‹ Histoire de la Restauration 1814-1830Chapitre 2 sur 10 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Première Restauration

Libératrices SOUS l'impulsion de la République, conquérantes sous la main de Napoléon, les armées de la France avaient, de 1804 à 1813, fait peser sur l'Europe continentale une domination dont il n'y a pas eu d'exemple depuis les temps antiques de Rome. Cette domination avait humilié les souverains dans leur orgueil, et, chose plus dangereuse, blessé profondément les peuples dans leur patriotisme et leur nationalité. Tous n'attendaient que l'heure de prendre une terrible et trop légitime revanche. La désastreuse retraite de Russie en donna le signal. Les rois appelèrent les peuples à s'armer au nom de Tindé-

pendance et de la liberté ; les nations se levèrent contre l'oppresseur commun et se précipitèrent, irritées, sur les armées françaises. Pour lutter contre cette formidable coalition, d'abord au milieu de l'Allemagne insurgée, puis sur le sol même de la France envahie, Napoléon retrouva des inspirations militaires dignes de ses brillantes campagnes d'Italie. Mais rien n'arrêtait l'irrésistible avalanche : après chaque victoire il fallait reculer comme si c'eût été une défaite. Malheureusement aussi, lepolitique ne fut pas alors, dans Napoléon, à la hauteur du capitaine. Il fit mépris ou ne sut pas profiter des occasions qui lui furent offertes de conclure avantageusement la paix. Le 1" janvier 1814, la frontière française était franchie par les alliés, arrêtés plusieurs jours avec hésitation devant ce seuil héroïque, d"où, provoquée par eux, la Révolution s'était élancée victorieuse vingtdeux ans auparavant. Trois mois après, le 30 mars, les étrangers vainqueurs pressaient leurs bataillons au pied des hauteurs qui dominent le nordest de Paris, s'en emparaient après un combat où 23,000 soldats tinrent pendant treize heures contre deux cent mille ennemis auxquels ils tuèrent 14,000 hommes, et devenaient maîtres de Paris en vertu d'une capitulation signée par les aides de camp du maréchal Marmont, qui les y avait autorisés sur les instances des magistrats municipaux de Paris. Marmont avait énergiquement défendu la capitale, autant que le permettaient ses faibles ressources militaires; acculé au mur d'octroi, barrière insuffisante , noir de poudre, c-ilénué de fatigue, il avait d'abord conclu

une simple suspension d'armes, seul acte qu'il eût qualité pour signer, et il ne s'y était décidé que sur l'ordre écrit de Joseph Napoléon, chargé par Tempercur du commandement de Paris, ordre dont le maréchal avait différé l'exécution pendant plusieurs heures, jusqu'au moment où ses troupes succombaient, accablées sous l'effort des masses ennemies. Il ne s'était résolu à convertir l'armistice en capitulation qu'après de longues obsessions du corps municipal, de fonctionnaires et d'habitants notables qui craignaient de voir Paris livré à toutes les horreurs d'une prise de vive force. SiMarmont eût été à Essonne ce qu'il fut dans la journée du 30 mars, la mémoire de ce maréchal serait demeurée irréprochable devant l'histoire. Du moins, quelque graves qu'aient été ses fautes ultérieures, faut-il lui laisser l'honneur d'avoir vaillamment fait tout ce c{u'il était humainement possible de faire pour la défense de Paris. Mal renseignée, l'opinion publique, qui ignorait et l'imprévoyance du chef de l'empire, et la coupable défaillance des frères à qui il avait confié sa capitale, et l'incurie des fonctionnaires; l'opinion, qui ne comprenait pas que la capitale d'un grand Etat comme la France ne possédât ni moyens suffisants de défense, ni armes, ni approvisionnement? pour sa nombreuse population, l'opinion chargea de toutes ses réprobations le chef militaire qui subit une inexorable nécessité. L'histoire a le devoir de ne pas céder à ces emportements des colères contemporaines, et de rendre justice à celui qui, hier soldat intrépide, devait être le lendemain. . . le Marmont d'Essonne.

Le 31 mars 1814, les armées ennemies, les alliés, comme ils s'appelaient et comme bientôt les appelèrent les partisans des Bourbons, donnant à cette dénomination un sens anti-patriotique, les alliés firent leur entrée dans ce Paris où un ennemi vainqueur n'avait pas pénétré depuis les guerres du xv° siùcle. Ils déroulèrent leurs interminables colonnes le long des boulevards et des quais, comme pour frapper d'épouvante la population parisienne. Hélas!* il faut le dire, la population parisienne du 31 mars 1814 n'était plus celle qui avait fait les grands jours de la Révolution, le 14 juillet, le 10 août, celle qui avait donné l'élite de sa virilité aux armées de 1792 et de 1793. Dix ans de guerres continues lui avaient enlevé sa jeunesse, dispersée sur tous les champs de bataille de l'Europe, et, plus que cela, dix ans de despotisme l'avaient déshabituée do la vie politique et presque du patriotisme. Si quelques âmes frémissantes enviaient la résolution désespérée qui avait chassé Napoléon de Moscou, et fuyaient au fond de leurs maisons le spectacle du triomphe de l'étranger; si d'autres, en présence des phalanges ennemies, maudissaient l'im.puissance qui ne leur permettait pas d'imiter la résistance acharnée de Saragosse, beaucoup en étaient réduils à chercher une atténuation à ce grand désastre patriotique dans l'espoir que le retour de la liberté rachèterait ces jours de deuil. Mais d'autres aussi, trop nombreux, hélas! ne songeaient qu'à leurs intérêts personnels, préservés par la victoire de la coalilion. Quelques-uns, enfin, plus hardis ou

plus prévoyants, pensaient déjà au lendemain et préparaient, par une ovation à l'ennemi vainqueur, l'avènement d'un pouvoir nouveau destiné à recueillir l'héritage de l'empire, non tombé encore, mais mortellement frappé. C'était le groupe des royalistes, composé d'hommes fort connus dans les salons parisiens, mais, sauf un peutêtre, tout à fait inconnus à la masse de la population qui ne se souvenait pas même du nom des Bourbons.

Vingt et une années s'étaient écoulées depuis le jour où Louis XVI avait subi la juste peine d'actes qui en tout temps et en tous pays ont été réputés criminels; déjà même, en 1793, il y avait plusieurs années que les autres princes de la maison de Bourbon ne comptaient plus pour la France, sauf les princes de Condé, qu'elle connaissait comme les chefs d'une troupe de Français combattant pour l'étranger contre la patrie; des enfants de Louis XVI, l'un était mort captif au Temple sans avoir ému l'attention publique comme on a voulu le faire croire depuis, au nom de souffrances assez réelles pour n'avoir pas besoin d'être exagérées; l'autre, échangée contre des prisonniers français, était complètement oubliée. L'opinion était restée indifférente même à l'exécution du duc d'Enghien, qualifiée plus tard d'assassinat, contre toute justice, car s'il y eut violation du droit des gens à l'arrêter sur un territoire neutre, on ne fit que lui appliquer les lois alors édictées contre les actes que ce duc avouait avec une sorte d'ostentation.

Que, durant cette longue période de temps^

les deux frères de Louis XVI eussent entretenu des agents à l'intérieur même de la France; que le frère aîné ei^it, depuis 4795, pris et porté le nom de Louis XVllI; qu'en certaines circonstances il se fût donné la satisfaction d'écrire des lettres ou des manifestes pour revendiquer ou maintenir son litre royal ; qu'il eût successivement passé d'exil en exil, reculant toujours devant l'approche des armes françaises ; qu'enfin il eût tenu, en ces dernières années, une sorte de cour in partibus dans le petit village d'Hartwell en Angleterre ; tout cela, la France ne s'en était nullement inquiétée ; elle l'ignorait même profondément. Parmi les familles qui avaient été le plus redevables à l'ancienne monarchie, plusieurs s'étaient ralliées à l'empire et avaient accepté des charges de domesticité dans la nouvelle cour ; elles ont prétendu, depuis, avoir agi ainsi pour mieux servir le parti royaliste et mieux trahir la cause impériale : jactance d'ignominie qui n'était ni dans leur esprit, ni dans la vérité.

Mais, à côté et en dehors de ces félonies en partie double, il resta quelques hommes qui, pendant toute l'époque impériale, se contentèrent de vivre, attendant, sans prévoir, les événements que pourrait apporter l'avenir.

Les désastres des armées françaises en 1812 et surtout en 1813, l'invasion de la France en 1814 ranimèrent naturellement les espérances des princes exilés et de leurs partisans demeurés en France.

Le 1" janvier 1814, le prétendant d'Hartwell publia une déclaration dans laquelle il promettait

de maintenir les corps administratifs et judiciaires, de conserver en place tous les fonctionnaires ; d'interdire toute poursuite relative au passé, de garantir les grades, emplois, solde et appointements militaires ; d'abolir la conscription ; de laisser en vijueur le Gode civil. Il invitait le Sénat « à apercevoir la destinée glorieuse » qui l'appelaità devenir le premier instrument du » rélablissemeut de la monarchie légitime, et à » conquérir ainsi la plus solide comme la plus » honorable garantie de son existence et de ses » prérogatives. » On ne pouvait tenter les défections et les trahisons par un appât plus puissant offert à toutes les cupidités et à toutes les basses passions. L'appel ne devait être que trop écouté quelques mois plus tard.

Au mois de février suivant, le comte d'Artois entra en France par PontarUer, le duc d'Angoulême par Saint-Jean-dc-Luz ; l'un suivait l'armée russe, l'autre l'armée anglaise. Le duc de Berry passa d'Angleterre dans l'île de Jersey; mais comme, de ce côté, aucune armée étrangère n'avait pénétré sur le sol français, le duc attendit sur terre anglaise l'heure d'aborder en Bretagne, où l'on espérait réveiller l'esprit vendéen. ' Les mêmes causes qui déterminaient ces expéditions princières provoquaient des réunions, des conciliabules entre les royalistes restés en France. Mais ceux-ci, que ne protégeait pas encore la présence des ennemis victorieux, durent se montrer prudents; chaque comité reconnut qu'il fallait agir — mais ailleurs. On attendait que les alliés fussent arrivés; on agissait alors. Ce n'était

pas tout à fait sans péril. A Troyes, deux royalistes que surprit dans cette ville un retour offensif do Napoléon, forent passés par les armes. Cet exemple fat le seul; encore s'en fallut-il de peu qu'il ne fût pas donné : le contre-ordre arriva trop tard.

On a beaucoup reproché aux Bourbons d'avoir été ramenés par l'étranger. Le reproche n'est pas rigoureusement juste. Sans doute, les Bourbons sont rentrés en France et remontés sur le trône à la faveur de l'invasion ; mais, en s'armant contre Napoléon, en pénétrant sur le territoire de la France, aucun des souverains alliés n'avait la pensée de restaurer l'ancienne famille royale. Un seul parmi eux,rempereurd'Autriche, aurait pu songer à venger Marie- Antoinette ; mais, père de l'impératrice des Français, il devait être plus intéressé à maintenir la dynastie napoléonienne. Le prince régent d'Angleterre, qui avait seul manifesté quelque sympathie pour les Bourbons, lié par les exigences du gouvernement parlementaire, ne pouvait leur donner aucun témoignage officiel et devait suivre la politique commune des alliés. Or, longtemps même avant d'arriver en vue de la frontière française, les souverains coalisés avaient formellement et publiquement déclaré qu'ils faisaient la guerre non pas à la France, non pas même à Napoléon, mais seulement à l'ambition de Napoléon. Notre frontière francliie, la même déclaration avait été renouvelée; puis, toute tentative de négociation avec Napoléon ayant échoué , les souverains avaient déclaré qu'ils entendaient ne plus traiter

avec lui, mais qiie, lui excepté, les Français étaient libres de choisir tel gouvernement qu'il leur plairait : on n'excluait point par là le fils de Napoléon avec une régence. Il est même permis de croire que telle était l'éventualité prévue par les souverains en général et désirée par l'empereur d'Autriche particulièrement. En effet, la pensée d'une restauration des Bourbons, agitée auprès d'eux, avait trouvé le roi de Prusse fort indifférent et l'empereur de Russie très décidément hostile : Alexandre croyait les princes de l'ancienne maison royale parfaitement incapables de gouverner la France. Le premier ministre anglais, lord Castlereagh, et le commandant en chef de l'armée anglaise, lord Wellington, sans partager peut-être la sympathie du régent d'Angleterre pour la personne des princes français, croyaient que le retour des Bourbons pourrait seul garantir une paix solide. Toutefois , citoyens d'un Etat constitutionnel, ils observaient une complète neutralité, ne reconnaissant qu'à la France le droit de disposer d'elle-même.

Lors donc que le comte d'Artois vint se mettre à la suite de l'armée russe et le duc d'Angoulême à la suite de l'armée anglaise, ils ne purent obtenir d'être considérés autrement que comme de simples particuliers. Aucun caractère princier, officiel ne leur fut reconnu, aucun honneur ne leur fut rendu; ils vécurent dans le délaissement, sans pouvoir même arborer ostensiblement ni leur drapeau ni leur cocarde.

Si le parti royaliste était nul ou impuissant, si la coalition n'avait pas pour but, môme caché,

le rétablissement des Bourbons, si la France ignorait ces princes, dont aucun n'avait le prestige de la célébrité, quelle cause rendit la restauration de cette famille possible, facile même? Userait insensé de le nier, puéril de vouloir le dissimuler : le plus puissant auxiliaire des Bourbons, ce fut Napoléon lui-même. Un despotisme qui ne connaissait plus de limites ; une infatuation du pouvoir qui faisait tout dépendre de la volonté de l'empereur et rapportait tout à sa personne ; une autorité sans frein, sans contrôle, sans autre règle que l'arbitraire; une continuité de guerres qui dépeuplait la France, qui mettait toutes les familles en deuil et en perpétuelles alarmes, qui fatiguait de la gloire même; toutes ces conséquences, inévitables, d'ailleurs, du régime inauguré en 1(SU4, avaient produit en France une lassitude générale, une satiété arrivée au dernier terme, une horreur profonde de la guerre, un irrésistible besoin de repos et de paix, une aspiration vague encore, mais invincible vers un état de choses plus favorable à la sécurité, à la liberté de tous.

A ce livre n'appartient pas le récit des circonstances qui, dans les derniers mois de 1813, achevèrent de briser les liens encore subsistants entre la nation et Napoléon. L'intolérable hauteur avec laquelle il repoussa et les humb'es représentations du Sénat et les remontrances encore respectueuses du Corps législatif, fit tomber lesdernières illusions. On n'avait souhaité jusque-là qu'un changement dans la direction et la marclio du gouvernement; on commença dès lors à dé-

sirer un changement même de gouvernement. Dans cette disposition, on accepta ou tout au moins on subit avec résignation la présence des armées étrangères sur le territoire national. Vainement, à la dernière heure, Napoléon poussa le cri suprême de la patrie en danger; vainement quelques citoyens, se rappelant l'effort libérateur de l'âge héroïque de la Révolution, essayèrent. comme fit Merlin de Thion ville, de provoquer Ja levée en armes des campagnes. Los temps et les hommes de 1792 et 1793 n'étaient plus. L'armée seule combattit : avec quelle intrépidité du côté des soldats, avec quel génie de la part de son chef, l'histoire en gardera l'éternel souvenir. Mais chaque victoire même hâtait l'heure fatale, et le flot envahisseur poursuivait, après chaque défaite, sa course irrésistible, ce Si l'ennemi arrive jusqu'à Paris, avait dit Napoléon, l'Empire est fini. » Cette dernière étape Ait enfin atteinte, et comme l'avait prophétisé l'Empereur, l'Empire tomba. Napoléon avait, du moins, eu soin de lui faire, par la campagne de France, d'héroïques funérailles.

Une fois Paris aux mains de l'étranger, la décomposition du régime impérial ne fut plus qu'un spectacle honteux.

Le jour de l'entrée des alliés, le groupe royaliste, rassuré par la présence de 50,000 soldats ennemis, avait osé enfin une démonstration publique. Une douzaine de cavaliers, la cocarde blanche au chapeau, des mouchoirs blancs au bout de leurs cannes, s'étaient portés à la rencontre des vainqueurs, en poussant le cri de

vive le roi! cri qui s'éteignait dans le vide ou ne provoquait que de rares échos. Une méprise leur vint en aide. Les troupes alliées, pour éviter de dangereuses confusions, portaientaubras un nœud blanc. L'analogie de ce signe de ralliement avec la couleur des mouchoirs royaliste fit croire que les étrangers portaient les insignes des Bourbons. Encouragés par cette méprise adroitement exploitée, les royalistes timides se décidèrent aussi à crier vive le ro// et entraînèrent un certain nombre de ces esprits moutonniers toujours prêts à suivre l'exemple qui vient d'à côté d'eux. La démonstration royaliste n'eut cependant ni grande influence ni grand succès, si ce n"est un triste succès de scandale. En effet, on vit une noble dame, la duchesse de Périgord, caracoler en croupe d'un cosaque; on vit un grand seigneur, portant le nom <ie La Rochefoucauld, essayer de faire renverser par des chevaux attelés à des cordes la statue de Napoléon surmontant la colonne Vendôme ; on vit un autre royaUste, le comte de Maubreuil, se promener avec la croix d'honneur attachée à la queue de son cheval, odieuse et ignoble insulte à une décoration que des hommes appartenant aux plus grandes familles royalistes s'enorgueillissaient d'avoir obtenue. Le plus extravagant fanatisme n'excuserait pas de telles indignités, et l'on ne saurait considérer comme fanatiques les personnages dont il s'agit ici.

Le déploiement des mouchoirs blancs, les cris de vive le roiï vivent les Bourbons! ç\\n, sans être nombreux, s'étaient fait seuls entendre sur le passage des alliés et que les différents groupes

royalistes réunis et compactes, poussaient avec plus d'énergie sous les fenêtres de l'hôtel Talleyrand.où logeaitl'empereur Alexandre, la présence des princes de la famille des Bourbons derrière les armées ennemies, les quelques manœuvres occultes essayées près des souverains coalisés ou de leurs ministres par certains agents royalistes. rien de tout cela n'aurait renversé l'Empire et amené la restauration des anciens princes, si l'imprévoyance même de Napoléon n'eût livré le sort de la dynastie impériale à des hommes sans intelligence et sans courage, et, par suite, à la discrétion de gens cupides et de mesquins intrigants. Après cette faute capitale de Napoléon, la faute la plus grave fut celle de Joseph Bonaparte, qui ordonna que 1 Impératrice et le roi de Rome quittassent Paris pour se réfugier à Blois, puis celle des membres du conseil de régence qui n'osèrent point s'opposer à cette mesure. Par là, fut perdu le moyen d'agir sur les sentiments paternels de l'empereur d'Autriche et même sur les instincts généreux d'Alexandre; par là aussi, la population parisienne fut privée du seul lien qui pût la rattacher à la cause impériale; par là enfin, le champ fut laissé libre à toutes les inimitiés qu'avait soulevées un despotisme de dix ans, et elles étaient nombreuses et variées.

La faiblesse du parti royaliste éclata dans la conférence qui eut lieu le soir même du 31 mars, chez l'empereur Alexandre, et à laquelle, outre ce souverain, assistaient le roi de Prusse, le prince de Schwartzemberg, le prince de Lich-

lenstein, les comtes Nesselrode etPozzo di Borgo, et MM. de Dalberg et de Talleyrand. On y résolut tout d'abord de ne plus traiter avec Napoléon; la régence de Marie-Louise, soutenue par M. de Dalberg seul, silencieusement délaissée par le prince de Lichtenstein, fut à son tour écartée. Alexandre, pour accomplir une promesse inconsidérée, murmura faiblement le nom de BernadotLe. Quelques mots dédaigneux de Talleyrand firent justice de cette étrange candidature. Talleyrand, qui avait abandonné la cause de la régence parce qu'il avait supposé Alexandre favorable au retour des Bourbons, proposa alors le rappel de ces princes. M. de Lichtenstein se récria vivement, rappelant que sur tout le territoire de France traversé par les armées alliées, on n'avait entendu que le cri de vive V Empereur! et rencontré que des manifestations contraires aux Bourbons. Alexandre appuya cette observation. Talleyrand invoqua le témoignage de M. de Pradt et de l'abbé Louis, qui se trouvaient dans un cabinet voisin. On les introduisit ; ils déclarèrent que toute la France était royaliste. Alexandre, qui était réellement le maître delà situation, ne fut pas convaincu. Il fit remarquer qu'il n'appartenait aux souverains étrangers ni de renverser Napoléon, ni de rappeler les Bourbons. Talleyrand se fit fort d'accomplir l'une et l'autre chose par le concours du Sénat. La conférence se borna donc à décider que les souverains alliés ne traiteraient plus avec Napoléon ni avec aucun membre de sa famille. Napoléon 11 et la régence de Marie-Louise étaient

virtuellement condamnés, mais l'on ne se prononçait pas au sujet du rappel des Bourbons. Les dispositions des alliés étaient nettement indiquées dans une déclaration qu'Alexandre signa séance tenante, qui fut aussitôt imprimée, placardée dans Paris, et dont voici le texte :

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