'un d'entre eux ; car les fêtes se succédaient, comme pour apaiser à la fin de chaque conférence les dissentiments qu'elle avait fait éclater.

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Les questions de Pologne et de Saxe furent les premières .posées et les plus difficiles à résoudre. Après avoir promis formellementla reconstitution du royaume de Pologne, le tsar, qui entendait imposer despotiquement sa volonté à Vienne, comme il l'avait imposée à Paris, voulait maintenant le duché de Varsovie tout entier; et comme il ne pouvait réaliser ce désir qu'au détriment de la Prusse, il l'avait déjà dédommagée en lui donnant le royaume de Saxe, dont il disposait sans l'assentiment du congrès. On peut supposer qu'il espérait celui de la France. Mais son espoir fut trompé. M. de Talleyrand, àqui le roi avait envoyé des instructions complémentaires, déclara que si, pour s'approprier le duché de Varsovie, l'empereur Alexandre avait hesoin d'une transaction à offrir à la Prusse, cette transaction ne pouvait se faire aux dépens de la Saxe. Il le dit avec l'énergie d'un diplomate qui sait que son gouvernement ne redoute pas la guerre.

Il trouva d'ahord des auxiliaires dans tous ces petits princes allemands h qui l'agrandissement de la Prusse ne pouvait plaire, plus tard dans l'Angleterre et l'Autriche, qui ne supportaient qu'impatiemment les procédés tyranniques du tsar. Par un trait de génie, il constitua au sein même du congrès, à l'insti de l'empereur de Russie et du roi de Prusse, une puissante alliance contre eux. Le 3 janvier 1815, un traité secret fut signé entre la France, l'Angleterre et l'Autriche, auquel adhérèrent la Bavière, le Hanovre, les Pays-Bas et la Hesse-Darmstadt, dont le but était de s'opposer aux desseins du tsar, mais qui avait un résultat bien autrement considérable, puisqu'il brisait la coalition.

L'empereur Alexandre ne connut que plus tard l'existence de ce traité. La minute en fut trouvée aux Tuileries par Napoléon au retour de l'île d'Elbe; il s'empressa d'en donner connaissance à l'ambassadeur russe, avec l'espoir de détacher le tsar de la cause de ses ennemis. Ce n'est donc point par la crainte de l'alliance qui s'y trouvait sanctionnée que ce prince finit par se rendre aux observations de M. de Talley-

rand; ce fut plutôt pour ne pas rejeter l'Europe dans une conllaiiration nouvelle, et aussi pour ne pas déplaire à la France, de laquelle il cherchait d'autant plus à se rapprocher, qu'il poursuivait depuis Paris l'idée d'un mariage entre sa sonir, la grande-duchesse Anne, et le diic de Berry.

Un arrangement intervint. Réduite d'un tiers, la Saxe fut rendue à son roi, et ce qu'on lui prenait, incorporé à la Prusse en même temps que le duché de Posen et les territoires sur les deux rives du Rhin. Les Pays-Bas eurent le Limbourg et le Luxembourg. En même temps, le Saint-Siège obtenait la restitution du duché de Bénévent, du territoire de Ponte-Corvo et les trois Légations. Il avait été question d'en distraire une et de la donner à Marie-Louise, h laquelle on aurait pris alors les duchés de Parme et de Plaisance pour les réunir au grand-duché de Toscane et reconstituer l'ancien royaume d'Étrurie, détruit en 1807 par Napoléon. Le cardinal Consalvi, d'accord avec M. de Metternich, démontra qu'il n'était ni convenable ni habile de créer deux injustices nouvelles pour en réparer une, et ce projet n'x3ut pas de suite.

Ainsi, comme l'Allemagne, l'Italie se reconstituait. L'Autriche s'y taillait la part du lion, y reprenait la Lombardie et la Vénétie, imitant l'Angleterre, la Prusse et la Russie, qui ne songeaient qu'à s'agrandir, comme elle, au détriment des petits États.

Restait la question napolitaine. La France, on l'a vu, demandait la déchéance de Murât et la restauration des Bourbons. Mais les alliés étaient engagés envers le roi de Naples, — l'Autriche avait conclu même un traité avec lui ; — ils ne pouvaient oublier que, désertant, au commencement de 1814, la cause de Napoléon, Murât avait secondé leurs efforts pour détruire la puissance impériale. La question fut longuement examinée et débattue, et quand arrivèrent les Cent jours, elle n'était pas encore résolue. Mural ne fut abandonné par l'Autriche que quand il l'eut trahie avec l'espoir d'agrandir

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son royaume, comme il avait, pour le conserver, trahi l'empereur.

Telle est, exposée à grands traits, Tnenvre du congrès de Vienne. 11 convient d'ajouter (jue, dans ce congrès, futremis en honneur l'art de la diplomatie, un peu oublié depuis 1701, c'est-à-dire pendant ces années durant lesquelles on avait perdu l'habitude de négocier; où, au lendemain d'une bataille, le vainqueur imposait durement sa domination aux vaincus ; où l'on bâclait à la bâte un traité qu'on signait à côté d'un canon, sans se demander si les conditions qu'il stipulait pourraient être maintenues. A Vienne, les anciennes traditions furent renouées , et l'Autriche , célébrant cette grande solennité, fit aux illustres négociateurs un accueil digne d'elle et d'eux.

Mais tant de grandeur extérieure, tant de splendeurs éclatantes ne peuvent faire oublier que les traités de Vienne consacrèrent de grandes injustices ; que ceux qui les signèrent eurent le tort de ne songer qu'à s'arrondir au détriment du voisin, de ne s'inquiéter ni des besoins, ni des aspirations, ni des intérêts des peuples ; de laisser dans une situation asservie ou humiliée une partie de l'Italie ; de maintenir le dépouillement inique de la France. La Révolution française avait passé sur le monde; la démocratie était née, elle allait envahir peu à peu les sociétés, et ces fins diplomates semblaient fermer les yeux, croyant avoir fait une œuvre admirable, parce qu'ils contractaient la sainte alliance pour défendre leurs arrangements^ ne voyant pas que, loin de résoudre les difficultés léguées par Napoléon à l'Europe, ils les aggravaient par le désordre et la contradiction de leurs idées, sans fonder rien de stable.

Plusieurs d'entre eux en avaient le sentiment. « J'ai recueilli de leur bouche, écrivait alors le cardinal Consalvi, des aveux pleins de sinistres prévisions. On espère dominer la révolution en la comprimant on en la forçant au silence, et la révolution déborde môme au milieu du congrès... Nous

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