ALEXANDRE
» Par S. M. L, le comte de Nesselrode. »
Alexandre était très flatté de l'accueil courtois, trop courtois peut-être, qu'il avait reçu de la population parisienne ; après avoir vaincu les troupes françaises, il tenait à conquérir l'estime, l'afl'ection même des Français : il y mettait un empressement chevaleresque. On pouvait compter sur la sincérité de la Déclaration signée de lui, et l'on pouvait êlre assuré qu'il la ferait loyalement exécuter. Qwq manqua-t-il donc, en ce moment, à la France pour qu'elle reprît elle-même la direction de ses destinées? Un homme? non; il lui manqua mieux qu'un grand homme, il lui manqua quelques citoyens de cœur, quelques âmes dévouées à la patrie et à la liberté. Peut-être un tel dénûment, à une pareille heure, est- il le plus grave reproche encouru par le régime qui venait de tomber.
La Déclaration remettait au Sénat le soin de choisir un gouvernement provisoire et de faire une Constitution. On sait trop à quel degré de servilité était tombée cette assemblée. Cependant, c'était là encore que se trouvaient les hommes qui gardaient le mieux la tradition et l'intelligence de la Révolution ; on les appelait les républicains du Séant. Etranges républicains sans doute, qui avaient reçu gi'ades, honneurs, richesses des mains du destructeur de la république, se contentant d'une opposition à huis clos dans leurs salons d'Auteuil ou de Passy. Toutefois, ils tenaient résolument à la plupart des grandes conquêtes politiques de la Révolution. Si ceux d'entre eux qui, comme Grégoire, Thibaudeau et quelques autres, avaient siégé à
la Convention eussent retrouvé, en 18 il, les élans de 1792 et 1793, fait appel au patriotisme des Parisiens et revendiqué les droits de la nation, ils auraient pu, non pas rétablir la république en face des armées royales campées dans Paris, non pas même, peut-être, éviter les Bourbons, mais, du moins, ils auraient pu imposer à ces princes des conditions, des engagements solennels, qui eussent préservé la France de longues et douloureuses épreuves, et eussent fondé sur de solides bases le gouvernement constitutionnel et libre qu'appelaient alors tous les vœux. Mais dix années de silence et d'inaction avaient épuisé en eux les restes de l'inspiration révolutionnaire, et s'ils retrouvèrent encore un souffle d'énergie, ce fut pour lancer l'outrage au maître qu'ils avaient si longtemps adulé, ajoutant ainsi le scandale de l'ingratitude au souvenir de la servilité.
Faute de premiers rôles, la scène fut envahie par des acteurs médiocres.
Un homme dont la renommée a été singulièrement exagérée, Talleyrand, fut l'âme des petites intrigues, des basses manœuvres qui emplirent ces jours tragiques. Résolu au retour des Bourbons, il ne voulait pas cependant les laisser rentrer sans conditions ; mais les conditions qu'il entendait imposer ne touchaient qu'à ses intérêts personnels ; si d'autres en profitèrent, ce fut l'effet de la nécessité ; s'il laissa stipuler pour quelques droits politiques, ce fut par indifférence.
Dès le 1" avril, soixante-dix sénateurs envi-
rcn, rîuni'J par les soins de Talleyrand (le Sénat comptait cent quarnnte membres), entendirent un discours assez vague et embarrassé de ce per» sonnage, qui conclut en proposant la nomination d'un gouvernement provisoire, composé de luimême, pour président, et de MM. le duc de Dalberg, le comte de Jaucourt, le général Beurnonville et l'abbé de Montesquieu. Bizarre amalgame d'hommes pris comme au hasard dans les rangs les plus opposés et qui, sauf leur chef, n'avaient de commun que l'obscurité et la nullité. Le Sénat ratifia ces choix avec sa docihlé habituelle.
Quant à la constitution, on ne se hâta point d'y mettre la main. On déclara seulement que le Sénat et le Corps législatif en feraient partie intégrante; que l'armée conserverait ses grades, honneurs et pensions ; que la dette publique et les ventes de biens nationaux seraient maintenues; que nul citoyen ne serait recherché pour ses opinions passées ; que la hberté des cultes, de conscience et de la presse serait proclamée.
Ces principes posés, et les sénateurs y étaient plus intéressés que personne, on se sépara.
Le gouvernement provisoire nomma aussitôt un ministère composé, comme lui-même, de médiocrités. S'il fit un bon choix en donnant les finances au baron Louis, i! en lit un singulièrement malheureux en donnant la guerre au général Dupont, sur qui le souvenir de la capitulation de Baylcn pesait comme un souvenir de trahison.
L'installation d'un gouvernement provisoire était le renversement implicite de l'empire ; mais ce n'était pas assez pour l'ardeur des royalistes,
qt,ii voulaient, avant tout, une déchéance ofllcielle. Ils faisaient tout pour la hâter, suppléant à leur petit nombre par des audaces que la protection des étrangers rendait faciles. Dans la nuit du 31 mars au l'^^" avril, ils avaient, sous prétexte de réparer une iniquité impériale, restitué le Journal des Débats aux propriétaires dépossédés par Napoléon ; puis, commettant la même spoliation qu'ils reprochaient à l'empereur, ils s'étaient emparés des bureaux des autres journaux, en avaient chassé les rédacteurs habituels et les avaient remplacés par des royalistes; si bien que, le l"^"" avril, tous les journaux parisiens chantaient les louanges des Bourbons et prodiguaient à Napoléon les plus grossières injures. Leur propre obscurité couvre du moins ces insulteurs contre le mépris de l'histoire; mais quelle flétrissure assez énergique stigmatisera l'odieux cri de haine furieuse et de vengeance indigne que, ce même jour. Chateaubriand lança contre Napoléon! Ni 1 exil ni les plus longues souffrances ne sauraient justifier un tel écrit, publié à la faveur du triomphe de l'étranger.
La concurrence était ouverte pour l'outrage, comme naguère pour l'adulation. Dans la soirée de ce même 1'^'' avril, on placarda sur les murs de Paris une proclamation du conseil municipal, rédigée par un homme réservé à une sinistre célébrité, l'avocat Bellart. A la suite de longues et violentes invectives contre l'empereur, auquel ils avaient servilement obéi, les municipaux nommés par lui se dégageaient eux-mêmes du serment prêté et réclamaient le rétablissement
des Bourbons. Invité à signer celte pièce, le préfet de la Seine n'en attaqua point l'illégalité flagrante ; il se borna à refuser sa signature, par reconnaissance, et à ne donner à cet acte qu'un concours moral ; il garda néanmoins ses fonctions. Ce préfet était M. de Chabrol, que Napoléon avait tiré, inconnu, d'une préfecture de province pour lui donner l'adminislration de la capitale, et qu'il avait associé à tous les grands travaux d'édilité exécutés sous son règne. Il est remarquable que, de tous les pouvoirs publics concentrés à Paris , de tous les grands fonctionnaires de l'Empire qui y résidaient, pas un seul ne lit, collectivement ou individuellement, le moindre effort pour défendre celui qui les avait élevés.
Moins pressé que M. Bellart, Talleyrand refusa d'insérer au Moniteur le manifeste municipal. Mais cette pièce, répandue à profusion, jointe au libelle de Chateaubriand, aux diatribes des journaux, dés pamphlets, avait donné à l'agitation royalisle une apparence de force qui détermina le gouvernement provisoire à une démarche décisive, pour ne pas perdre la direction du mouvement. Le 2 avril, le Sénat déclara « Napoléon Bonaparte et sa famille déchus du » trône, et délia, en conséquence, le peuple » français et l'année du serment de fidélité. » Puis, comme on le faisait autrefois pour Napoléon, on alla porter cette résolution aux pieds de l'empereur Alexandre. Le czar reçut le Sénat avec courtoisie, se déclara l'ami du peuple français, et termina par ces mots : « Il est juste, il
» est sage de donner à la France des institutions I) fortes, libérales et qui soient en rapport avec » les lumières nouvelles. »
Le lendemain, 3 avril, le Sénat transforma sa résolution en décret, avec des considérants qui, s'ils peignent et condamnent énergiquement le régime impérial, sont aussi l'éclatante réprobation de la conduite tenue par cette assemblée tant que Napoléon fut puissant.
Jusque-là, le Sénat seul avait figiu'é dans les actes ofliciels ; seul, il avait agi, exerçant une sorte de vague dictature ; seul, il avait nommé et installé le gouvernement provisoire. Mais, bien que ses actes n'eussent rencontré ni contestation ni résistance aucune, tel était le mépris, trop justifié, où ce corps était tombé dans l'esprit public, que Talleyrand lui-même trouva utile de donner un renfort, une espèce de sanction au décret de déchéance, en y associant le Corps législatif, dont il n'avait pas été question dans les journées précédentes. Convoqué, puis ajourné par Napoléon, le Corps législatif n'était pas en session, mais beaucoup de députés se trouvaient à Paris. On en réunit le plus grand nombre possible, et on soumit à l'assemblée une proposition de déchéance. 11 n'y eut point d'opposition ; toutefois, plus soucieux que le Sénat de sa propre diuniié, le Corps législatif sut éviter les déclamations inopportunes et se borna h reconnaître et déclarer la déchéance de Napoléon et des membres de sa famille. On ne lui dem.indait rien de plus : le vote formulé, la séance fut levée et la salle fermée.
Ainsi, Sénat, Corps législatif, Conseil municipal, préfet, agissant dans la limite ou en dehors de leurs attributions , employaient leur part • d'autorité à démanteler le pouvoir qu'ils avaient juré de défendre.
Le vote des deux assemblées fut le signal de toutes les défections; les antichambres de l'hôLel Talleyrand, où logeaient l'empereur de Russie et le gouvernement provisoire, furent incessamment assiégées par des foules de fonctionnaires impériaux, qui mettaient à venir donner leur adhésion un empressement proportionné à leur servilité d'autrefois. En même temps, pamphlets, brochures, journaux se livraient contre le maître d'hier à un dévergondage d'injures dont on trouverait difficilement im autre exemple. Seul, il faut le dire, au milieu de cet abaissement des pouvoirs publics, de cette dégradation générale des caractères, de ce concours inouï de toutes les turpitudes, l'homme à qui l'on pouvait justement reprocher d'avoir vicié nos institutions, avili les âmes, encouragé les cupidités, seul Napoléon gardait une vraie grandeur, et, s'il méritait de tomber, tombait du moins avec noblesse.
Il était à Fontainebleau avec quarante à cinquante mille hommes composés des troupes qu'il avait essayé d'amener au secours de Paris ou qui l'avaient rejoint après la reddition de cette ville. En apprenant la capitulation, son premier mouvement avait été de précipiter sa marche sur Paris, de contraindre l'ennemi à livrer bataille sous les murs ou dans les rues de la capitale, et de l'y écraser. Renonçant bientôt à ces léméri-
tés, dont le succès n'était point impossible, instruit de la résolution prise par les alliés de ne plus traiter avec lui, voyant chanceler la fidélité de ses lieutenants, il s'était résigné à écrire son abdication en faveur de son fils, et avait chargé Caulaincourt, duc de Vicence, avec les maréchaux Macdonald et Ney, de la porter à Paris ; il les autorisa à s'adjoindre Marmont, qui commandait le 6" corps, formant l'avant-garde de l'armée française à Essonne, presque face à face avec les avant-postes ennemis. Marmont déclina cette mission.
L'arrivée des négociateurs impériaux jeta l'épouvante parmi les délections, et suspendit un moment l'ardeur des royalistes. Alexandre les accueillit avec sa courtoisie habituelle. Ebranlé par ce qu'ils lui dirent des ressources dont disposait encore Napoléon, par ses répugnances contre lesBourbons, peut-être par un reste de sympathie pour Napoléon, le czar, malgré les résolutions déjà prises, semblait prêt à admettre l'intronisation du roi de Rome avec la régence de Marie- Louise, lorsqu'un de ses officiers entra et lui remit une dépêche qu'il accompagna de quelques mots en langue russe. C'était la nouvelle de la défection de Marmont. La cause de Napoléon était irrévocablement perdue. Caulaincourt et les deux maréchaux le sentirent; ils se hâtèrent de retourner à Fontainebleau.
Marmont, en effet, avait conclu avec le prince de Schwartzemberg une convention par laquelle il s'engageait à quitter la ligne d'Essonne et à conduire ses troupes en Normandie. Il avait
donné des ordres en conséquence à tous les chefs de corps de sa division. C'est à ce moment que les envoyés de Napoléon étaient survenus. Le remords s'était levé dans le cœur de Marmont. Tout en refusant de se joindre aux négociateurs, il promit de les aller retrouver à Paris, et partit, de son côté, pour aller se dégager vis-à-vis du général russe, puis réunir ses efforts à ceux du duc de Vicence et de ses deux collègues en faveur de la régence. Avant de partir, il avait défendu à ses officiers d'exécuter aucun mouvement en son absence.
Mais, aussitôt la convention signée, le prince de Schwarlzemberg l'avait envoyée à Alexandre : il n'était plus temps de l'annuler. De leur côté, les officiers de Marmont, consultés par lui sur cette convention, et y ayant adhéré, crurent qu'il allait à Paris prendre des sûretés pour luimême ; déjà compromis, ils ne craignirent pas de se compromettre plus encore, ordonnèrent aux troupes de se mettre en marche, et se rendirent à Versailles. Là, les soldats indignés se mutinèrent ; il fallut que Marmont accourût, les haranguât et les fît rentrer dans l'obéissance. Après avoir préparé la défection du 6^ corps, il en consacrait les résultats. C'est donc avec justice que l'opinion publique et l'histoire en font ])eser sur lui la responsabilité. Sans doute, tout fonctionnaire civil ou militaire a le droit de se soustraire à l'obéissance quand sa conscience le lui prescrit : mais il ne le peut faire honorablement qu'en se démettant de ses fonctions. Tourner contre un gouvernement le pouvoir ou les
forces dont on est investi pour le défendre, c'est commettre le crime de trahison.
Dès lors, le dénouement, en ce qui touche Napoléon, se précipita rapidement. Sa position militaire, découverte par la défection de Marmont, le livrait presque à la discrétion des alliés; d'ailleurs, autour de lui, tout se dissolvait, chacun ayant hâte de ménager ses intérêts dans le changement qui se préparait. Il fallut donc se résoudre à une abdication pure et simple pour Napoléon et sa postérité, puis accepter le traité qui donnait à l'empereur déclm, en lui conservant son titre, la souveraineté de l'île d'Elbe, et à sa femme le duché de Parme. Le même traité assurait le sort des autres membres de la famille Bonaparte. Cet acte signé, croyant avoir accompli ses derniers devoirs envers la vie. Napoléon essaya de se donner la mort en prenant une forte dose d'opium. Il ne réussit point. Le 20 avril 1814, il fit ses adieux à sa garde dans la cour du palais de Fontainebleau et partit pour l'île d'Elbe, sous la conduite de commissaires des souverains alliés. Cette protection ne lui fut que trop nécessaire dans certaines villes du Midi, où le zèle royaliste se manifestait par des tentatives d'assassinat. Il fallut même que Njipoléon revêtît un uniforme étranger pour échapper à la fureur des royalistes. Enfin, il quitta la France le 28 avril, et arriva à l'île d'Elbe le 3 mai, le jour même où Louis XVII l faisait son entrée à Paris.
Remis des terreurs que leur avait successivement occasionnées l'arrivée des négociateurs de Napoléon et la mutinerie du G" corps, rassurés
par le décret de déchéance, par l'abdication absolue, les meneurs royalistes de Paris voulurent sortir de la condition subalterne où ils étaient restés jusque-là, et, comme aucun d'eux n'avait ni assez de notoriété, ni assez de consistance pour effacer ou dominer Talieyrand, ils résolurent, d'appeler enfin à Paris un de leurs princes. Le plus rapproché était alors le comte d'Artois, qui attendait à Nancy, dans une assez triste solitude, l'issue des manœuvres tentées à Paris. Le baron de Vitrolles, le plus entreprenant des agents royalistes, s'offrit à Talieyrand pour aller chercher le prince. Talieyrand accepta, mais il voulut charger le baron de stipuler avec le comte l'acceptation de la constitution que devait faire le Sénat et l'adoption de la cocarde tricolore. Royaliste ardent et peu traitable, M. de Vitrolles discuta vivement, et Talieyrand, assez indifférent au fond à l'une et à l'autre chose, dit au baron de partir et qu'on s'arrangerait plus tard. Vitrolles se mit en route.
Le Sénat cependantélaboraitlaconslitutiond'après les bases indiquées précédemment. L'article 2 portait : (( Le peuple français appelle librement au trône de France Louis-Stanislas-Xavier de France, frère du dernier roi et, après lui, les autres membres de la maison de Bourbon dans l'ordre ancien. » Ce qui tenait le plus de place dans cette constitution, c'était les articles destinés à stipuler les droits et prérogatives des sénateurs, la conservation de leurs honneurs, dotations, dignités. Ce lut aussi là tout ce que l'opinion publique y voulut voir; aussi, la constitution, pro-
mulguée le 7 avril , souleva-t-elle un cri unanime de railleuse réprobation. Froissé d'un pareil soin des intérêts personnels en un tel acte et un tel Qioment, le public oublia le côté politique de la constitution et déchira ce document comme un monument de honteux égoïsme. Ce mépris était mérité, sans doute, mais il brisait l'influence du seul corps qui comprît et défendît les traditions révolutionnaires, qui pût contraindre la maison de Bourbon à compter avec l'esprit de la Révolution. Les royalistes le sentirent bien, et ils s'attachèrent à mettre ironiquement en évidence ce qui concernait exclusivement le Sénat, ayaai grand soin d'omettre le reste.
Le 11 avril, le comte d'Artois était arrivé à Livry ; le lendemain, il entra dans Paris, entouré des membres du gouvernement provisoire, dc3 maréchaux, escorté par des détachements de la garde natipnale et par un corps de cosaques ; il portait la cocarde blanche et l'uniforme tricolore de la garde nationale. C'était une espèce de transaction qu'on avait inventée en route. Le Sénat s'abstint de figurer au cortège.
Le 14 au soir seulement, après une visite d'Alexandre au comte d'Artois, le Sénat se présenta aux Tuileries et donna le titre de lieutenant généi^al du royaume au prince qui, en échange, promit d'obtenir de son îrère l'acceptation de la constitution sénatoriale.
Pour faire substituer la cocarde blanche à la cocarde tricolore que les chefs militaires refusaient d'abandonner, le gouvernement provisoire usa d'un stratagème peu honnête. On annonça au XXVI. 3
maréchal Jourdan, commandant la division de Rouen, que le corps de Marmont avait arboré la cocarde blanche; Jourdan, croyant obéir à un ordre général, fît prendre cette cocarde à ses troupes. Puis, l'on publia à Paris l'ordre de ce maréchal comme un acte spontané, et aussitôt l'exemple donné fut suivi.
Le 21 avril, le comàe d'Artois envoya dans tous les départem.ents des commissaires investis de pouvoirs illimités et chargés de prendre toutes les mesures nécessaires pour faciliter l'étabUssement du gouvernement royal. La plupart étaient des émigrés qui depuis vingt-cinq ans ne connaissaient ni les tendances, ni les besoins, ni les intérêts de la France nouvelle.
Depuis la capitulation de Paris, la suspension des hostilités ne reposait que sur un simple armistice. Napoléon parti, il n'y avait guère de vraisemblance que l'armistice fût rompu ; cependaiît une telle situation alarmait tous les intérêts; l'impérieux besoin de la paix, qui venait, en ces derniers temps, de faire supporter à la France tant et de si grands sacrifices, poussait tout le monde à appeler un acte qui donnât une garantie plus efficace qu'une simple convention militaire. Tel était l'entraînement, légitime mais irréfléchi, des esprits que le public lut, sans une trop vive émotion, dans le Moniteur du 24 avril, les conventions signées la veille entre le comte d'Artois et les puissances alliées.
Aux termes de ces conventions, gui ne préjugeaient 23as les dispositions de la paix, la France rentrait dans ses limites du i" janvier 1792, et,
en évacuant les places situées au delà de ces limites, abandonnait aux alliés la dotation des forteresses, comprenant non-seulement les dépôts d'artillerie et de munitions, mais toutes autres provisions de tout genre, les archives, plans,cartes, modèles, etc. Ces stipulations étaient appliquées aux places maritimes.
Par cet acte, la France perdait 53 places fortes, toutes occupées par des garnisons françaises, 12,000 pièces de canon, 31 vaisseaux, 12 frégates et nombre d'autres bâtiments de guerre, un immense matériel d'armes, de munitions, d'équipements et d'approvisionnements, le tout livré sans conditions , sans compensation d'aucune sorte, sans. rien préjuger des dispositions de la paix future.
Vraisemblablement, le comte d'Artois ne fit que signer l'acte que lui présenta Talleyrand ; mais si cette circonstance explique sa légèreté, elle n'atténue pas sa faute. La convention du 23 avril ne fut pas seulement un immense désastre matériel pour la France, ce fut surtout un grand malheur politique, car elle priva la France des moyens d'action et d'influence qu'elle aurait eus dans le congrès qui devait régler les conditions de la paix générale et défmitive. On ne l'ignorait pas du côté des étrangers ; Talleyrand ne put pas l'ignorer davantage, et peut-être, dans cette occasion, ne fut-il pas seulement un diplomate inhabile. La France éprouvait déjà l'inconvénient d'être gouvernée par des princes qui ne connaissaient rien du présent; elle s'en plaignit peu au sujet de ce traité. Mais un autre traité de la même
date et signé par le même prince, qui ouvrait tous les ports de la France au commerce étranger, causa plus d'émotion, parce qu'il en résulta la ruine immédiate de toutes les fabriques de tissus de coton et de sucre indigène.
Tandis que le comte d'Artois signalait sa suppléance par de telles mesures , son frère , quittant sa résidence d'Hartwell, se disposait à venir prendre possession du trône. Le 21 avril, il arrivait à Londres et y recevait les compliments du prince régent, auxquels il fit une réponse où l'on remarque cette phrase : « C'est aux conseils » de Votre Altesse Royale, à ce glorieux pays et » à la confiance de ses habitants que j'attribue- )) rai toujours, après la divine providence, le ré- » tablissement de ma maison sur le trône de )) mes ancêtres. » On ne peut mettre de telles paroles sur le compte de l'étourderie ou de l'émotion. Louis XVIII n'était ni léger ni sensible ; d'ailleurs, il les confirma en les faisant insérer au Moniteur. Le 24 avril, le nouveau roi, accompagné de la duchesse d'Angoulême, du prince de Condé et du duc de Bourbon, revenant tous après ving-cinq ans d'exil, débarqua à Calais, où il fut reçu par le général Maison, le même qui devait, à seize ans delà, conduire le frère de Louis XVIII, le roi Charles X à un dernier exil.
Louis XVIII s'achemina lentement vers Paris, recueillant sur sa route les ovations qui ne manquent jamais aux pouvoirs nouveaux. Il arriva le 29 à Compiègne. Là commencèrent les soucis de la royauté. Le Sénat persistait à exiger que le roi jurât d'observer la constitution ; le roi refu-
sait de reconnaître qu'il dût son trône à un autre pouvoir que Dieu et prétendait donner, non recevoir la constitution. Le Corps législatif, qui n'avait plus paru en scène depuis le vote de la déchéance, vint présenter ses hommages au roi et s'abstint de parler ni du droit de la nation ni de constitution. C'était affaiblir d'autant l'influence, déjà bien faible, du Sénat. Celui-ci eut recours à l'empereur Alexandre, qui vint à Compiègne, conféra avec le roi et repartit, croyant avoir amené une transaction. Mais de nouveaux débats surgirent; enfin, chacun capitulant de son côté, on convint d'une déclaration dans laquelle le roi, admettant les bases de l'acte sénatorial, promettrait une constitution comportant les garanties suivantes : gouvernement représentatif, composé du Sénat et de la chambre des députés ; l'impôt librement consenti ; la liberté publique et individuelle assurée ; la liberté de la presse respectée, sauf les précautions nécessaires; la liberté des cultes garantie; la propriété inviolable et sacrée ; la vente des biens nationaux irrévocable ; les ministres responsables ; les magistrats inamovibles ; la dette publique garantie; maintien des grades, pensions, honneurs militaires, ainsi que de l'ancienne et de la nouvelle noblesse et de la Légion d'honneur ; admissibilité de tous les Français aux emplois civils et militaires.
Cela convenu, le Sénat vint, à son tour, faire hommage au nouveau monarque, qui le reçut assez froidement. La décluratiun, dite de Saint- Ouen (village oii elle fut signée), fut envoyée
au Moniteur et affichée dès le matin du 3 mai dans tous les quartiers de Paris.
Le même jour, Louis XVIII fit son entrée dans la capitale, escorté par des troupes de la garde impériale, dont les visages étaient menaçants, accueilli en général avec un enthousiasme qui s'adressait moins à sa personne qu'au retour de la paix. Il se rendit à l'église Notre-Dame, oii fut chanté un de ces Te Deian qui glorifient tous les triomphes, et alla s'installer aux Tuileries.
Ainsi tut accomplie la première Restauration. Nous l'avons racontée un peu longuement pour bien montrer qu'elle ne fut, comme on l'a dit, imposée ni par l'étranger ni par la nécessité. Les alliés, vainqueurs et campés à Paris, laissaient les Français libres de se choisir un gouvernement ; ils n'excluaient que la personne de Napoléon. La France pouvait donc choisir entre la république, la dynastie impériale et le rappel des Bourbons. Le nom de la république ne fut pas même prononcé, bien que, dit-on, Alexandre y ait songé un instant : il eût été trop douloureusement bizarre que la forme dé gouvernement qui garde Timpérissable souvenir de l'invasion élrangère chassée du sol de la patrie fût relevée par l'invasion étrangère victorieuse et maîtresse de Paris. D'ailleurs, si avide que la France fût alors de liberté, elle eût rejeté avec effroi, comme elle fit en d'autres temps, la pensée de se gouverner directement elle-même.
Le maintien de la dynastie impériale avait le danger possible de l'intervention occulte de Napoléon; mais c'était un danger qu'on pouvait
prévenir ou écarter par des garanties efficaces €t par la surveillance des asseuiblées. On y trouvait l'avantage d'une dynastie datant de la Révolution, en gardant plus qu'aucune autre les souvenirs, les traditions, les tendances, en conservant le glorieux drapeau, et que, pendant une longue régence confiée à une femme, il n'eût été difOcile ni de déshabituer des aventures belliqueuses, ni d'accoutumer à la pra[,ii|ue sincère et véritable du gouvernement parlementaire. Alexandre y était sympathique ; l'Autriche n'y pouvait être que favorable ; la Prusse ne se fût pas montrée hostile, et l'Angleterre n'y aurait point fait d'opposition. Monarchie pour monarchie, mieux valait celle qui reconnaissait relever de la nation que celle qui prétendait tenir son droit du ciel. Mais, en 1814, on ne raisonnait pas ; sous la pression d'une trop juste horreur de la guerre, d'im irrésistible besoin de la paix, on cherchait dans la solution la plus éloignée de l'Empire une garantie de la fin des longues * guerres et l'avènement de la paix.
C'est ce qui fit réussir la candidature des Bourbons, improvisée par quelques inconnus entre la défaite de l'armée française etl'entrée triomphale des ennemis. Les souverains étrangers n'avaient point songé à ces princes et y étaient pour le moins indifférents, sauf le prince régent d'Angleterre, qui ne pouvait rien pour eux. On les accepta parce qu'ils étaient autre chose que l'Empire, parce qu'ils promettaient la paix et la liberté ; deux choses, la première surtout, que la France entière voulait avec un emportement
passionné, emportement qui ne lui laissa pas même assez de réflexion pour imposer à ses nouveaux rois de sérieuses garanties,
La France fut donc libre, sinon prudente, dans son choix, et si elle a commis une faute, il n'y a pas à en chercher l'excuse dans la contrainte ou la nécessité. Le fatalisme est un refuge commode pour les lâchetés ou les défaillances, mais ce n'est qu'une fiction, un mensonge. Il faut que les peuples, comme les individus, portent la responsabilité de leurs résolutions et de leurs actes : là seulement est la moralité de la vie des individus et celle de l'histoire, qui est la vie des peuples.
« Les Bourbons, avait dit Napoléon, mettront la France en paix avec l'Europe, mais en guerre avec elle-même. » Rien n'eût été plus aisé à Louis XVIII que de faire mentir ces prophétiques paroles. Tout, dans la nation, n'était qu'espoir, confiance, bonne volonté. On attendait des Bourbons la consolation de tous les deuils, la réparation de tous les désastres que la guerre avait causés ; on ne voyait en perspective que calme, paix, sécurité, liberté ; on était prêt à seconder tous leurs eflorts, à aider en toutes choses la marche du gouvernement royal ; on sentait à peine la présence des armées étrangères, et si l'on pensait à l'invasion du territoire, aux campagnes désolées par les batailles, par l'incendie, par le pillage, c'était pour en accuser Napoléon seul, non les Bourbons, qui venaient mettre un terme à tant de souffrances. La tâche des nouveaux princes semblait donc simple et facile. Rien n'avait été imposé au roi, les promesses qu'il
avait faites, les garanties qu'il avait données, lui étaient comptées comme des générosités spontanées et l'on n'en faisait honneur qu'à sa bonne grâce et à son libéralisme. On était si bien décidé à l'indulgence que quelques railleurs seulement remarquèrent et relevèrent, comme une simple puérilité, la persistance que mit le nouveau roi à faire compter le fils de Louis XVI dans la série des rois réels, à reporter son propre avènement au jour de la mort de cet enfant, et à dater ses actes, en 1814, de la 19'' année de son règne. Ce qui était sans conséquence aux yeux de la foule ne l'était point aux yeux du roi. Ce n'est pas par pur amour-propre qu'il tenait à n'être pas rappelé par la nation, à ne pas jurer une constitution émanée d'une assemblée législative, à donner cette constitution au lieu de la recevoir, à inscrire Louis XVII dans la nomenclature royale et s'appeler lui-même Louis XVIII. Toutes ces apparentes futilités couvraient, selon lui, quelque chose de fort sérieux : son droit héréditaire ; il ne rentrait pas par le suffrage populaire, mais par la volonté de Dieu ; il ne recevait pas la couronne des mains de la nation, il la reprenait en vertu de son droit personnel, comme une propriété héréditaire, momentanément soustraite au propriétaire légitime. Louis XVIII déduisait tout de son droit divin, il était dès lors logique dans ses actes en apparence les plus puérils. La nation, sans le proclamer, sans même s'en rendre compte bien nettement, prenait son point de départ dans la légitimité de la Révolution. Ainsi, dès le premier jour, les Bourbons et la France se trouvaient
en contradiction intime ; les effusions de tendresse et d'enthousiasme voilaient, pour un moment, la mutuelle méprise qui les avait rapprochés. Mais l'heure des premières déceptions était prochaine, et les dissentiments ne devaient pas tarder à se manifester, pour s'aggraver de plus eu plus, jusqu'à un sanglant et définitif divorce.
Le premier soin de Louis XVIII donna la mesure de son intelligence des mœurs de la France nouvelle ; il rétablit toutes les. charges de la maison royale avec les dénominations surannées que la Révolution avaitemportées et que JNapoléon n'avait point osé ressusciter quand il commit la faute de reconstituer une cour : on vit reparaître les gardes du corps avec leur compagnie écossaise, les mousquetaires, les chevau-légers, etc; on lut dans le Moniteur, appelés à toute espèce de fonctions , les noms des hommes que la France ne connaissait que pour avoir porté les armes contre la patrie, ou pour avoir provoqué et dirigé la guerre civile. Tel était l'entraînement d'alors, qu'on ne voyait là que d'innocentes fantaisies et des témoignages de reconnaissance envers de fidèles serviteurs : on n'y voulait pas voir la reconstruction de l'ancien régime.
Le 13 mai, Louis XVIII composa son premier ministère : Talleyrand aux affaires étrangères, l'abbé de Montesquieu à l'intérieur -, le général Dupont était maintenu à la guerre, le baron Louis aux finances, Malouet à la marine, où tous trois avaient été placés par le gouvernement provisoire ; M. Dambray, nommé chancelier, prit la justice; la police devint une simple direction
générale donnée au comte Beugnot ; la direction des postes échut à M. Ferrand ; M. de Blacas fut nommé ministre de la maison du roi.
Le 2o mai, une ordonnance royale permit d'admettre dans la marine les anciens officiers qui, après avoir quitté la France, auraient servi une puissance étrangère, les survivants de Quiberon, ceux que l'Empire avait repoussés; les grades acquis à l'étranger, fût-ce en combattant la France, étaient reconnus, et les campagnes de guerre au service de l'étranger devaient compter pour les ])ensions à obtenir. C'était profondément impoiitique mais logique, et la logique conduisit le gouvernement à étendre le bénéfice de la mesure aux officiers qui avaient servi contre la France dans l'armée de Condé et dans les armées étrangères. Ce fut la cause de profonds mécontentements dans l'armée française, mécontentements déjà suscités par la nécessité où l'on s'était trouvé de réduire l'effectif militaire qui, organisé pour la guerre, ne pouvait subsister sous un régime de paix. La masse de la population était, il est vrai, peu touchée de ces mécontentements. Le gouvernement croyait pouvoir en tenir peu de compte et ne craignait pas de les augmenter. 11 en devait être cruellement puni avant un an.
Le 30 mai, fut signé le traité dit de Paris, qui rétablissait définitivement la paix entre la France et l'Europe. Ce traité ne pouvait être que la consécration de la déplorable convention du 23 avril. L'un comme l'autre estl"œuvre de Talleyrand, qui trouva cependant moyen d'enchérir
encore dans le traité sur les funestes dispositions de la convention. Ainsi, la France abandonna à l'Angleterre les îles de France, de Tabago, de Saint-Louis, Rodrigue, lesSéchelles; elle ne conserva ses colonies de l'Inde qu'en s'inlerdisant d'y élever aucune fortification ; elle s'engageait à reconnaître d'avance la distribution future des territoires qui lui étaient repris; elle garantissait le paiement des dettes laissées par les prisonniers français en Angleterre, sans que l'Angleterre s'obligeât au paiement de celles des prisonniers anglais en France. Le trésor public distribua huit iui liions en gratification aux diplomates étrangers qui signèrent ce traité.
Eperdùment désireuse de la paix, la France alors ne regarda pas au prix dont on la lui fit payer. Mais les entraînements irréfléchis des contemporains ne sont pas une justification suffisante des fautes des gouvernements. Si le traité de 1814 ne peut être reproché à Louis XVIII, qui ne fut pas libre de ne le point subir, ni le comte d'Artois qui signa la convention du 23 avril, ni surtout Talleyrand qui la prépara, ne peuvent se soustraire à l'accablante responsabilité d'un pareil acte ; la Franco même ne saurait être tout à fait absoute d'avoir aveuglément abandonné ses intérêts et de les avoir abandonnés en de telles mains.
Les deux seuls souverains étrangers qui fussent encore à Paris, Alexandre et le roi de Prusse, partirent le 2 juin, et ce jour-là les troupes alliées remirent tous les postes qu'elles occupaient à la garde nationale. C'était le commencement de l'évacuation du territoire français.
Avant son départ, Alexandre avait exigé que la constitution promise par la déclaration de Saint-Ouen fût rédigée. Des commissaires nommés par le roi s'en étaient occupés pendant les derniers jours de mai et, après des débats peu importants, leur travail reçut, le 27, la sanction royale. Le 4 juin eut lieu la première ouverture des Chambres : il n'y avait plus de Sénat, en effet, mais une Chambre des pairs. Le roi y avait fait entrer bon nombre de sénateurs de l'Empire, mais il en avait exclu tous ceux des anciens révolutionnaires qui s'étaient montrés les plus ardents à renverser Napoléon. Le roi et sa famille furent reçus avec les acclamations enthousiastes qui sont d'usage en pareil cas. Louis XVIII prononça un discours habile , oi^i, en annonçant la paix conclue, il déclara que ni l'honneur ni le rang de la France n'en étaient diminués, que la gloire de nos armées restait intacte, que les chefs-d'œuvre des arts amenés en France par la victoire nous demeuraient acquis par des droits plus sacrés, que le commerce allait reprendre plus d'étendue, avec plus de liberté et de sécurité. En terminant, il rappela le souvenir de Louis XVI, dit qu'il était pénétré des sentiments exprimés dans le testament de son frère et annonça enfm que lecture allait être faite de la Charte constitutionnelle. C'est le nom qu'après mainte discussion on s'était décidé à donner à la constitution promise. Mais, comme si ce nom de Charte , emprunté au moyen âge , était encore trop révolutionnaire, le chancelier Dambray, chargé d'en donner lecture, la fit pré-
— accéder d'un long et maladroit commentaire où il Vappehit ordonnance de 7x- formation, termes que l'entourage royal avait vainement essayé de faire adopter comme plus conformes aux traditions monarchiques.
Si dur était le régime dont on sortait que la Charte fut accueillie par l'immense majorité de la nation comme un véritable bienfait , encore que certaines dispositions ne satisfissent point à toutes les espérances, et que l'on regrettât qu'elle fût simplement octroyée par le bon vouloir royal, au lieu d'être un pacte librement débattu et convenu entre le roi et les deux assemblées. Mais on avait confiance dans la loyauté du monarque, l'on comptait que l'avenir corrigerait les imperfections remarquées et amènerait les améliorations désirables. L'indulgence publique semblait inépuisable : on allait bientôt en trouver les limites.
Le parti royaliste poussa les plus violentes clameurs à l'apparition de la Charte : c'était une véritable trahison du roi , une désertion des droits de la monarchie ; on proclamait inviolable la vente des biens nationaux quand il aurait fallu restituer aux légitimes propriétaires tout ce dont ils avaient été spoliés; on déclarait tous les Français admissibles aux emplois publics quand on aurait dû en réserver le privilège à la noblesse, à la seule vraie noblesse, celle qui venait de l'hérédité; on donnait la liberté de la presse, arme terrible aux mains des révolutionnaires, qu'il fallait, au contraire, intimider par le rétablissement des lettres de cachet; enfin, on re-
connaissait la liberté des cultes, principe sacrilège et désastreux, au lieu de décréter la suprématie du catholicisme, sauf à tolérer peut-être la pratique du protestantisme. Le prince qu'on appelait hier Louis le Désiré n'était plus , le 4 juin, qu'un révolutionnaire, un jacobin blanc aux yeux des purs royalistes de la noblesse et du clergé. Ce ne fut qu'un cri de colère dans les hôtels, les châteaux et les églises.
Le clergé, en effet, avait été un instrument souterrain mais actif de la guerre morale contre Napoléon ; après l'invasion, il était devenu un des ardents promoteurs de la Restauration, car de l'ancienne maison royale il attendait le rétablissement de ses antiques privilèges : le trône et l'autel devaient se prêter une mutuelle assistance. Louis XVllI lui-môme l'entendait bien ainsi, oubliant quels maux avait causés à sa race la trop intime alliance de la royauté avec l'Eglise, alliance qui ne peut être que la subordination de celle-là à celle-ci. Ce fut aussi d'une prescription religieuse que vint le premier désaccord entre la nation et la monarchie restaurée.
Abandon des frontières républicaines, d'un immense matériel militaire et maritime, de colonies importantes, du drapeau de la Révolution, c'étaient là des sacrifices purement politiques, que la nation avait laissé faire presque volontiers : les intérêts généraux (c'est une faute d'intelligence) touchent rarement les intérêts particuliers; c'est seulement quand ceux-ci sont atteints^ cjue les peuples s'émeuvent.
Une ordonnance de police du 7 juin prohiba.
sous des peines sévères, toute espèce de travail les dimanches et jours de fêtes religieuses; interdit à tout marchand aucun acte de commerce en ces mêmes jours, défendit la circulation des voitures et jusqu'au colportage. Une autre ordonnance, restreinte à Paris, interdit la circulation des voitures, pour la journée presque entière, pendant les deux dimanches de la Fête-Dieu, et ordonna aux habitants de mettre des tentures sur le devant des maisons dans les rues que devaient parcourir les processions. C'était une atteinte implicite, mais grave, à la hberté des cultes proclamée par la Charte. Aussi en résultat-il une vive irritation dans la population industrielle et ouvrière. On murmura et l'on se vengea par des épigrammes, armes légères et futiles, mais dangereuses, qui engageaient la lutte. La lutte, en effet, commençait.
Elle commença aussi, le mois suivant, au Corps législatif à l'occasion d'un projet de loi destiné à restreindre la liberté de la presse et à rétablir la censure. Menacée d'un rejet, la loi ne fut obtenue qu'au prix de graves modifications et d'un article additionnel qui en limitait la durée à la fin de la session de 1816. Le scrutin amena 80 boules noires contre 137 blanches. C'était un début menaçant.
Les deux chambres fixèrent la liste civile , votée pour tout le règne, à la somme de 33 millions, à laquelle fut ajouté le revenu des domaines de la couronne et le payement des dettes contractées par la famille royale à l'étranger : ces dettes montaient à 30 millions environ. La France
a toujours été généreuse, prodigue même ; on ne marchanda aux Bourbons ni un revenu convenable ni le payement de dettes dent quelquesunes peut-être avaient pour origine des manœuvres contre la patrie.
Mais le gouvernement semblait prendre à tâche de provoquer les défiances, l'hostilité de la nation. Après avoir froissé l'armée par l'intrusion d'officiers inconnus et revenus du service étranger, une nombreuse partie de la population par l'ordonnance sur les dimanches , tous les écrivains par la loi sur la presse, il avait successivement lésé un grand nombre de familles par la suppression de presque toutes les maisons d'éducation pour les filles de légionnaires, par l'exclusion d'une foule d'invalides, par l'attribution exclusive à la noblesse des bourses dans les écoles militaires, seul moyen alors d'arriver au grade d'officier. Une nouvelle mesure vint augmenter les mécontentements en jetant l'alarme dans l'esprit d'une masse de propriétaires, ce fut le projet de loi pour la restitution des biens non vendus d'émigrés. De semblables restitutions, la Convention nationale, le Directoire, le Consulat, l'Empire en avaient fait plus ou moins largement. Que Louis XVIII les complétât en rendant tout ce qui restait de biens non encore vendus, c'était chose toute naturelle et qui n'eût alarmé personne. Mais en présentant le projet de loi, le ministre Ferrand déclarait que les émigrés, restés auprès des princes jusqu'en 1814, avaient seuls suivi la ligne droite ; il donnait à entendre que la restitution proposée n'était