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qui avait cultivé les lettres avant de se mêler à la vie politique. Ses opinions royalistes étaient anciennes, sincères et courageuses. Il donna des preuves de son dévouement à Bordeaux, en 1814 et 1815. Nommé Réputé en 1821, il se fit remarquer parla grâce et l'habileté de ses discours, en même temps que par sa tendance à concilier les institutions libérales avec les droits de la royauté. Charles X ne pouvait choisir, pour diriger un ministère de transaction, un homme qui réunît mieux les qualités nécessaires et fût plus capable de réussir. Mais il était bien tard pour une telle tentative. Les ultra-royalistes ne voulaient rien concéder, et l'extrême opposition ne croyait plus aux bonnes intentions.
La formation du ministère Martignac eut pour premier effet de rompre l'alliance conclue, au moment des élections, entre les deux partis extrêmes. Les hommes de la droite, qui n'avaient voulu que rendre les portefeuilles vacants afin de s'en emparer, déçus dans leur attente, reprirent à la Chambre leur ancienne place. L'opposition libérale fut ainsi punie d'avoir accepté des auxiliaires compromettants. Il résulta de celte rupture que, dans les premières séances, il n'y eut point de majorité certaine. Il ne s'en forma une que pour la nomination du bureau de la Chambre, et ce fut une opposition libérale.
Les premiers actes du cabinet lui attirèrent la confiance de la majorité et du public. Toute la surveillance des citoyens n'avait pu empêcher l'administration de vicier sur plus d'un point les élections par des manœuvres frauduleuses et illégales qui furent signalées dans la vérification
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des pouvoirs et amenèrent plusieurs annulations; le ministère ne les défendit point, M. de Martignac en prit, au contraire, occasion pour déclarer que le ministère n'exercerait jamais à son profit le droit d'élection, a La lutte, dit-il, doit » être franche, ouverte, légale, et l'action du » gouvernement ne doit jamais être ni fraudu- )) leuse, ni tyrannique, ni inquisitoriale. » Toute la Chambre applaudit à ces paroles.
Dans le discours du trône, Charles X avait fait entrevoir la prochaine pacification de la Grèce, rappelé en quelques dignes paroles la victoire de Navarin, renouvelé la promesse de maintenir la Charte et annoncé des lois destinées à réaliser des améhoralions reconnues nécessaires. Ces divers passages de la harangue royale avaient été accueillis par des vivats. Mais si la Chambre savait gré au prince des bonnes intentions qu'il exprimait, elle n'oubliait point le passé et tenait à infliger au dernier ministère un blâme trop justement encouru. L'adresse, faisant allusion à la marche du gouvernement durant les dernières années, la qualifiait de système déplorable. Le roi, dans sa réponse, laissa percer son mécontentement et rappela aux députés qu'ils étaient « les gardiens de la majesté du trône, la première i) et la plus noble des garanties de la France. » On vit généralement dans ces paroles la pensée de mettre le trône au-dessus de toutes les institutions; l'inquiétude, un moment écartée, reparut.
M. de Martignac avait déclaré ne pas vouloir exercer à son profit le droit électoral, il tint sa promesse ; nulle pression ne fut exercée dans les
réélections qui eurent lieu à la suite de doubles nominations. Pour la première fois, les électeurs purent se réunir, appeler devant eux les candidats, les interroger sur leurs antécédents, sur leurs opinions, leur faire prendre des engagements. La police interdit seulement à ces réunions les lieux publics, mais ne les inquiéta point dans des locaux particuliers.
Afin que la liberté et la sincérité des élections ne fassent pas un fait accidentel, le ministère présenta un projet de loi dans lequel étaient prise.= des précautions efficaces pour empêcher toute fraude et toute intervention arbitraire ou abusive de l'autorité. La droite combattit le projet comme révolutionnaire et démocratique. La gauche, pour la première fois, défendit une œuvre ministérielle et n'en modifia quelques détails que pour ne laisser place nulle part à l'équivoque : 237 voix contre 103 adoptèrent la loi. A la Chambre des pairs, les attaques des royalistes, parmi lesquels se signalèrent quelques-uns des élus de M. de Villèle, furent plus violentes encore, mais la loi passa à une majorité de 139 voi.x contre 83.
Le 14 avril (1828), le ministère apporta un projet de loi sur la presse. Ce projet abolissait la censure et restituait aux journaux la juridiction du jury; c'étaient là des améliorations sérieuses, mais des dispositions de détail rendaient la loi bien dure encore ; la Chambre en atténua quelques-unes, malgré l'opposition acharnée de la droite.
Ces lois étaient des réparations, des satisfactions dues aux légitimes exigences de l'opinion.
Cependant elles n'étaient pas tout ce qu'on attendait de l'administration nouvelle : il ne suffisait pas de rendre impossible le retour des mauvais actes passés, il fallait punir ceux qui les avaient commis. Le ministère tardant à faire justice, M. Labbey de Pompières proposa de mettre les anciens ministres en accusation pour crimes de trahison et de concussion. Après d'orageux débats, la Chambre accueillit la proposition et la renvoya à une commission spéciale (15 juin).
Averti par cette manifestation, le ministère comprit qu'il fallait marcher plus résolument dans la voie libérale. Le 16 juin, deux ordonnances royales, contresignées par M. de Vatimesnil, soumettent au régime de l'Université les écoles secondaires connues pour être dirigées par des jésuites-, imposent à toute personne voulant tenir une école de cet ordre l'obligation de déclarer par écrit qu'elle n'appartient à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France; règlent le nombre des écoles ecclésiastiques et celui des élèves qu'elles peuvent admettre, en excluent les externes, y instituent vingt mille bourses, et soumettent à l'agrément du roi la nomination des directeurs.
C'était expulser les jésuites de l'enseignement public; aussi tous les journaux religieux et les ultra royalistes poussèrent-ils de violentes cla- Bieurs et poursuivirent - ils M. de Vatimesnil d'une haine qui survécut à la chute de ce ministre. Les évêques se concertèrent pour refuser l'obéissance aux prescriptions nouvelles, déclarèrent qu'ils ne pouvaient se soumettre , et
croyaient embarrasser gravement le gouvernement par leur résistance, lorsqu'un ordre officiel de Rome vint leur prescrire de « se confier à la » sagesse du roi pour l'exécution des ordon- » nances et de marcher d'accord avec le trône.» Peut-être y avait-il dans ces termes une signification secrète que devaient facilement comprendre les esprits formés à l'école des fils de Loyola. Quoi qu'il en soit, les évèques se soumirent, excepté l'archevêque de Toulouse, M. de Clermont-Tonnerre, qui à l'ordre du pape opposa la de\ise de sa famille : Etiamsi omnes, ego non (quand même tous, moi non). Cette résistance blessa Charles X : il interdit au prélat récalcitrant l'entrée des Tuileries. Les jésuites vendirent leurs établissements et se retirèrent dans les Etats voisins. C'est de cette époque que date la revendication par les catholiques français de la liberté d'enseignement, locution fallacieuse, avec laquelle ils ont agité les esprits pendant vingt ans et qu'ils sont parvenus à faire passer dans une loi dont il leur a été permis d'appliquer, pendant un temps, les dispositions de manière à prouver qu'ils n'entendaient par là que la liberté pour eux d'enlever aux autres la liberté.
La commission de la Chambre, pendant ce temps, examinait la proposition de Labbey de Pompiêres ; elle présenta un rapport concluant non pas à une accusation, mais à une instruction. La clôture de la session arriva (18 août) avant que l'assemblée eiît pris une résolution.
Ln mois auparavant (19 juillet), un traité signé à Londres avait chargé la France d'envoyer en Morée mi corps d'armée, destiné à délivrer le
territoire hellénique des troupes turques et égyptiennes qui y commettaient encore des ravages. Quinze mil) 3 Français, commandés par le général Maison, prirent la mer à Toulon, le 17 août, et débarquèrent à Coron, le 29, malgré les objections de l'amiral anglais Codrington, qui voulait exciper d'un ordre donné à Ibrahim par le pacha d'Egypte pour évacuer laMorée. Ibrahim fit embarauer ses troupes et quitta lui-même la Grèce après avoir fait, au camp français, une visite dans laquelle il étonna ses hôtes par le contraste de son intelligence et de ses manières courtoises avec la« férocité qu'il avait montrée contre les Hellènes. A la fin du repas, qui lui fut offert, il demanda pourquoi, après avoir fait des esclaves en Espagne, la France venait faire des hommes libres en Morée? L'expédition française occupa successivement toutes les villes oii il ne restait que des garnisons turques qui ne firent point de résistance. Le château de Morée, à Patras, refusa seul de se rendre et ne céda qu'à ki force.
La campagne de Morée, bien que courte et n'ayant coûté que peu de sang, excita en France une vive satisfaction; elle rendait définitive cette indépendance des Grecs, pour laquelle tant d'héroïques martyrs étaient tombés, et à laquelle la France avait témoigné un enthousiasme qui ne s'était pas affaibli pendant sept années, où les revers avaient été plus fréquents que les victoires; elle semblait aussi une réparation envers la liberté que nos armes avaient si cruellement frappée en Espagne. La délivrance des Grecs accomplie, sinon entreprise, par le gouvernement de la Restauration, sans aucune pensée d'intérêt
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politique, restera le plus beau titre de gloire de ce gouvernement : l'expédition d'Alger, plus difficile et plus périlleuse, fut malheureusement suspecte de cacher une menace contre la liberté de la France.
Sans avoir encore réalisé toutes les espérances qu'on avait mises en lui, le ministère Martignac avait déjà produit un grand bien en faisant succéder un peu de calme aux récentes agitations. L'avènement de ce cabinet, sa loyauté en matière électorale, la liberté par lui rendue et garantie à la presse, les bonnes intentions qu'il annonçait encore et que Ton tenait pour sincères, les paroles rassurantes du roi lors de l'ouverture des Chambres , l'envoi d'une armée au secours des Grecs, tout cela ramenait beaucoup d'esprits vers Charles X, et lui restituait un peu de la confiance des premiers jours de son règne. Il en eut la preuve dans un voyage qu'il fit, en septembre, à travers les départements de l'Est. 11 fut accueilli par des ovations qui n'étaient pas seulement le fait des autorités officielles ; les citoyens les plus libéraux, des députés influents de l'opposition lui offrirent des hommages qui n'étaient ni intéressés ni hypocrites. Par malheur, le contact est rare et rapide entre les rois et les citoyens sincères ; personne ne se trouva pour expliquer au monarque là vraie signification de l'enthousiasme populaire. Au contraire, des flatteurs lui persuadèrent que les acclamations s'adressaient à luimême, à lui seul, et prouvaient que la France voulait avant tout la consolidation et l'éclat de la majesté royale ; il les crut.
Dans le 'même moment, la duchesse de Berry
faisait en Vendée une excursion où elle rencontrait, sur les anciens champs de bataille, les paroisses en armes, commandées par les anciens chefs de la guerre civile, oii elle entendait les curés lui affirmer que tous ces hommes étaient prêts à mourir pour le trône et l'autel ; elle aussi les crut et rapporta cette croyance à son royal beau-père. Charles X ne tarda pas à être arraché à ses illusions, et la duchesse devait, à peu d'années de là, apprendre ce que valent pour les princes, aux jours de l'adversité, les protestations de dévouement qui abondent aux jours de leur puissance.
Convaincu désormais de n'avoir à craindre de la nation aucun obstacle sérieux, le roi ne cacha plus son éloignement pour les idées de ses ministres tout en restant parfaitement affable pour les personnes. Ce n'était point hypocrisie : Charles X n'eut point ce vice ; mais ne considérant plus les membres du cabinet comme des obstacles à une détermination bien arrêtée, il revenait pour eux à sa gracieuseté habituelle. 11 n'attendait plus qu'une occasion pour déclarer sa volonté.
Sans connaître la pensée intime du roi, le ministère se sentait au moins abandonné par lui ; la droite lui témoignait, en toute circonstance, une haine acharnée; il ne pouvait trouver appui que dans la gauche et cherchait à la gagner par des concessions. L'accord parut s'établir un moment, mais fut de peu de durée.
La session s'était ouverte le 27 janvier 1829 ; le 9 février, le ministère présenta des projets de lois sur l'organisation des communes et des départements; la commission de la Chambre se
montra en dissidence avec le projet officiel ; l'assemblée se prononça pour la commission ; le ministère, mécontent, retira les deux lois. Ce fut la cause de la rupture. Le cabinet traversa péniblement le reste de la session, qui s'acheva au milieu de nouvelles inquiétudes, provoquées par les projets de mesures extralégales que l'on attribuait au roi. Dans une des dernières séances, un député, qui, à une célébrité militaire déjà acquise, devait bientôt ajouter mie grande renommée parlementaire, le général Lamarque, faisant allusion aux bruits de coups iVEtat, rappela que les peuples aussi avaient leurs coups d"Etat. Violemment interrompu, il reprit avec énergie : « Je dis » que les peuples aussi ont leurs coups d'Etat, » et que, bouleversant la terre jusque dans ses » entrailles, ils ne laissent sur le sol que de san- )) glantes ruines ! » A l'approche des grandes commotions, il échappe des paroles qui en sont comme les prophétiques pressentiments : au début de la session, un député royaliste, M. de Conny, avait accusé les moteurs de révolution de vouloir provoquer un changement de dynastie et amener en France une révolution de 1688.
La session fut close le 31 juillet. Le 9 aoiit, le Moniteur annonça la composition d'un nouveau ministère : le prince de Polignac aux affaires étrangères; le comte de Bourmont à la guerre; le comte de Labourdonnaie à l'intérieur ; M, de Courvoisier à la justice; le comte de Chabrol aux ûaances; l'amiral de Rigny à la marine; le baron de ^lontbel à l'instruction publique réunie aux affaires ecclésiastiques. M. de Rigny ayant refusé, le baron d'Haussez le remplaça. La pré-
fecture de police fut confiée au procureur général Mangin, qui s'était acquis une sanglante célébrité dans le procès du général Bcrton, en J822.
Royalistes et libéraux, personne en France ne se trompa sur la signification du nouveau cabinet; c'était la guerre, la guerre ouverte, implacable entre la monarchie de droit divin et la révolution.
Le prince Jules de Polignac était le second fils de cette duchesse de Polignac qui avait exercé une si grande et si funeste influence sur Mai'ie- Antoinette. Emigré avec toute sa famille, il fut mêlé à la conspiration de Georges Cadoudal contre le premier consul, fut condamné à deux ans de prison, puis détenu jusqu'en 1814. Il devait à la cour de Rome son titre de prince. Ami personnel et intime de Charles X, il avait été nommé par ce monarque ambassadeur en Angleterre. C"est lui qui provoqua, prépara et signa pour la France le traité du 6 juillet 1827, dont la bataille de Navarin fut la conséquence. Il passait pour le chef du parti de la cour et le promoteur des mesures contre-révolutioimaires. C'était, d'ailleurs, un esprit distingué, sans être un homme supérieur. M. de Polignac n'avait contre lui que ses opinions bien connues ; on ne pouvait lui reprocher aucune part aux tristes événements de 1815 et des années suivantes.
M. de Bourmont, ancien chef de bandes en Vendée, fait général par Napoléon et mis par lui à la tête d'une division dans la canipagne de 1815, avait passé à l'ennemi deux jours avant Waterk)0, et était accusé d'avoir révélé les plans
de l'empereur ; quelques mois plus tard, il avait été le témoin le plus hostile dans le procès du maréchal Ney dont il avait, sinon partagé, du moins laissé s'accomplir la défection ; il était, à cette époque, sous les ordres du maréchal.
Le comte de Labourdonnaie , fameux par sa proposition des catégories de proscrits, un des plus exaltés réacteurs de 1815, était resté l'orateur intempérant de la faction ultra-royaliste. Les autres membres du cabinet, moins compromis que les trois premiers, appartenaient tous à cette même faction qu'on avait vue, depuis quinze ans, poursuivre sans relâche la destruction de la liberté et de la Charte.
La minorité royaliste qui, sincèrement dévouée aux Bourbons, cherchait le maintien et la sécurité de leur trône dans la loyale observation de la Charte et le sage développement de la liberté, vit avec une douloureuse indignation l'apparition du ministère Polignac. L'organe principal de cette minorité, \q Journal des Débats, exprima ses craintes et ses regrets dans un éloquent article où il prédisait la marche que devait suivre le nouveau cabinet et qui se terminait par ce paragraphe dont les derniers mots sont demeurés célèbres : « Que feront-ils cependant ? » Iront-ils chercher un appui dans la force des )) baïonnettes ? Les baïonnettes aujourd'hui sont » intelligentes; elles connaissent et respectent » la loi. Vont-ils déchirer cette Charte qui fait » la puissance du successeur de Louis XVIII ? » Qu'ils y pensent bien! La Charte a maintenant » une autorité contre laquelle viendraient se » briser tous les efforts du despotisme. Le peu-
» pie paie un milliard à la loi, il ne paierait pas » deux millions aux ordonnances d'un ministre. » Avf.o les taxes illégales naîtrait un Hamp- » den (1) pour les briser. Hampden ! faut-il en- » core que nous rappelions ce nom de troubles » et de guerre ! Malheureuse France ! malheu- » r:>ux roi ! » Ces paroles étaient publiées le mai,in du 10 août.
Déféré aux tribunaux, le Journal des Débats fut acquitté.
De leur côté, les feuilles ultra-royalistes comprirent que l'heure arrivait de la lutte décisive. « Plus de concessions, s'écriaient-elles; le com- 0 bat est rétabli entre la Royauté et la Révolu- » lion ! » C'était trop vrai.
La France répondait avec éclat au défi qu'on lui jetait. Lafayette, de retour d'un voyage en Amérique qui avait été un triomphe continuel, traversait, durant les mois d'août et de septembre, une partie des départements du centre et du Sud-Est de la France. Lafayette, c'était le souvenir des plus purs jours de la Révolution ; c'était l'intègre citoyen qui, sous l'Empire, avait gardé dans la retraite l'inflexible fidélité à ses opinions ; aucun nom, dans les chambres de la Restauration, n'était plus antipathique aux ultras, bien que Charles X personnellement eût manifesté de l'estime pour lui. Sa présence à Vizille, à Grenoble, à Lyon, fut le signal d'ovations improvisées par les populations entières et qui rappelèrent , avec un sens différent , les ovations
(1) Voir l'Histoire de la Révolution â! Angleterre, par Eugène Despois.
militaires faites quinze ans auparavant à Napoléon revenant de l'île d'Elbe. 11 sema sur sa route d'énergiques paroles qui encourageaient la nation à « résister à toutes les tentatives de l'in- » corrigibilité contre-révolutionnaire, » Les acclamations lui prouvaient que la France ne déserterait pas son devoir.
La Bretagne, cette province si chère aux royalistes, prit l'initiative des préparatifs de résistance ; elle forma une association pour le refus de l'impôt, qui se propagea rapidement dans le reste de la France.
Le 18 novembre, M. de Labourdonnaie se retira du ministère ; son portefeuille passa à M. de Montbel que remplaça M. de Guernon Banville à l'instruction publique. M, de Polignac devint président du Conseil.
Le cabinet déployait une grande activité administrative et réalisait de nombreuses améliorations de détails ; mais toute l'attention publique était concentrée sur les affaires politiques ; tout le reste semblait secondaire.
Le 2 mars 1830 s'ouvrit la session des chambres. Le roi, après avoir passé en revue les affaires de l'extérieur et de l'intérieur, puis annoncé l'expédition d'Afrique, déclarait que les droits de sa coui'onne étaient sacrés, qu'il devait les transmettre intacts à ses successeurs, qu'il ne doutait pas du concours des chambres. « Si, » disait-il en terminant, si de coupables ma- » uœuvres suscitaient à mon gouvernement des » obstacles que je ne peux prévoir ici, que je » ne veux pas prévoir, je trouverais la force de » les surmonter dans ma résolution de maintenir
» la paix publique, dans la juste confiance des )) Français et dans l'amour qu'ils ont toujours » montré pour leur roi. »
Chacune de ces paroles était une menace. La chambre des députés y répondit aussitôt en ne portant à son bureau que des hommes de l'opposition (3 mars). Le 10, la chambre des pairs présentait au roi son adresse, où elle disait que les droits de la couronne n'étaient pas moins chers au peuple que ses libertés, et que la France ne voulait pas plus de l'anarchie que le roi du despotisme. Le 15, la chambre des députés discuta son adresse dont un paragraphe répondait au passage menaçant du discours royal, en rappelant que la Charte avait consacré comme un droit l'intervention du pays dans la délibération des intérêts publics, et que cette intervention faisait du concours permanent des vues du gouvernement avec les vœux du peuple la condition indispensable de la marche réguhère des affaires. « Sire, disait l'adresse, notre loyauté, notre dé- » vouement nous condamnent à vous dire que )) ce concours ji'exi^te pas. » Le ministère combattit énergiquement cette partie de l'adresse. La Chambre persista ; 221 voix l'adoptèrent contre 181.
Cette adresse, que, le lendemain, un journal royaliste appelait avec plus de vérité qu'il ne le supposait le premier manifeste de la Révolution de 1830, et qui garde le nom ^'adresse des 221, fut reçue par Charles X avec une dignité sévère -, sa réponse fut brève et contenait la phrase suivante : (c J'ai annoncé mes résolutions dans mon )) discours d'ouverture de la session; ces réso-
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» lutions sont imm^iables ;l"miérèt de mon peuple 1) me défend de m'en écarter. »
Dans un gouvernement parlementaire le monarque ne peut avoir de volontés immuables. En prononçant de telles paroles, Charles X découvrait (comme on disait alors) la couronne, et p'açait la lutte entre le roi et le peuple. Le lendemain, 13 mars, la Chambre fut prorogée au o septembre.
Pendant la session même avaient été commencés les préparatifs de l'expédition d'Afrique annoncée par le discours du trône. Cette expédition avait été provoquée par une grossière insulte que le consul de France avait reçue du dey d'Alger et dont celui-ci refusait la réparation. Le gouvernement français résolut de mettre la circonstance à profit pour chasser enfin de la Méditerranée ces pirates barbaresques dont Alger restait le dernier repaire. C'était une excellente pensée qui devait rendre service à tout le commerce méditerranéen. Pour l'exécuter, il ne suffisait plus d'un bombardement comme on l'avait déjà fait plusieurs fois. Le gouvernement décida l'envoi d'une flotte et d'une armée de débarquement. C'était le premier armement aussi considérable que faisait la Restauration; le but en était connu, mais les conséquences en étaient ignorées de tous. Alger pris, qu'en ferait la France? L'importance de l'expédition, les résultats qu'elle pouvait avoir, donnèrent de l'ombrage à l'Angleterre; elle fit des observations hautaines, laissa même entendre des menaces. Le gouvernement français répondit aux unes avec dignité, brava fièrement les autres et hâta
le départ de l'expédition. C'était une noble conduite ; le roi en perdit nialheureiisement le bénélice en donnant le commandement de l'expédilion au comte de Bourmont, qui conserva le portefeuille de la guerre. On crut dès lors que 1 armée d'Afrique était destinée à revenir, avec le prestige d'une victoire, détruire la liberté en France. L'opinion lui devint indifférente, hostik; même. La flotte partit de Toulon le 16 mai 1830.
Le même jour Charles X signait une ordonnance dissolvant la chambre , convoquant les collèges d'arrondissement pour le 23 juin, les collèges de département pour le 3 juillet, et les députés pour le 3 août. Le 19 mai, le ministère se modifia; MM. de Courvoisier et de Chabrol, ministres de la justice et des finances, se retirèrent ; ils furent remplacés par MM. de Chantelauze et de Montbel ; celui-ci fut remplacé à Tintérieur par M. de Peyronnet ; le baron Capelle fut nommé ministre des travaux publics. Ces mutations apportaient au cabinet l'énergie et l'impopularité de M. de Peyronnet, l'auteur de la loi d'atuour et de justiee.
Par une résolution sans précédents , le roi adressa directement, le 3 juin, aux électeurs une j3roclamation dans laquelle, protestant de sa volonté à maintenir la Charte, faisant l'éloge du gouvernement royal, il invitait les électeurs à se défier des ennemis de leur repos, dont les desseins devaient échouer contre son imrraioble résolution, et les engageait à se présenter avec zèle dans les collèges électoraux.
Le clergé intervint aussi par des mandements
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épiscopaux ei des prières ordonnées dans toutes les églises pour obtenir le triomphe de la cause du trône et de l'autel. Mais sa funeste iniluence n'avait plus d'action que sur le pouvoir; elle était un des principaux éléments de sa ruine et le précipitait à sa perte.
Mieux et plus haut que les voix du monarque et de l'Eglise parlait aux citoyens l'amour de la patrie et de la liberté. Chacun comprenait ce que l'heure avait de solennel, et cjue du scrutin prêt à s'ouvrir sortirait la défaite ou la victoire du droit; la défaite, on n'y songeait guère; la victoire, on n'en doutait pas. Que si, battue dans la dernière épreuve légale, la royauté recourait au coup d'Etat, eh bien, l'on était prêt à pousser la lutte jusqu'au bout, à descendre dans la rue et à vider la question par les armes, dût la royauté rester brisée sur le champ de bataille. C'était là une éventualité qui plaisait au courage aventureux des jeunes républicains, et flattait les espérances des partisans de Nap :>léon II ; la majorité libérale, non encore détachée du principe monarchique , envisageait sans effroi une révolution qui, par un changement de dynastie, substituerait la royauté élue à la royauté de droit divin. Mais, sans discuter encore l'usage de la victoire, on se préparait résolument au combat.
Un journal, récemment fondé par des citoyens dont l'ardeur ne s'accommodait pas de l'allure modérée des autres journaux de l'opposition, le National, donnait à la polémique quotidienne une énergie jusque-là peu connue. Dirigé par M. Thiers, qu'assistaient déjeunes collaborateurs
dont les plus connus furent Armand Carrel et M. Mignet, le National soutint la fameuse thèse le j'oi règne et ne gouverne pas, qui était le fond même de la monarchie constitutionnelle. Par des rapprochements fréquents avec la Révolution anglaise de 1688, que Carrel avait particulièrement étudiée, le National semblait indiquer un changement de dynastie comme la meilleure issue de la crise dans laquelle on était engagé, ce qui le fit accuser, plus tard, d'avoir été l'organe des partisans du duc d'Orléans; il n'en était rien cependant.
Un autre journal, de fondation récente aussi, la Tribune des départements (devenu plus tard la Tribune), attaquait vigoureusement le parti royaliste, sans pouvoir encore proclamer ouvertement ses doctrines; la Tribune des départements tendait à la Républicjue.
Le gouvernement n'avait pas moins de confiance que ses adversaires dans le résultat des élections et, comme les libéraux portaient partout la candidature des 221, lui portait celle des 181.
Les 221 furent réélus, plus cinquante autres opposants ; le ministère ne pouvait s'attribuer dans la Chambre nouvelle plus de 145 voix. La défaite était accablante.
L'ardeur de la lutte, la joie du triomphe laissèrent peu de place à la satisfaction qu'aurait dû causer à un peuple éminemment guerrier la nouvelle de la prise d'Alger, rendue aux Français le 8 juillet après des faits d'armes glorieux pour nos troupes. Cette nouvelle ne fit même qu'ac-
crétlilcr le bruit dt-s projets extra-légaux attribués au gouvernement.
L'imprudent langage de Charles X l'avait acculé dans une situation d'où il ne pouvait plus sortir sans perdre quelque chose de sa dignité. Renvoyer le ministère, c'était reculer devant raccomplissement des immuables résolutions si hautement proclamées ; dissoudre de nouveau la Chambre, c'était diiïérer, non résoudre la difiiculté. Il ne restait que le recours aux mesur.^ s inconstitutionnelles. Mais le ïov avait si formellement promis de maintenir la Charte que sa loyauté répugnait à un tel moyen.
11 y a toujours des arguments pour rassurer les consciences timorées et les faire transiger avec le devoir. On invoqua 1 "article 1-i de la Charte, portant que le roi faisait des ordonnances pour l'exécution des lois et la sûreté de l'Etat, et sur cet article on bâtit des raisonnements captieux qui devaient entriiîncr un esprit habitué aux subtilités d'une dévotion peu scrupuleuse.
Le lundi 26 juillet, le Moniteur publia les trop fameuses ordonnances qui allaient faire couler tant de sang français versé par des mains françaises. La première abolissait la liberté de la presse, en soumettant tous les journaux à une autorisation ministérielle renouvelable à chaque trimestre ; la seconde dissolvait la Chambre des députés ; la troisième changeait complètement la loi électorale; la quatrième contenait la convocation des électeurs et de la Chambre ; la cinquième réintégrait au conseil d'Etat des membres éliminés parle ministère Martignac. On entrait en pleine crise révolutionnaire.
Le signal de la résistance fut donné par le National, auquel la vigueur de son opposition avait rapidement conquis une grande popularité et particulièrement la faveui- de la jeunesse des écoles. Son rédacteur en chef, M. thiers, rédigea une protestation qui fut signée par les rédacteurs en chef des autres feuilles libérales, et qui provoquait la nation à résister. Voici le texte de cette pièce qui demeurera un des titres d'honneur de la presse française :
« On a souvent annoncé, depuis six mois, que les » lois seraient violées, qu'un coup d'état serait frap- » pé; le bon sens public se refusait à le croire. Le » ministère repoussait cette supposition comme une » calomnie. Cependant le Moniteur a publié enfin ces )) mémorables ordonnances, qui sont la plus écia- » tante violation des lois. Le régime légal est donc » interrompu ; celui de la force est commencé.
» Dans la situation où nous sommes placés, l'obéis-' » sauce cesse d'être un devoir. Les citoyens appelés » les premiers à obéir sont les écrivains des jour- » naux; ils doivent donner les premiers l'exemple de » la résistance à l'autorité qui s'est dépouillée du ca- » ractère de la loi. Les raisons sur lesquelles ils s'ap- » pnient sont telles qu'il suffit de les énoncer.
» La Charte, article 8, dit que les Français, en » matière de presse, sent tenus de se conform'er aux » /o/s; elle ne dit pas aux ordonnances. La Charte, » article 35, dit que l'organisation des collèges élec- » toraux sera réglée par les lois; elle ne dit pas par >) les ordonnances.
» La couronne elle-même avait reconnu jusqu'ici n ces articles. Toutes les fois^ en effet, que des cir- » constances prétendues graves lui ont paru exiger » une modification, soit au régime de la presse, soit » au régime électoral, elle a eu recours aux ileux
» chambres ; elle ne s'est arrogé, à l'égard de ces ar- >. ticles 8 et 35, ni une autorité constituante, ni une )> autorité dictatoriale qui n'existent nulle part.
» Les tribunaux, qui ont droit d"interprétation, » ont solennellement reconnu ces mêmes principes. 1) Leurs décisions établis!^ent qu'en matière de presse I) et d'organisation électorale, les lois, c'est-à-dire le » roi et les chambres, peuvent seuls statuer.
» Aujourd'hui, le gouvernement a violé la légalité. •) Nous sommes dispensés d'obéir; nous essaierons ) de publier nos feuilles sans demander l'autorisation ') qui nous est imposée.
» Yoilà ce que notre devoir de citoyens nous im- .') pose, et nous le remplissons.
» Nous n'avons pas à tracer ses devoirs à la » Chambre illégalement dissoute ; mais nous pouvons » la supplier, au nom de la France, de s'appuyer sur » son droit é\ident et de résister autant qu'il sera en » elle à la violation des lois. Ce droit est aussi certain !» que celui sur lequel nous nous appuyons. La ') Charte dit, article 50, que le roi peut dissoudre la » Chambre des députés ; mais il faut pour cela qu'elle ;> ait été rJunie, constituée en Chambre; avant la ') réunion et la constitution de la Chambre il n'y a » que des élections faites. Or, nulle part, la Charte ne » dit que le roi peut casser les élections. Les ordon- )) nances publiées aujourd'hui ne font que casser des ') élections ; elles sont donc illégales, car elles font » une chose que la Charte n'autorise pas. Les dépu- > tés élus et convoqués pour le 3 août sont donc bien » et dûment élus et convoqués. Leur droit est le même ') aujourd'hui qu'hier. La France les supplie de ne pas » l'oublier. Tout ce qu'ils pourront pour faire pré- » valoir ce droit, ils le doivent.
» Le gouvernement a perdu aujourd'hui le caracn 1ère de légalité qui commande l'obéissance. Nous a lai résistons pour ce qui nous concerne ; c'est à la
» France à juger jusqu'où doit s'étendre sa propre » résistance. »
Cette énergique protestation était signée de MM. Thiers, Carrel, Mignet, Chambolle, Peysse, Albert Stapfert, Dubochet, Rolle, Gauja, du National;
— Evariste Dumoulin, Cauchois Leinaire, Année, du Constitutionnel ; — Châtelain, Alexis de Jussieu, Avenel, J. F. Dupont, Guyet, Moussette, Valenlin de la Pelouze. tlu Courrier Français; — Ch. de Rémusat. B. Dejean, de Guizard, P. Leroux, du Globe,
— Baude, Busoni, Barbaroux, Hausniann, Dussard, Senty, A. Billiard, Chalas, J. Coste, du Temps; — Larréguy, Bert, du Commerce; — Léon Pillet, du Journal de Paris ; — A. Fabre, Ader, delà Tribune des départements ; — Sarrans jeune, du Courrier des Electeurs; — Bohain, N. Roqueplan, du Figaro ; — Vaillant, du Sylphe.
Les imprimeurs renvoyèrent leurs ouvriers, qui se répandirent dans Paris et auxquels se réunirent les ouvriers, également congédiés, des industries qui se rattachent à l'imprimerie; ils parcoururent les rues, criant : Tït-e la Charte! A bas les ministres!
Le Temps et le National avaient publié la protestation des journalistes. Un commissaire de police se présente aux bureaux du Temps pour faire une saisie ; le rédacteur en chef, M. Baude, refuse d'ouvrir; le commissaire envoie requérir un serrurier; M. Baude lit à l'ouvrier l'article du Code pénal qui inflige les travaux forcés à tout coupable d'effraction ; le serrurier se retire, et il faut aller chercher un ouvrier de police pour enfoncer la porte et briser les presses.
Le gouvernement pouvait disposer, à Paris et à proximité, d'enviroû 15 à 18,000 hommes
placés sous le commandement du maréchal Marmont, dont le nom augmentait encore la colère de la population. La garde royale formait le noyau de cette petite armée, composée d'inlanterie, de cavalerie et d'artillerie.
Les premiers coups de feu lurent tirés, le 27, vers cinq heures du soir ; les cadavres tombés, au nombre desquels se trouvait celui d'une femme, furent relevés par des citoyens et promenés dans la ville aux cris répétés de Venfjeancel Aux ormes l
Paris se leva tout entier , et , pendant les deux journées des 28 et 29 juillet, ne fut qu'un champ de bataille sur lequel les sons continus du locsin, le rappel battu par des tambours volontaires, appelèrent sans relâche les citoyens. Par un soleil étouffant , le peuple , sans autres chefs que des jeunes gens des écoles et surtout de l'Ecole polytechnique, mal armé, mal organisé, retranché derrière des barricades improvisées, combattit, sans faiblir un instant, des troupes d"élite commandées par des officiers dévoués. Une partie dos régiments de ligne, par esprit de rivalité contre la garde, refusèrent de commencer ou de continuer le combat et livrèrent leurs armes. L'acharnement du peuple fut grand, surtout contre la garde suisse , objet d'une animosité ancienne, à titre de troupe étrangère. Dès le commencement de la bataille on avait vu apparaître le drapeau tricolore, le drapeau de la Révolution ; puis parurent des gardes nationaux en armes et en uniforme qui vinrent prendre rang parmi les combattants qu'animait le chant do la Mnr-ioilhho. subi-
tement retrouvé dans toutes les mémoires. Le peuple emporta successivement l'Hôtel de Ville, le Louvre, les Tuileries, la caserne de la rue de Babylone, dernier point de résistance de la garde suisse, à l'attaque do laquelle fut tué l'élève de l'Ecole polytechnique Vanneau.
Le 29 juillet au soir, Paris était délivré des troupes royales.
Aucun personnage officiel n'avait pris part à la lutte armée. Durant les deux jours de combat, la population parisienne ne fui. guidée au feu que par des hommes appartenant aux ventes du carbonarisme, presque tous d'opinion républicaine, et par un certain nombre d'élèves de l'Ecole polytechnique que signalait à la foule leur uniforme resté populaire depuis 1814. Des réunfons de députés eurent lieu, pendant la bataille, tantôt chez M. Bérard, tantôt chez Audry de Puyraveau, tantôt à l'hôtel Lafiltte. Aucune résolution efficace n'y fut prise. La plupart des députés présents se retranchèrent derrière des scrupules de légalité, la Chambre ayant été dissoute par les ordonnances du 25. Ceux des membres de l'extrême gauche qui inclinaient à prendre parti pour l'insurrection étaient paralysés par l'inertie de leurs collègues. Dans la journée du 28, on se liasarda cependant à envoyer une députation au maréchal Marmont, pour le prier de demander au roi un changement de ministère. Marmont en référa au prince de Polignac, présent aux Tuileries, qui refusa. Le 29, le général Lafayette et le général Gérard, se montrant disposés à accepter le commandement l'un de la garde nationale, l'autre de.s corps militaires qui
venaient de se rallier à la population, les députés réunis chez M. Lafiltte nommèrent une simple commission municipale, composée de MM. Lafiitle, Casimir Périer, Lobau, de Schonen, Audry de Puyraveau et Mauguin. Cette commission se rendit'à THôtel de Ville.
Dès le début de la lutte, des placards avaient annoncé l'institution d'un gouvernement provisoire formé de M. Laffitte, du général Gérard et du duc de Choiseul. Ce n'était là qu'un moyen de donner confiance aux insurgés.
Pendant ces trois sanglantes journées, Charles X était resté à Saint-Cloud, dans une imperturbable assurance , repoussant et les avis de Marmont et les conseils de royalistes dévoués. Lorscju'enfm le duc de Raguse arriva à Saint- Cloud, après la prise du Louvre et des Tuileries, le roi se décida à nommer un nouveau ministère. Mais l'heure des concessions était passée, et le dernier acte royal de Charles X fut accueilli par cette parole fatale que tant de monarques ont entendue : Il est trop tard.
Charles X dut s'éloigner d'abord jusqu'à Versailles, puis jusqu'à Rambouillet, où il se décida à abdiquer, en son nom et en celui de son fds, au prolit du duc de Bordeaux. Vaine désignation qui ne devait pas plus réussir que n'avait réussi, quinze ans auparavant, la désignation du roi de Rome par Napoléon. De Rambouillet, Charles X se dirigea avec sa famille sur Cherbourg, d'où le 16 août, un navii-e emporta toute la branche aînée pour l'exil dont elle ne devait plus revenir. Ses gardes du corps accompagnèrent fidèlement le roi déchu jusqu'auprès du navire et lui remi-
rent leurs étendards. Charles X habita successivement Holyrood en Ecosse , le château de Hradschin en Bohême, enfin Goritz en Ulyrie, où il mourut le 6 noveml^re d836. C'était un prince qui avait beaucoup des qualités par lesquelles les souverains réussissent en France : affabilité, loyauté, générosité, fidélité à ses affections et à ses engagements, parole aimable et spirituelle, abord plein d'aménité ; il ne lui a manqué que l'intelligence des sentiments et des besoins de la France moderne, avec plus de fermeté pour dominer ses propres préjugés et résister à des conseils qui ont mis sur son nom un souvenir de parjure et de cruauté.
La Révolution de Juillet 1830 fut surtout l'œuvre de la population parisienne. On peut dire cependant que toute la France l'uvait préparée par les élections qui renvoyèrent à la Chambre les 221; elle s'y associa avec enthousiasme quand elle apprit les événements de Paris. Rouen, le Havre avaient, pendant les trois jours, armé et envoyé à Paris des citoyens pour prendre part à la lutte. A iSantes, il y eut quelques engagements ■avec les troupes. La Vendée, sur laquelle les roy'alistes avaient compté, ne bougea point, et de tous les ennemis de la Révolution, si menaçants avant l'heure du combat, pas un ne prit les armes pour partager les dangers et soutenir le courage des soldats pendant cette bataille de trois journées.
Ainsi tomba la Restauration, ainsi finit ce duel de quinze ans qui n'eut que deux courtes trêves. L'issue n'en pouvait être différente , non en vertu de ce fatalisme aveugle ou providentiel
qui n'est pas plus vrai dans Tliisloire des nations que dans la vie des individus, mais par la simple logique du principe auquel la royauté se rattachait et dont la France ne voulait plus : une dynastie ne peut prévaloir contre un peuple,
La France n'a pas à se souvenir avec honte de la Restauration comme d'un gouvernement imposé par l'étranger vainqueur. Nous avons montré qu'elle l'a non appelée, mais librement acceptée avec une confiance qui a été tristement déçue. La branche aînée des Bourbons a déplorablement gouverné. Cependant, elle a rendu des services à la France. Pendant une longue paix avec l'Europe, elle a donné à l'industrie, au commerce, aux lettres, aux arts et aux sciences le loisir de se développer sans qu'elle y ait contribué par une bien active impulsion, car elle a trop constamment agité les esprits d'inquiétudes qui entravaient le progrès ; la gloire militaire ne lui a pas manqué, car elle a fait trois guerres dans l'espace de sept ans; mais la première blessait profondéixient le sentiment national, si la seconde le satisfit en rendant la liberté à une race héroïque et glorieuse; et, bien que la troisième ait accompli une œuvre de civilisation et ouvert à la France un nouvel empire, elle était trop suspecte à la liberté pour exciter les sympathies qu'elle méritait.
Si, laissant de côté le gouvernement, la France considère ce qu'elle fut et fit elle-même durant ces quinze années, elle a le droit de citer avec orgueil cette période de son histoire qui s'appelle la Restauration. Jamais peuple ne donna un spectacle phis grand et plu'î digne do l'admiration de
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la postérité. De l'abaissenit-nt — je ne dis pas l'iiuniiliation — où l'avaient jetée d'incomparables désastres, la nation française, par la seule force de son génie, par la persistance à revendiquer son droit et à vouloir la liberté, par une lutte inflexiblement soutenue contre les tendances opposées de son gouvernement, est parvenue à réparer en peu d'années les plaies de longues guerres et, tout en défendant ses droits et ses principes politiques, à réaliser de merveilleux progrès dans toutes les voies ouvertes à l'intelligence humaine. On a fait plus et mieux depuis, soit ; mais c'est la France de ce temps qui a ouvert les routes, en reprenant les traditions interrompues ou faussées de la Révolution, en déchirant la première page de ces traités de 1815, astucieusement combinés pour enchaîner le génie révolutionnaire, et dont aucun des princes qui les avaient signés n'osa prendre la défense quand la Révolution y porta sa main vengeresse.
îsous avons signalé précédemment (page 131) les orateurs, les écrivains politiques qui se révélèrent pendant le règne de Louis XVI II. Ils ;ontinuèrent d'illustrer les assemblées et les lettres sous le règne de Charles X. La tribune parlementaire acquit à la France, dans le monde entier, une influence plus efficace et plus pure que la domination jadis conquise par les armes. Lamartine donnait à la poésie française des accents qu'elle n'avait pas connus encore ; Victor Hugo la faisait monter dans les plus hautes régions du lyrisme; Béranger élevait la chanson jusqu'à l'ode et lui faisait parler un langage tout
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nouveau ; Victor Hugo , Alexandre Dumas tentaient sur la scène dramatique de hardies innovalions auxquelles s'associait, avec moins de témérité , Casimir Delavigne ; Scribe haussait le vaudeville au ton de la comédie ; Méry et Barthélémy retrouvaient pour la satire politique le style énergique de Juvénal. Augustin Thierry, Guizot, Sismondi, Barante, Michelet, renouvelaient la physionomie de l'histoire par une étude plus attentive et plus intelligente des sources originales, et ouvraient ce beau mouvement de littérature historique qui restera le grand honneur de notre époque. MM, Thiers et Mignet publiaient le premier livre où les hommes et les choses de la Révolution aient été, du moins en partie, réhabilités. Villemain, Guizot, Cousin donnaient à l'enseignement universitaire un éclat inaccoutumé dont soffusqua le pouvoir, qui ferma leurs cours.
Dans des rangs moins élevés, Alfred de Vigny, Ahred de Musset, Ch. Nodier, M""^^ Desbordes Valmore, Tastu, Guizot conquéraient ou commençaient des renommées que le temps a confirmées et charmaient les esprits par des poésiee originales ou d'attachants récits.
La presse ouvrait la carrière à une foule de jeunes hommes, dont quelques-uns sont devenus des écrivains éminents, parmi lesquels il faut citer Carrel, Thiers, Mignet, Rémusat, Marrast qui s'essayait encore.
Tandis que régnait cette activité, cette nouvelle renaissance dans le domaine des lettres, une évolution semblable s'accomplissait dans les sciences mathématiques, physiques, médicales,
SOUS l'impulsion féconde des Arago, des Cuvier, des Geoffroy Saint-Hilaire, des Gay-Lussac, des Thénard, des Broussais, etc. Ce progrès scientifique s'étendait à l'industrie pour laquelle l'application de la vapeur à la mécanique ouvrait une ère nouvelle. Le commerce, malgré un mauvais régime économique, suivait la même voie ; l'exposition de 1827 attestait ses heureux efforts.
Dans les beaux-arts, l'école de David dominait encore, mais déjà menacée par de jeunes et ardents rivaux, Léopold Robert, Géricault, Delacroix, Delaroche, Ary Scheffer, les Johannot, dans la peinture; Pradier, Paido, Etex, d'autres encore, dans la sculpture. Seule , l'architecture s'immobilisait dans l'infériorité oii elle est tombée depuis la fin du xvu" siècle. La musique produisait Auber, Adam, Hérold, Monpou. A côté de Talma, de M"»^ Mars, les maîtres de la scène, s'élevaient ou se préparaient de jeunes talents prêts à seconder la révolution qui allait transformer l'art dramatique : Bocage, Frederick Lemaître, Ligier, M""' Dorval préludaient à leur prochaine célébrité.
Illustrée par le coup d'éclat de Navarin, la marine de la France déployait, dans les préparatifs de l'expédition d'Alger et dans l'attaque de cette ville, des ressources qu'on n'attendait peutêtre pas d'elle et une halDilcté militaire qui larelevait des désastres passés. Ailleurs elle rendait de grands services à la science par l'exploration de parages peu ou mal connus, et prome • nait le pavillon de la France sur toutes les mers d'où il avait trop longtemps disparu.
Bien que mis au service d'une cause inique.
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le corps expéditionnaire d'Espagne avait montré que la jeune armée française n'était pas indigne (le ses aînées ; elle le prouva mieux encore dans les guerres plus généreuses de Morée et d'Afrique.
Jamais peut-être la puissante intelligence de la nation française n"avait brillé d'un éclat plus vif et plus universel. Elle en pouvait être fière, car elle ne le devait qu'à eile-même.
Ne soyons don-" pas injustes envers cette période féconde pour les arts, les lettres, les sciences, l'industrie et surtout pour la liberté. La liberté ! Depuis, la France s'en est détournée et a cherché l'avenir dans d'autres voies : sa volonté est souveraine. Mais il ne saurait être interdit à ceux qui, illustres ou obscurs, l'ont aimée alors, de rappeler un temps qui n'a été ni sans grandeur ni peut-être sans profit. Nous avions la conviction de remplir notre devoir, tel que nous l'enseignaient les citoyens les plus entourés de l'estime publique : si presque tout a péri de l'œuvre entreprise de 1814 à 1830, et poursuivie de 1830 à 1848 , il nous reste la consolation de l'avoir essayée avec un ferme amour de la patrie, avec la conscience d'obéir à sa volonté, et nous pouvons fièrement souhaiter aux générations qui nous succèdent de ne point se laisser entraîner par de moins nobles passions que celles qui, alors, faisaient battre nos cœurs !