‹ Histoire de la Restauration 1814-1830Chapitre 5 sur 10 · XXVI · texte numérisé non relu

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qu'une mesure partielle, il présentait tous les émigrés dépossédés comme restant propriétaires légitimes des biens vendus et faisait pressentir qu'ils seraient un jour réintégrés dans leurs droits. C'étiit menacer directement tous ceux qui possédaient des biens de ce genre, c'est-à-dire plus ■ de deux millif>ns de propriétaires, dont la plupart n'étaient pas les acquéreurs primitifs.

L'opinion publique s'était vivement émue de cette loi, qui venait détruire, par ses dispositions réglementaires, un des principes constitutionnels de la Charte. Le Journal des Débats, si profondément dévoué aux Bourbons, l'avait attaquée avec énergie, et comme, à cette occasion, les gens qui s'appelaient royalistes purs lui adressaient le reproche d'être roylist" constitutionnel , il en avait accepté la qualification dans un article remarquable, qu'il terminait ainsi : «Nousdeman- » dons qu'aucun article de la Charte constitu- » tionnelle ne soit abrogé ni même suspendu » pour quelques années, parce que nous pré- )) voyons qu'une seule atteinte en ferait craindre » d'autres, et que cette crainte ébranlerait la » confiance si nécessaire au roi pour rendre ses » sujets paisibles et heureux. » Royalistes purs, constitutionnels, ces deux mots marquaient la grande division qui, dès les premiers jours, se manifesta dans l'opinion publique. Les premiers, plus royalistes que le roi. comme on l'a dit, voulaient ramener la France au rrgime de 1788, ainsi qu'on l'avait ramenée à ses frontières du même temps ; peu nombreux, mais ardents, exigeants, impérieux, tenant les avenues du trône.

encouragés par les plus proches parents et les plus intimes amis du roi, ils ne cessèrent de récla- ■mer l'abolition de la Charte, jusqu'au jour où, la Charte déchirée, la royauté fut renversée. Les constitutionnels comptaient tous les esprits qui, en France, voulaient la pratique sincère du gouvernement parlementaire, qui, par goût ou par raison, avaient accueilli les Bourbons, qui ne voulaient d'améliorations que par et avec la Charte, mais qui entendaient f;iire respecter l'acte constitutionnel. Ils ne pressentaient pas «ncore jusqu'où il faudrait aller pour cela, mais ils étaient résolus à la lutte légale. Le temps, les événements devaient apporter parmi eux d'autres éléments, d'autres aspirations ; mais alors, le maintien de la Charte devait rester leur programme, qui se traduisit si souvent par ce mot: Vive la Charte ! Les purs y opposaient avec une étrange affectation cekii de Vive le Roi !

A la Chambre des pairs, la majorité en faveur de la loi fut beaucoup moindre qu'à la Chambre des députés. M. Ferrand aggravait le mal en déclarant que son exposé des motifs de la loi avait été lu et approuvé par le roi, dont il exprimait la pensée intime. Les purs applaudissaient , les royalistes intelligents comprenaient le danger et s'efforçaient de le faire comprendre au gouvernement ; les journaux sensés essayaient de calmer l'irritation publique. Chateaubriand publiait une brochure pour désavouer les tendances annoncées par M. Ferrand; il n'obtint que les injures des royalistes exaltés. La loi fut volée, mais après un rapport où les doctrines énoncées dans

l'exposé des motifs étaient formellement blâmées et repoussées. Ce fut la dernière loi de la session, qui se termina le 30 décembre; une ordonnance royale prorogea les Chambres au !"■ mai 1813.

Le 3 décembre, le maréchal Soult avait été nommé ministre de la guerre. Ce maréchal devait à la bataille de Toulouse, livrée par lui le iO avril, une sorte de popularité qui lui avait valu une assez longue disgrâce à la cour. Il était parvenu à rentrer en faveur à force de démonstrations d'enthousiasme royaliste, et avait obtenu le gouvernement de la Bretagne. C'est dans cette fonction qu'il organisa une souscription destinée à élever un monument funéraire et une pyramide commémorative en l'honneur des royalistes tués dans le combat de Quiberon. Devenu ministre, il se signala par l'ardeur de son zèle, par ses persécutions contre les officiers suspects et par sa disposition aux actes arbitraires.

Cependant, depuis le mois d'octobre, les souverains réunis à Vienne travaillaient à se partager les dépouilles de la France et de quelquesuns de ses alliés. La rivalité des convoitises rendait l'œuvre difficile, et la France eût pu se faire attribuer des avantages importants si le traité du 30 avril ne l'eût d'avance réduite à l'inaction. La mésintelligence alla si loin entre les alliés qu'un moment la guerre fut imminente, et un traité secret fut signé entre la France, l'Autriche et l'Angleterre contre la Russie et la Prusse.

Peut-être eût-il été désirable que ce traité ne

restât point à l'état de simple précaution, et qu'il fût devenu nécessaire d'en invoquer l'exécution, du moins moralement. C'eût été pour la France l'occasion de s'assurer quelques compensations aux sacrifices consentis si légèrement par le comte d'Artois. Mais l'intelligence des trois cours fut soupçonnée, et l'on sut éviter une rupture ouverte, qui serait devenue si profitable à la France.

Le gouvernement royal n'eut donc pas la ressource des succès extérieurs, même en diplomatie, pour balancer le déplorable effet produit à l'intérieur par ses propres actes et plus encore par les menaces et les maladresses des émigrés rentrés. Il n'y avait pas un an que les Bourbons étaient revenus au milieu de l'ivresse, de la joie, de la confiance générales, et déjà c'était partout la désillusion, le mécontentement, la défiance : tellement, que dans une brochure publiée en octobre 1814, un des glorieux vétérans de la Révolution, Garnot, pouvait, sans être accusé d'exagération, tracer le tableau que voici : « Si » vous voulez paraître à la cour avec distinction, )) gardez-vous bien de dire que vous êtes de ces )) vingt-cinq millions de citoyens qui ont défendu 1) leur patrie avec quelque courage contre l'inn vasion des ennemis ; car on vous répondra que » ces vingt-cinq millions de citoyens sont vingt- » cinq millions de révoltés; que ces prétendus )) ennemis furent toujours des amis. Dites que » vous avez eu le bonheur d'être chouan ou Ven- » déen, ou transfuge, ou Cosaque, ou Anglais, ou » enfin qu'étant resté en France, vous n'avez sol-

» licite des places auprès des gouvernements » éphémères qui ont précédé la Restauration , » qu'alin de les mieux trahir et de les faire » plus tôt succomber ; alors, votre fidélité sera » portée aux nues, vous recevrez de tendres fé- » licitations, des décorations, des réponses af- » fectueuses de toute la famille royale. »

Peut-être Louis XVIII, sa famille, ses ministres même, se laissaient-ils involontairement persuader par les innombrables déclarations de dévouement et de fidélité que leur adressaient de toutes parts de cupides solliciteurs qui, comme toujours, protestaient avoir depuis vingt ans fait des vœux, des sacrifices, et couru des périls pour la, bonne cause. Ils auraient dû plutôt s'étonner que tant d'amis ardents ne leur eussent pas rendu le trône depuis longtemps.

Toujours est-il qu'on s'appliquait à chercher les moyens de réprouver, de flétrir tout ce que la France avait fait de 1789 à 1814. Que Louis XVIII eût célébré aux Tuileries ou à Notre- Dame, et même avec solennité, un service funèbre en mémoire de son frère, qu'on eût autorisé des particuliers à en faire célébrer dans les églises, rien de plus naturel et de plus juste ; que le roi considérât son frère comme innocent et martyr, rien de plus légitime. Mais, à supposer que le supplice de Louis XVI fût un crime, il était injuste autant qu'impolitique d'en faire peser la responsabilité sur la nation et de lui imposer un deuil et un monument d'expiation. On exhuma, en grande pompe, du cimetière de la Madeleine, quelques débris équivoques, et sur l'emplacement

d'une sépulture incertaine on éleva plus tard une chapelle runéraire, expiatoire, que la tolérance de deux révolutions a laissée debout.

On honora aussi la mémoire de Pichegru, de Georges Cadoudal et de ses complices.

Sous le joug de la censure, la presse était ouverte à toutes les attaques, à toutes les calomnies contre les hommes et les choses de la Révolution ; or, la Révolution, pour les royalistes, c'était toute la période comprise entre 1789 et le 31 mars 1814. Toute réclamation était écartée.

Napoléon n'éLcit pas assez loin de la France et il y avait laissé trop d'amis pour n'être pas tenu au courant de ce qui s'y passait. On doit même croire que, comme toujours en pareil cas, les nouvelles qui lui arrivaient exagéraient plutôt qu'elles ne restreignaient la vérité II n'est donc pas étonnant que, fatigué déjà de son inaction, redoutant un exil plus lointain dont il avait entendu la menace, confiant dans son ascendant sur les soldats, croyant peut-être à plus de sympathie qu'il n'en devait trouver dans la masse de la nation française, Napoléon se soit décidé à une tentative audacieuse. Les royalistes en avaient rendu le succès facile.

Le S mars 1815, Louis XVIÎI apprenait par le télégraphe le débarquement de Napoléon sur les côtes de France. Ni la cour ni le gouvernement ne s'en inquiétèrent. Le 7, le Monitew publia une ordonnance qui convoquait les chambres sans indication de jour, et une autre ordonnance qui déclarait Napoléon tj\iiirc et rebelle, prescrivait de lui courir sus, de l'arrêLcr et de le

traduire devant un conseil de guerre qui, l'identité reconnue, prononcerait l'application de la loi. Mêmes peines étaient portées contre quiconque l'aurait suivi ou assisté, contre ceux qui auraient provoqué à la révolte ou à s'abstenir de la repousser. Cette étrange ordonnance resta sans nul effet.

Le 7 mars. Napoléon entrait à Grenoble; le 10, il arrivait à Lyon; le 13, à Màcon; le 17, à Auxerre, oii le maréchal Key se joignit à lui avec le corps d'armée destiné aie combattre; le 20, à Fontainebleau. Toutes les autorités constituées étaient venues successivement , dans chaque ville, saluer Napoléon ; toutes les troupes envoyées contre lui avaient grossi son armée.

A Paris cependant, le gouvernement royal ne croyait pas à la gravité de l'événement. Tandis que Napoléon était accueilli par la soumission des fonctionnaires , l'enthousiasme des soldats et l'adhésion des populations, le gouvernement mutilait l'Institut, expulsait des académiciens, imposait aux ofTiciers des certificats de religion. Sortant enfin de sa sécurité, il publia les ordonnances du 7, prit quelques mesures militaires qui devaient être inutiles, destitua le maréchal Soult qui fut remplacé par Clarke, duc de Feltre, nomma Bourienne préfet de police et ordonna la réunion d'une armée sous Paris.

Le IG, le roi se rendit au Palais-Bourbon où les deux chambrçs avaient été appelées ; il jura le maintien de la Charte, tous les princes le jurèrent après lui ; les députés et les pairs accueillirent ce serment par des acclamations et des

promesses de mourir pour le roi. Le 17, le 18, on se berçait d'illusions, de nouvelles menson-» gères, d'espérances chimériques. Enfin, le 19, la vérité éclata : il fallait reprendre le chemin de l'exil. Louis XVIII rédigea une proclamation dans laquelle il annonçait sa retraite sur un autre point du royaume et un prochain retour, promettait le pardon royal aux troupes qui reviendraient de leur égarement, déclarait close la ?ession de 1814 et convoquait celle de 1815 dans le lieu qu'il indiquerait plus tard comme siège provisoire de son gouvernement. A minuit, il sortit des Tuileries et quitta Paris pour se rendre à Lille, d'où il fut bientôt obligé de se retirer à Gand. C'est là qu'il résida pendant les cent jours, accompagné d'un petit nombre de partisans fidèles et de quelques fonctionnaires plus compromis ou plus perspicaces que les autres.

Dans la soirée du 20 mars 1815, Napoléon rentrait aux Tuileries, ayant reconquis son trône sans brûler une amorce. L'Empire se relevait avec lui.

Trois mois plus tard, le 18 juin. Napoléon perdait la bataille de Waterloo; le 21, il revenait à Paris, au palais de l'Elysée ; le 22, il abdiquait pour la seconde et dernière fois ; le 3 juillet, il arrivait à Rochefort, et le 15, il montait à bord du vaisseau anglais le Bellérophon d'où il ne devait descendre qu'à Sainte-Hélène.

Les jugements peuvent être divers sur la résolution qui porta Napoléon à rentrer en France, sur ses essais de gouvernement pendant les Cent- Jours, sur ses opérations militaires en Belgique,

ils ne sauraient différer sur les résultats de son entreprise ; ces résultats furent désastreux. Les secousses qui, ei ^linze mois, jetèrent trois fois la France de Napoléon aux Bourbons, des Bourbons à Napoléon et de Napoléon encore aux Bourbons pervertirent le sens moral par le spectacle si souvent renouvelé des trahisons flagrantes, des apostasies éhontées , des plus impudentes palinodies. Le succès de la révolution toute militaire opérée par Napoléon, si prochainement suivi du triomphe des armées étrangères, fut une nouvelle et double consécration de la prédominance de la force brutale. On s'accoutuma à ne plus tenir compte des lois et du droit; les serments solennels, les déclarations de dévouement, les protestations de fidélité devinrent une monnaie banale passant d'une main à l'autre, sans que ni ceux qui les faisaient ni ceux qui les recevaient crussent à leur sincérité et à leur confiance respectives. Ce ne fut plus une opinion, un gouvernement que l'on servit, on ne servit que sa propre fortune et son propre intérêt; et, comme il faut toujours couvrir de ;nols honnêtes les choses qui le sont le moins, on inventa de dire qu'on devait avant tout servir la patrie.

Les résultats politiques ne furent pas moins déplorables, comme on le verra bientôt.

Après l'abdication de Napoléon, la Chambre des représentants, élue pendant les Cent-Jours et réunie sur la convocation de Napoléon, avait nommé un gouvernement provisoire. En 1814, le gouvernement de la France était descendu entre les mains dun égoïste sans élévation de caractère

et sans cœur ; en 1815, il tomba plus bas encore, jusqu'aux mains d'un homme dont l'intelligence, non médiocre, était vouée à toutes les basses et viles intrigues, Fouché, le lâche terroriste que Napoléon avait fait duc d'Otrante. Quelles que soientles erreurs qu'on peut reprocher à la Chambre de 1815, elle n'a pas commis de plus grave faute que d'avoir mis un tel homme à la tête du gouvernement.

L'immense majorité de l'assemblée, représentant fidèlement en cela l'opinion de la majorité des citoyens, ne voulait résolument plus des Bourbons. Aussi, avait-elle implicitement admis que l'abdication transférait virtuellement le trône à Napoléon IL Mais le fils de l'empereur n'était plus en France, on ne pouvait guère douter que l'Autriche refusât de l'y laisser revenir, ni même que les souverains coalisés ne fussent déterminés à exiger, comme en 1814, l'exclusion de la famille impériale. Mais la France conservait incontestablement le droit de se choisir un gouvernement ; les aUiés le lui avaient formellement reconnu en 1814, après la reddition de Paris, quand ils campaient, vainqueurs et maîtres, sur les places et dans les rues de la capitale. Or, en 1815, au lendemain de Waterloo, Paris étaitlibre, et l'ennemi, comme étonné de sa victoire, semblait hésiter à franchir la frontière française. Les débris de l'armée vaincue le 18 juin se reformaient ardents à la vengeance ; l'armée de Grouchy était intacte; une autre armée, nombreuse et bien pourvue, se trouvait concentrée en avant de Paris, sous les ordres d'un habile homme de guerre, le maréchal

Davoiist. Si donc les périls étaient grands, les ressources étaient grandes aussi et la résistance n'avait rien de téméraire. Mais dans ses bas calculs Fouché ne fit entrer que la force numérique des hommes; il ne voulut pas croire à la possibilité du succès, et, tandis qu'il trompait l'assemblée et ses collègues par d'apparentes dispositions de défense, il correspondait clandestinement avec Wellington, le pressait d'entrer en France, de marcher sur Paris et d'y rétablir Louis XVIII. Wellington suivit ces conseils, conformes d'ailleurs aux intentions des coalisés. 11 s'avança avec Blùcher, sans rencontrer d'obstacles, jusqu'auprès de Paris. Napoléon n'avait pas encore quitté la Malmaison. Voyant une faute militaire commise par l'ennemi, il demanda à la Chambre à conduire l'armée française comme simple général. Fouché fit rejeter cette demande. Puis, après avoir feint de pousser Davoust à livrer bataille, au moment oii les troupes, pleines d'élan, allaient se jeter sur l'ennemi, Fouché envoie l'ordre au maréchal de négocier avec Wellington l'évacuation de Paris. Davoust obéit. Le 3 juillet, fut signée à Saint-Gloud la capitulation qui stipulait une subpension cV armes et la remise de Paris, défendu par 100,000 soldats et de bons ouvrages de fortification, à une armée de beaucoup inférieure en nombre. Cet acte ne contenait que des dispositions militaires et n'engageait que les deux généraux qui y mirent leur signature, Wellington et BlQcher. Us avaient formellement refusé d'admettre toute stipulation pouvant présenter une signification politique. Le 8 juillet, Louis XVIII rentra dans Paris.

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