‹ Histoire de la restauration, 1814-1830Chapitre 55 sur 177 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

dans le message, elle dit : <( Sire, c'est notre devoir de solliciter votre justice contre ceux quiontmis le Irùne en péril. Votre clémence a été presque sans bornes. Nous vous supplions de laire enfin que la justice marche où la clémence s'est arrêtée. »

Le ministre crut donner suffisamment satisfaction à cet appel en proposant plusieurs lois répressives : une punissant les cris séditieux et les provocations à la révolte; une autre déterminant des mesures de sûreté générale ; nne troisième enfin établissant des cours prévôtales pour juger les crimes politi(iues. La discussion de ces lois mit aux prises les ardeurs des ultra-royalistes et les résistances des modérés.

Une proposition ayant pour objet la suspension de l'inamovibilité de la magistralure pendant le temps nécessaire à une réforme permettant d'en expulser les juges qui avaient conservé leur siège pendant les Cent jours, accusa ces divisions. La Chambre des députés vota celte loi; la Chambre des pairs la repoussa. Alors, commencèrent à se former dans les assemblées les deux fractions qui allaient se disputer l'influence, l'une, composée des ultras, ne rêvant que représailles et retour ;i l'ancien régime; l'autre défendant sur le terrain monarchique les grands principes de la société moderne. La majorité du ministère était avec celle-ci; deux ministres inclinaient vers celle-là. Ce dissentiment engendra fréquemment îles difficultés dans le gouvernement.

C'est surtout dans la discussion de la loi d'amnistie que CCS divisions éclatèrent. L'ordonnance du ^i juillet dont il a été parlé plus haut, en dressant la liste des individus suspects, avait imprudemment réservé aux Chambres le droit d'augmenter cette liste. Elle tenait par conséquent la |)orle ouverte à des poursuites nouvelles; mais, en même temps, elle créait inqilicitenient, au profit de tous les individus non compris dans ces poursuites, une amnistie pleine et entière des crimes et délits commis pendant les Cent

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joui's. Vers la lin d'octobre, le bruit se répamli! ([ue le cabinet Richelieu allait consigner cette amnistie dans une loi destinée à empêcher de nouvelles proscriptions et à réguhiriser l'ordonnance du 2i juillet. Toutes les passions redoublèrent alors, surexcitées et tîévreuses.

On discutait, nom par nom, les listes jointes à l'ordonnance. On se demandait pourquoi P'ouché, un régicide, pourquoi Lanjuinais, qui avait présidé le Corps législatif, pourquoi d'autres encore n'y figuraient pas. On réclamait des mesures rigoureuses contre tous les individus mêlés de près ou de loin à l'œuvre napoléonienne. On souhaitait la mise en surveillance de tous les anciens membres des Chambres impériales; pour ceux d'entre eux qui avaient voté l'acte additionnel, on cherchait à faire prononcer l'exclusion des fonctions publiques; on se proposait d'exiger que, pendant une durée de cinq ans, les uns et les autres payassent deux fois les contributions, afin de porter une part plus lourde des charges que la seconde invasion imposait au pays. Toutes les rancunes que contenait la Chambre des députés sû sentaient provoquées, et parmi les royalistes qui la compos.uent, il s'en trouva un grand nombre disposés à résister au gouvernement s'il entendait, par une clémence trop étendue, en finir avec le passé.

Cette volonté de résistance se traduisit par ([uatre projets de lois émanant de l'initiative individnelle, par lesquels la majorité tenta de devancer les plans du cabinet. Le premier de ces projets avait pour auteur M. de Germiny; le second, M. Duplessis-Grenedan; le troisième, M. Hyde de Neuville; le quatrième enfin, M. de la Bourdonnaye. C'est ce dernier qui formula les propositions les plus violentes et, pour tout dire, les plus sanguinaires. S'il faut en croire M. Gnizot, malgré son royalisme excentrique et bruyant, M. de la Bourdonnaye avait, pour faire prévaloir ses idées, du tact, de riiabileté, de l'indépendance, une verve singulière. C'est lui (jui, après avoir déclaré (jue l'ordonnance du

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-2i juillet ôlait. un acte de faiblesse et de pertidie, une œuvre inconstitutionnelle et inexécutable, proposait d'exclure de raninistie les titulaires des grandes charges militaires et administratives de I empire, les généraux, les commandants de corps ou de place, les préfets de Napoléon, et enfin les anciens membres de la Convention qui avaient voté la mort de Louis XVI. « C'est en précipitant ces hommes superbes, disait-il, de la hauteur où leurs crimes les ont élevés, que vous donnerez des leçons utiles de modération et de vertu. De pareils hommes inspireraient quelque intérêt! Ce serait par la clémence qu'on voudrait les ramener! Non, pour arrêter leurs trames criminelles, il faut des fers, des bourreaux, des supplices; la mort, la mort seule peut effrayer leurs complices et mettre fin à leurs complots. »

La Chambre n'approuva pas ce langage : il dépassait la mesure de ses propres sentiments et ne renvoya (|ue pour la forme le i)rojet la Bourdonnaye, avec les trois autres, à une commission qu'elle chargea de préparer une loi définitive. Le duc de Richelieu soutint devant cette commission la politique du gouvernement, qui consistait à s'en tenir à rordonnance du 'li juillet, à n'excepter de l'amnistie que les individus désignés dans cette ordonnance et les membres lie la famille Bonaparte. Les commissaires s'étant étonnés que Fouclié ne fût pas compris parmi les hommes qu'il fallait poursuivre, il leur objecta que Fouché était couvert par son caractère d\incien ministre du roi et par la protection du duc de Wellington. Il trouva des arguments analogues pour d'autres personnages que la passion de la Chambre dénonçait tous les jours.

C'est dans ces circonstances que, défendant ramiiistic telle (lue le gouvernement la comprenait, il prononça ces mémorables paroles souvent citées, (|ui restent un litre d'honneur pour sa mémoire : « Kn vérité, je ne vous comprends pas avec vos haines , vos passions, vos ressentiments, qui ne peuvent amener que de nouveaux nuilheurs.

132 HISTOIP.E DE LA liESÏAURATION.

Je passe tous les jours devant l'hôtel qui a appartenu à mes pères ; j'ai vu les terres immenses de ma famille dans les mains de nouveaux propriétaires ; je vois dans les musées des tableaux qui lui ont appartenu; cela est triste, mais cela ne m'exaspère pas ni ne me rend inqilacable. Vraiment, vous me semblez quelquefois fous, vous qui êtes restés en France. »

Cette véhémente apostrophe resta sans réponse, car on ne peut appeler une réponse les paroles que prononça M. de Yillèle pour demander « une manière de gouverner plus rassurante », et pour traduire ces passions de l'extrême droite, dont il devait aussi devenir un jour la victime. Après bien des débats, il fallut renoncer à s'entendre. La commission voulait que l'exception, limitée par le projet de loi aux désignations du '24- juillet, s'étendît aux régicides, aux anciens députés qui avaient voté l'acte additionnel et aux grands coupaliles.

Le duc de Ilichelieu, d'accurd avec le roi et le cabinet, repoussa ces prétentions, et entiu, le "21 décembre, la discussion s'ouvrit. Elle fut vive et ardente. Peu de jours avant, grâce au dévouement héroïque de sa femme, le comte de LaValette, condamné à mort, était parvenu, comme nous l'avons dit, à s'échapper de sa prison et à fuir. Cet événement accrut les passions déjà déchaînées dans la Chambre. On se plut à y voir la preuve d'une conspiration contre laquelle le gouvernement ne voulait pas se défendre, et les débats se ressentirent de l'irritation causée par cette affaire. On entendit les orateurs de la droite, M. de la Tiourdonnaye notamment. 11 prononça les paroles les plus violentes; elles laissent planer sur cette discussion lointaine, qui révéla de grands orateurs, je ne sais ipioi de sinistre et de cruel qu'un profond dévouement à la royauté ne peut ni justifier, ni expliquer, dont la mémoire de M. de la Bourdonnaye est restée à jamais chargée.

C'est au cours de ce solennel débat ({u'un député encore

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