CHAPITRE III
Charles X.
L'espérance que les peuples ont l'habitude de mettre dans l'avènement d'un nouveau pouvoir, la bonne grâce extérieure de la personne royale, quelques mots heureux plus ou moins authenthiques, la promesse de maintenir fidèlement la Charte, la censure supprimée dès les premiers jours du règne, acquirent à Charles X une certaine popularité, qui se manifesta par les nombreux vivats de la garde nationale dans une revue passée le 30 septembre 1824, le lendemain
du jour où la liberté de la parole était rendue aux journaux.
C'était trop de confiance. Dans le désir de voir cesser les agitations des dix dernières années, on oubliait que le corr.te d'Artois s'était montré, à la. cour de Louis XVI, l'adversaire de toute réforme, le plus opiniâtre ennemi de la Révolution, qu'il avait donné le signal de l'émigration, secondé de son nom, sinon de sa personne, toutes les tentatives des étrangers contre la liberté de la France, qu'il était revenu en 1814 sans avoir rien abandonné de ses anciennes tendances, que, sous Louis XVIII, il était resté chef du parti contre-révolutionnaire, avait fait tomber le ministère Decazes et arriver le ministère Villèle, auquel, devenu roi, il maintenait sa confiance. Du prince d'autrefois, il n'avait perdu que la légèreté de mœurs, échangée contre une dévotion profonde, en exécution d'une promesse faite à une maîtresse mourante.
L'enthousiasme se refroidit lorsque, dès les premiers jours de la session nouvelle (3 janvier 1823), le ministère apporta aux Chambres trois projets de loi, l'un affectant un millard à indemniser les émigrés de la perte de leurs biens vendus pendant la Révolution, l'autre instituant le crime de sacrilège et reproduisant les pénalités déjà proposées contre les vols commis dans les églises, le troisième ayant pour objet le rétablissement des congrégations religieuses de femmes. Celui-ci fut voté avec quelques modifications les unes restreignant, les autres étendant les propositions ministérielles.
La loi d'indemnité donna lieu à de plus longs débats; elle fut attaquée et par l'opposition, qui rappela les confiscations es;ercées sous l'ancienne monarchie contre les protestants et contre d'autres personnages coupables d'hostilité envers les rois, et par l'extrême droite, qui regardait la loi comme consacrant la spoliation, et demandait soit la restitution des biens confisqués, soit un mode différent d'évaluation des indemnités. Le général Foy prit à la discussion la part la plus brillante et la plus élevée; mais ni son éloquence, ni la force de ses arguments, ni les dangers qu'il signala dans l'avenir ne purent ébranler les résolutions de la majorité ; 259 boules blanches contre 124 noires firent triompher la loi.
La loi restée fameuse sous le nom de loi du sacrilège déclarait sacrilège et punissait ûe la peine des parricides la profanation des vases sacrés et des hosties, c'est-à-dire toute voie de fait commise sur ces objets ; le vol dans les édifices consacrés à la religion de l'Etat (non plus à tout culte légal) la nuit, avec violence, escalade, effraction ou fausses clés, était réputé vol sacrilège et puni de mort; le simple vol de vases sacrés encourait les travaux forcés à perpétuité; le vol de tout autre objet employé au service de l'église était puni des travaux forcés à temps. La discussion, ouverte d'abord au Luxembourg, fut remarquable surtout par un discours de M. de Bonald, que terminaient ces étranges paroles : «... Qiiant au criminel sacrilège, que faites-- vous, » par une sentence de mort, sinon de l'envoyer » devant son juge naturel? » Un amendement
ayant pour objet d'écarter la peine de mort, appuyé par 104 voix, fut rejeté par 108, au nombre desquelles se trouvaient celles de dix pairs ecclésiastiques qui avaient annoncé d'abord l'intention de s'abstenir en vertu de la maxime r Eglise a horreur du sang. Sur le reproche qui leur en fut adressé, ils répondirent que, si le précepte de l'Eglise leur défendait d'appliquer une loi édictant la peine de mort, il ne leur défendait pas d'écrire, comme législateurs, cette ]ieine dans un texte de loi. Un autre amendement, remplaçant la mutilation du poing par une amende honorable devant l'église profanée, fut admis. 127 voix contre 92 adoptèrent la loi.
A la Chambre élective, la loi du sacrilège, attaquée avec ime grande hauteur de pensée par Royer-Collard, fut défendue par M. de Frayssinous avec des arguments empruntés à la logique des jésuites. Une majorité de 201 voix contre 95 donna raison à ces arguments.
La loi du sacrilège, bien que les dispositions les plus terribles n'en aient point été appliquées, est restée au nombre des actes qui ont été le plus nuisibles à la Restauration ; elle blessa le sentiment de l'égalité, inquiéta, irrka les consciences et montra une fois de plus combien est dangereuse dans la politique l'influence dominante du clergé, qui se sert toujours des gouvernements et ne les sert jamais.
Le vote d'une loi sur la conversion des rentes et celui du budget, dans la discussion duquel le général Foy prononça son dernier discours , complétèrent la session, qui se ferma le 13 juin.
Cette session avait été interrompue par le sacre de Charles X, qui eut lieu dans la cathédrale de Reims, le 29 mai, avec un cérémonial renouvelé du moyen âge. Six millions furent consacrés à celte fête religieuse.
La cérémonie du sacre, où trop souvent le roi de la France nouvelle s'agenouilla devant un archevêque, froissa les sentiments généraux de la nation qui y vit l'abaissement du pouvoir civil sous le pouvoir religieux ; elle encouragea les envahissements du clergé. Ce n'était plus seulement par des manifestations extérieures, des processions, des plantations de croix, l'organisation d'associations nombreuses que le clergé témoignait de sa puissance. Il retendait jusqu'au plus intime du foyer domestique. Sous l'excitation d'influences occultes, des jeunes filles de familles dissidentes étaient détournées de la maison paternelle et disparaissaient dans des couvents ; des jeunes gens abandonnaient leurs parents et allaient dans une maison monacale abjurer le culte de leurs pères. La foule n'attribuait pas ces faits au seul prosélytisme religieux, elle en cherchait la cause dans la cupidité ou y supposait des motifs plus coupables encore. Les citoyens qui ne prouvaient pas leur assiduité aux oflices étaient exclus comme parrains ; l'Eglise refusait les aumônes aux pauvres qui ne présentaient pas un billet de confession. L'intolérance régnait partout.
11 n'y a point à en faire reproche à l'Eglise. Dépositaire de dogmes auxquels est attribuée une origine divine, qui lui donnent charge de
veiller au salut des âmes, et qu'aucune volonté humaine ne peut modifier, soujnise à une discipline rigoureuse, inflexible, qui a tout prévu, tout réglé pour la perpétuité des siècles, elle n'est pas libre de déroger aux lois dont l'application lui est confiée; l'intolérance est son devoir, elle a fait sa grandeur et fait maintenant son péril. Mais, comme tout excès appelle l'excès contraire, l'opinion publique se montra intolérante en croyant soutenir la cause de la tolérance. Quand, obéissant aux lois de l'Eglise, accomplissant un devoir de conscience, le prêtre catholique refusait ses prières au mort qui n'y avait pas droit, le public, ne comprenant pas le droit et le devoir du prêtre, ne voyant en lui qu'un fonctionnaire refusant le service pour lequel il est payé par l'Etat, prétendait ouvrir violemment les portes de l'Eglise et imposer de vive force l'acte le plus spontané, le moins passible de toute contrainte, la prière. Aujourd'hui encore la foule ne comprend pas le respect qu'elle doit en cela à l'indépendance du prêtre, et de prétendus libres penseurs l'entretiennent dans cette erreur, qui ne pourra être dissipée que par la pratique complète de la liberté de conscience et de culte, par l'absolue séparation de l'Etat et de l'Eglise.
En 1825, l'intolérance du public avait, il faut le reconnaître, le caractère moins d'un acte d'oppression à l'égard du clergé que d'une résistance à ses envahissements trop ouvertement favorisés par le pouvoir civil. Ainsi, l'autorité poursuivait les œuvres, les portraits même deRousseau et de
Voltaire, interdisait les représentations de Tartufe, du Matnage de Figaro, prohibait de nombreux ouvrages philosophiques, aussi bien que les livres o\x l'on racontait les actions et les paroles de Napoléon à Sainte-Hélène. On continuait contre les journaux les procès de tendance avec un acharnement qui finit par fatiguer la magistrature. Le 3 et le 5 décembre, la Cour royale de Paris acquitta le Constitutionnel et le Courrier français, traduits devant elle pour des séries d'articles où l'accusation prétendait trouver une tendance à outrager la religion.
La satisfaction causée dans l'opinion libérale par cette double sentence était douloureusement assombrie par une perte cruelle. Le général Foy venait de mourir le 29 novembre (1825). Une voix éloquente allait désormais manquer à la défense des grands principes de la Révolution et de la liberté; l'opposition, déjà si faible, se trouvait privée d'un de ses membres les plus laborieux, les plus respectés, les plus purs. La triste nouvelle répandit dans toute la France un sentiment d'inquiétude et de douleur ; Paris manifesta dignement le deuil de toute la nation par l'immense affluence qui suivit les funérailles du grand citoyen. Des souscriptions ouvertes pour élever un monument au général Foy et pourvoir à l'éducation de ses enfants produisirent en peu de temps un million. Cet appel à l'opinion libérale ranima l'énergie de l'esprit public; par sa mort, l'illustre député rendit encore service à la patrie.
Le commencement de cette même année (fé-
vrier 1825) avait été marqué par la mort d'un des écrivains les plus redoutés du gouvernement de la Restauration , Paul-Louis Courier, tombé victime d'un assassinat dont les vraies causes sont demeurées inconnues. Dix mois plus tard, l'année se fermait sur la nouvelle qu'à l'autre bout de l'Europe venait d'expirer l'empereur Alexandre (3 décembre). C'était lui qui avait été le principal auteur du retour des Bourbons et de la promulgation de la Charte. Les sentiments libéraux qui ranimaient en i814 n'avaient pas persévéré dans son esprit facile aux influences extérieures. Le prince qui lui succéda, son frère Nicolas, était plus hostile encore aux idées révolutionnaires. L'avènement du nouveau czar n'eut pas lieu sans obstacles ; il lui fallut combattre une conspiration militaire, livrer une sanglante bataille dans la capitale même et inaugu • rer son règne par des rigueurs.
(i La législation doit pourvoir, par des amé- » liorations successives, à tous les besoins de la » société. Le morcellement progressif de la pro- » priété foncière , essentiellement contraire au » principe monarchique, affaiblirait les garanties )) que la charte donne à mon trône et à mes su- » jets. Des moyens vous seront proposés pour » rétablir l'accord qui doit exister entre la loi 1) politique et la loi civile, et pour conserver le » patrimoine des familles, sans restreindre la » liberté de disposer de ses biens. »
C'est en ces termes, un peu obscurs au premier abord, que le roi Charles X, ouvrant, le 31 janvier 1826, la session législative, annonça
la prochaine présentation d'une loi que la faction contre-révolutionnaire attendait avec impatience depuis dix ans. Le 10 février, M. de Peyronnet, ministre de la justice, porta à la Chambre des pairs le projet de loi qui rétablissait le droit d'aînesse, non pas dans son intégrité, mais dans son principe. Ce fut la mesure la plus impopulaire que la Restauration ait jamais tentée. La loi avait évidemment une portée politique et le roi ne l'avait pas dissimulé ; les adversaires politiques du gouvernement l'attaquèrent donc à ce point de vue. Mais la loi avait de plus une portée civile (on dirait aujourd'hui sociale), et par ce côté elle blessait les esprits les plus étrangers aux passions politiques. Aussi un long cri de réprobation partit de tous les points du royaume ; d'innombrables pétitions, signées par des chefs et des aînés de famille, affluèrent au Luxembourg pour protester contre le projet ministériel et en provoquer le rejet.
Les commissaires du Luxembourg employèrent tout un mois à la préparation de leur rapport, qui concluait à l'adoption de la loi. La discussion dura dix séances. MM. Mole et Pasquier furent les principaux adversaires delà loi, dont le baron de Montalembert fut le principal défenseur. Sur deux cent douze pairs présents à la séance, cent vingt voix contre ciuatre-- vingt- quatorze rejetèrent l'article 1'='' qui entraînait l'article 2. C'était la loi dans son principe essentiel que la Chambre repoussait ; car l'article 3, adopté par cent soixante-huit voix sur deux cent treize,
ne faisait qu'étendre la faculté de substitution, déjà écrite dans le Code civil (8 avril).
Ce résultat, presque inespéré, car la Chambre des pairs représentait l'idée aristocratique, fut accueilli dans toute la France par de grandes démonstrations de joie et valut à la pairie une assez longue popularité. On le célébra à Paris par des illuminations, des feux d'artifices, des promenades que l'autorité interrompit à coups de sabre.
Dans le temps même où se discutait la loi d'aînesse, si chère aux ultra royalistes, ceux-ci, comme pour défier l'opinion publique et répondre aux pétitions contre le projet de loi, déployaient dans Paris et dans toutes les villes de France les pompes du jubilé, auxquelles assistaient le roi, les princes, les grands dignitaires, les magistrats, les fonctionnaires de tout ordre et une foule de personnes, attirées les unes par les 'prédications religieuses, les autres par simple curiosité. La masse de la population, indifférente ou railleuse, regardait avec étonnementou moquerie ces longs défilés, moitié religieux, moitié laïques, qui semblaient une représentation de scènes du moyen âge. Les bruits les plus étranges étaient provoqués par ces exhibitions surannées. Ainsi, parce que, dans la procession du 3 mai, à la fin de laquelle le roi devait poser, sur la place Louis XVI (jadis Louis XV) la première pierre d'un monument en l'honneur de Louis XVI, Charles X portait le vêtement de deuil royal, en violet, on imagina qu'entré dans les ordres ecclésiastiques depuis plusieurs années il" venait
d'être promu à la dignité épiscopale (le violet est la couleur distinctive des évêques).
A Paris, l'antipathie de la population ne se manifesta guère que par des sourires et des épigrammes. Dans les départements il y eut sur plusieurs points des conflits, et l'intervention de la force armée fut nécessaire pour protéger la libre circulation des processions du jubilé.
La congrégation avait pour alliée un ordre trop fameux, les jésuites, que de solennels arrêts avaient chassés de la plupart des Etats européens, et notamment de France oi^i ils étaient rentrés clandestinement depuis 4815. Le gouvernement voulait, sans l'avoir encore osé, en demander le. rétablissement légal. Dans le moment où, au lendemain du jubilé, M. de Montlosier venait de signaler à l'opinion, encore tout émue, les développements de la congrégation, l'abbé de Frayssinous, évêque d'Hermopolis, ministre des affaires ecclésiastiques, laissait échapper publiquement, à la tribune, l'aveu que les jésuites dirigeaient en France plusieurs collèges. Aussitôt M. de Montlosier dénonce le fait à la Cour royale, et cette Cour, se déclarant incompétente, porte la question devant la Chambre des pairs. La session était close ; il fallut attendre la suivante.
Si la tribune parlementaire était muette pour quelques mois, la guerre contre le ministère se continuait par la presse. Tandis que les feuilles quotidiennes ne laissaient aux ministres ni repos ni trêve, rappelaient incessamment ses actes passés et éventaient ses projets futurs, des écrivains pleins de verve le vouaient au ridicule, comme
Barthélémy et Méry, ou tenaient l'esprit public en haleine, comme Casimir Delavigne et Béranger. Le gouvernement se vengeait par des saisies, des poursuites judiciaires; mais il n'obtenait pas toujours le succès espéré, et un acquittement lui faisait plus de tort que plusieurs condamnations ne lui donnaient de satisfaction.
Les assemblées législatives reprirent leurs séances le 12 décembre. Le discours du trône annonça une loi sur la presse, afin « de faire » cesser d'affligeants scandales et de préserver la » liberté de la presse elle-même du danger de ses » propres excès, » et une autre loi pour l'amélioration du jury. C'est toujours par tendresse pour les institutions libres et en vae de les perfectionner que les mauvais gouvernements les détruisent. En 1817 les mêmes hommes demandaient une presse tout à fait libre ; ils étaient alors déchus du pouvoir; en 1827, ils ne voyaient dans la presse que scandales et périls : ils étaient ministres. Triste et banale contradiction des ambitieux sans principes, sans scrupule et sans honneur.
Le 29 décembre, M. de Peyronnet présenta la loi sur la presse que, par dérision et par allusion à un article ministériel qui en vantait la douceur et l'utilité, le public appela loi d'aînour et de justice, tandis que Chateaubriand la qualifiait loi vandale. Telles étaient les entraves, les pénalités établies par ce projet que Casimir Périer put s'écrier sans exagération, après en avoir entendu la lecture : « la loi peut se résumer en un seul 1) article : l'imprimerie est supprimée en France
» et transportée en Belgique. » Aucun imprimeur, en effet, n'eût osé assumer la responsabilité qui devait peser sur lui et s'exposer aux risques de toutes sortes qui le menaçaient. L'imprimerie, la librairie, toutes les industries qui s'y rattachent adressèrent des pétitions à la Chambre ; les corps, littéraires et savants s'émurent et réclamèrent contre la loi ; l'Académie française, peu habituée aux actes d'opposition, adressa au roi une supplique que Charles X refusa de recevoir ; trois des signataires, MM. Lacretelle, Villemain et Michaud, dont le premier était censeur dramatique, le second maître des requêtes, le dernier lecteur du roi, furent destitués de ces fonctions. M. Lacretelle était un ennemi déclaré de la Révolution dont il avait écrit l'histoire au point de vue royaliste ; on sait avec quel zèle M. Villemain avf ' servi la Restauration; M. Michaud, royaliste a-, vieille date , avait fait de véritables sacrifices à la cause des Bourbons et la soutenait encore avec plus de ferveur que de raison dans le journal la Quotidienne, dont il était directeur.
Quarante-quatre députés s'étaient fait inscrire pour combattre la loi, trente pour la défendre. Les orateurs habituels de l'opposition se trouvaient renforcés d'un certain nombre de députés de la droite qui voulaient renverser le ministère, parce que, selon eux, il compromettait la royauté et en faisait l'instrument d'une faction repoussée par la grande majorité de la nation. Les défenseurs de la loi appartenaient tous à cette faction qui poursuivait à travers tous les dangers possibles la prépondérance de l'influence
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cléricale et la destruction des institutions révolutionnaires. Ils reprirent, en les amplifiant sans les rajeunir, tous les vieux sophismes qui, depuis des siècles, servent à tous les oppresseurs de la pensée ; ils déployèrent de nouveau les vieilles métaphores d'arme empoisonnée, de poison invisible, contre l'imprimerie, dont ils refirent pour la centième fois le procès, allant jusqu'à dire que c'était la. seule plaie dont Moïse eût oublié de frapper l'Egypte. Royer Collard réfuta ces déclamations, flétrit la loi comme inique, attentatoire à l'humanité, au droit et à la morale, dans un discours où l'éloquence du langage fut constamment égale à la grandeur de la pensée, et qu'il faut relire tout entier dans les journaux de l'époque ; l'émotion de l'orateur, royaliste sincère et dévoué, voyant courir aux abîmes la cause qu'il aimait, ajoutait encore à la force et à l'autorité de sa parole. ]\Iais il s'adressait à une majorité chez qui la passion aveuglait l'intelligence et qui, sentant déjà en elle-même des éléments de dissolution, se montrait d'autant plus emportée juscjue-là qu'elle menaçait de faire revivTe les arrêts des parlements contre les œuvres de Voltaire et d'autres écrivains. La discussion des articles et amendements fat confuse et violente. Les orateurs de l'opposition s'attachèrent à faire ressortir les difficultés et les dangers d'exécution, à mettre en lumière les intentions secrètes du projet. Sur trois cent soixante-sept votants, le scrutin donna deux cent trente-trois boules blanches contre cent trente-quatre noires; la loi était adoptée (12 mars 1827).
Le 19 mars, la loi fut présentée au Luxembourg. L'opposition constituLionnelle, formée dans la Chambre des pairs à la suite de la destitution de Chateaubriand, avait gagné des forces et s'était trouvée assez puissante, on l'a vu, pour repousser le droit d'aînesse. Ce vote avait acquis à la pairie une popularité qui faisait espérer d'elle le rejet de la loi contre la presse. Plus récemment encore, la pairie avait fait preuve d'indépendance en renvoyant au niinistre de la justice la partie de la pétition de ^L de Montlosier où était signalée l'existence illégale des jésuites en France. Vainement l'évèque d'HermopoIis avait combattu cette résolution. Désireuse de justifier la confiance publique, la Chambre des pairs ne se borna point à examiner la loi votée par l'autre assemblée; elle voulut faire une loi sensée et procéda à une enquête dans laquelle furent appelées et entendues toutes les industries intéressées ; les directeurs et propriétaires de journaux furent aussi consultés.
Pendant la durée de l'enquête, un incident lugubre vint émouvoir profondément l'opinion publique et plus particulièrement la pairie. Un membre de cette assemblée, le duc de La Rochefoucauld-Liancourt, était mort le 28 mars, à quatre-vingts ans ; ses funérailles devaient avoir lieu le 30, à l'église de l'Assomption. Le duc avait été le bienfaiteur de l'Ecole d'arts et métiers de Châlons; les anciens élèves de l'école, présents à Paris, sollicitèrent et obtinrent de la famille l'autorisation de porter à bras le cercueiL C'est une sorte d'hommage qui, dans ces derniers temps,
avait été rendu sans obstacle à des hommes plus ou moins distingués. Cependant, lorsqu 'après l'office religieux les jeunes gens voulurent reprendre leur funèbre fardeau, un individu qu'aucun insigne ne faisait reconnaître pour agent de l'autorité, leur enjoignit de se retirer. Sur leur refus, il interpella le commandant de l'escorte militaire du duc, se déclara commissaire de police et lui donna ordre de contraindre les jeunes gens à déposer le cercueil. Nouveau refus. L'otficier alors fait mettre la baïonnette aux fusils et commande d'employer la force. Une collision s'engage, durant laquelle le cercueil tombe et se brise sur le pavé où roulent aussi les insignes et les décorations du défunt. La foule s'éloigne consternée.
La Chambre des pairs chargea son grand référendaire de rechercher les faits. Le 2 avril, un rapport fut présenté à l'assemblée ; il en résultait que la police était seule coupable du scandale arrivé le 30 mars. M. de Corbière déclara que si la police eût agi autrement elle aurait encouru le blâme du ministre. Il resta de cette affaire une irritation qui s'ajouta à tous les griefs qu'on avait déjà contre le ministère.
Cependant, à la suite de l'enquête faite par les commissaires de la Chambre des pairs, le projet de loi sur la presse avait subi une complète transformation qui en écartait toutes les dispositions oppressives. Il n'était pas douteux que l'assemblée adopterait le travail de la commission ; le ministère ne voulut pas s'exposer à une défaite éclatante ; le 17 avril, le projet de loi fut
retiré. On n'en abandonnait pas la pensée, on en ajournait la réalisation à la session suivante. D'ici là une promotion de pairs devait déplacer la majorité.
La nouvelle du retrait de la loi causa dans tout le royaume de grandes démonstrations de joie ; il y eut illuminations, feux d'artifice, promenades et chants populaires. Si générale était la satisfaction publique, que le ministère n'essaya point d'y mettre obstacle. Quels qu'aipnt été ses motifs, il faut lui tenir compte, en cette occasion, d'une prudence qui n'est pas habituelle aux agents du pouvoir en France. L'autorité ne sait pas se résoudre, comme en Angleterre, à laisser le sentiment public se manifester par des démonstrations qui, presque toujours, resteraient pacifiques si une répression maladroite et immodérée ne les changeait souvent en émeutes, quelquefois en révolutions. Une certaine liberté d'expansion n'est pas incompatible avec l'ordre général : les peuples, comme les individus, ont parfois besoin de communiquer publiquement leurs pensées, leurs sentiments.
Dans une monarchie parlementaire où la constitution fait peser sur les seuls minisires la responsabilité de la marche du gouvernement , l'opinion peut séparer le roi du ministère et rester affectueuse ou tout au moins bienveillante pour celui-là, tout en se montrant contraire à celui-ci. Cependant, les tendances personnelles de Charles X étaient trop connues pour que sa personne ne fût pas un peu atteinte par l'impopularité de ses ministres ; il avait remarqué la
froideur de la population et en était affligé. Ce fut donc avec un vif contentement que , le 16 avril, jour où en mémoire de sa rentrée à Paris treize ans auparavant, la garde nationale venait faire le service militaire des Tuileries, il se vit accueilli par des cris assez nombreux de vive le roil Ces acclamations lui rappelèrent l'enthousiasme de 1814, les manifestations plus récentes de 1824 ; il en fut touché, et comme il y avait dans son cœur une bienveillance naturelle, il résolut de témoigner sa satisfaction par une revue de toute la garde nationale, qu'il annonça devoir passer au Champ-de-Mars, le dimanche 29 avril (1827).
Cette annonce fut parfaitement accueillie. Le public, dont le premier mouvement est presque toujours de prêter aux princes de bonnes intentions, crut que le monarque voulait se rapprocher de la nation pour en consulter les sentiments et s'accorder avec elle dans la direction du gouvernement. Les gardes nationaux se préparèrent à la revue avec empressement, afin que le roi fût satisfait de la tenue de la milice parisienne ; mais ils résolurent aussi de mettre l'occasion à profit pour instruire le monarque des sentiments publics. La presse avait compris l'imiportance que pouvait avoir cette solennité et .avait recommandé de ne pousser d'autres cris que ceux de vive le roi! vive la Charte I qui devaient suffire pour éclairer Charles X sans manquer de respect à la dignité royale. Sur le terrain même de la revue, des avis imprimés circulaient pour rappeler cette recommandation.
Les douze légions dont se composait alors la garde parisienne présentaient un effectif de plus de vingt mille hommes ; elles étaient à peu près au complet dans le Champ-de-Mars. Tandis que le roi parcourait les lignes et quand les légions défdèrent devant lui, les cris convenus furent seuls proférés, mais de manière à en faire comprendre au roi la signification. Rentré aux Tuileries, Charles X se montra satisfait de l'accueil général qu'il avait reçu, et autorisa le maréchal Oudinot, qui commandait en chef la garde nationale de Paris, à témoigner la satisfaction du roi dans un ordre du jour dont il lui soumettrait préalablement le texte (1),
Le roi retiré, les bataillons s'étant séparés pour regagner leurs quartiers respectifs , les gardes nationaux, animés par le succès de la ravue, se sentant plus libres dans l'expression de leurs sentiments que ne gênait plus une convention olTicielle, firent entendre dans plusieurs rues les cris à bas les ministres ! à bas les jésuites! auxquels s'ajoutèrent ceux de à bas Villèle ! à bas Peyronnet! proférés par les bataillons qui passaient devant les hôtels de ces deux ministres.
Comme il arrive habituellement en pareil cas, les ministres firent remonter jusqu'au monarque les manifestations qui n'atteignaient qu'euxmêmes. Dans la soirée, ils persuadèrent au roi, à
(1; On raconta que Charles X paraissant contrarié des cris de Vive la Charte! un garde de la 7e légion lai aurait dit : « Votre Majesté est-elle mécontente de nous entendre crier Vive la Charte? » — «Je suis venu recevoir des tiODomages, non des leçons, » aurait répondu le roi.
l'aide de rapports de police exagérés, que les cris des gardes nationaux étaient une offense à la majesté royale. Le lendemain matin, au lieu de félicitations, les habitants de Paris lurent dans le Moniteur une ordonnance prononçant la dissolution de la garde parisienne. Cette garde ne fut pas reconstituée, et on n'en vit reparaître l'uniforme qu'aux journées de juillet 1830.
Les ministres avaient fait venger leurs injures par le roi ; l'effet de la violence commise retomba sur le roi. Ce qui lui restait encore de popularité disparut sans retour, et aucun acte de son règne ne pat effacer du cœur des Parisiens l'amer ressentiment qu'y laissa l'ordonnance de dissolution ; le cri de vive le roi! ne fut plus entendu dans Paris, et le cri de vive la CAarfe.' devint désormais non un avertissement, mais une menace.
Des deux lois annoncées par le discours du trône et présenlées quelques jours plus tard, l'une, la loi dite d'amour et de justice, était venue échouer à la Chambre des pairs. La seconde, sous prétexte de régler l'organisation du jury, était une véritable atteinte à la loi électorale, car elle disposait que le jiiry serait pris parmi les membres des collèges électoraux, et que les préfets dresseraient chaque année la liste des personnes rempUssant les conditions requises pour faire partie de ces collèges. C'était livrer les listes électorales à l'arbitraire des préfets. La Chambre des députés avait docilement voté la loi (17 avril). La Chambre des pairs, qui n'était pas le produit de l'élection, se montra plus jalouse
des droits des électeurs, écarta complètement l'œuvre ministérielle, et flt une loi toute différente qui étendit la capacité électorale à diverses catégories de citoyens, sans condition de cens, régla la confection et la révision des listes qui furent soustraite? au bon plaisir des préfets. La loi, ainsi refondue, retourna à la Chambre des députés, qui l'adopta aussi facilement qu'elle avait adopté la loi contraire,
La session fut close le 22 juin, et les chambres se séparèrent au milieu d'une inquiétude universelle, causée par des bruits de prochains coups d'état. Dans la dernière séance des députés, les ministres furent interpellés à ce sujet; ils ne daignèrent pas répondre.
Le surlendemain, 24 juin, une ordonnance royale rétablit la censure. Cette ordonnance avait un double but : elle vengeait les ministres des attaques virulentes que, sans relâche, renouvelaient contre eux les journaux ; elle protégeait par le silence les mesures plus graves que préparait le ministère.
Deux mois plus tard, le 20 août, mourut au château de Maisons, propriété de M. LafTitte, le courageux député que la majorité royaliste avait, en 1823, violemment exclu de la Chambre, Manuel. Les électeurs n'avaient point osé le nommer aux élections de 1824, mais la France libérale ne l'avait point oublié. Le char qui portait son corps au cimetière du Père-Lachaise, devait suivre les boulevards extérieurs. Une foule de citoyens, les jeunes gens des écoles vinrent attendre la funèbre voiture à la barrière des Mar-
t^TS, non loin de la maison qu'habitait Manuel dans Paris (1). A la suite des funérailles de La Rochefoucauld, la police avait interdit le transport des cercueils sur les bras ; on croyait cette mesure applicable seulement dans l'intérieur de la \ille. Lors donc que des jeunes gens voulurent prendre le corps de Manuel, la police s'y opposa; il en résulta un moment de désordre ; les jeunes gens alors dételèrent les chevaux et traînèrent le char; c'était une combinaison non prévue. On en référa au préfet qui ordonna de remettre les chevaux à la voiture et envoya un fort détachement de gendarmerie pour faire exécuter l'ordre. Le cortège était déjà arrivé à Belleville ; la prudence des citoyens évita la collision que désirait peut-être l'autorité. Plusieurs collègues de Manuel prononcèrent sur sa tombe des discours qu'une nombreuse afQuence écoutait avec respect. La nation savait honorer la mort des grands citoyens par des funérailles dont la simplicité avait plus d'effet que toutes les pompes ofûcielles; de la tombe de ces hommes illustres s'élevait un grave enseignement : celui d'imiter leur courage et leur patriotique dévouement.
Le ministère eut aussi sa manifestation. Le roi entreprit un voyage dans les départements du Nord, et alla présider aux exercices militaires du camp de Saint-Omer. La prévision d'une lutte ouverte était déjà si bien entrée dans les esprits qu'on s'attendait à voir le roi revenir à la tête d'une sïmée pour accomplir un coup d'état.
(1) Rue des Mari yrs, n* 23.
Le coup fut frappé, en effet, mais non point par les armes. Le 6 novembre, quatre ordonnances royales parurent au Moniteur, la première dissolvant la Chambre des députés et convoquant les électeurs pour les 17 et 24 du même mois; la seconde supprimant la censure, la troisième nommant 76 nouveaux pairs, la quatrième désignant les présidents des collèges électoraux.
Un délai de dix jours seulement était laissé aux électeurs pour préparer leurs choix. Le ministère voulait les empêcher de se concerter ; il ne réussit qu'à provoquer un accord entre ses ennemis de la gauche et de la droite, accord contre nature qui n'aurait peut-être pas subsisté si les divergences fondamentales de doctrines et de but avaient eu le temps de se manifester. L'opposition libérale prit alors le nom d'opposition constitutionnelle, dans les rangs de laquelle figurèrent des hommes qui avaient constamment combattu la Charte. Le ministère essaya d'employer les fraudes, les violences qui lui avaient si bien profité aux élections précédentes ; mais les citoyens étaient mieux éclairés sur leurs droits, plus résolus à les défendre ; l'esprit public ne supportait plus cette intrusion scandaleuse des agents de l'administration dans les opérations électorales. Une association s'était formée, sous le titre de Société aide-toi, le ciel f aidera, pour propager les doctrines libérales et assurer les droits des électeurs.
Dans les élections du 17, le ministère n'eut pas à Paris une seule nomination, et tout faisait pré-
sager dans les départements une défaite éclatante.
La population parisienne célébra son triomphe par des illuminations nombreuses; la foule des citoyens se répandit dans les rues ; on se félicitait de la victoire, on prévoyait la chute du ministère. Aucune force de police ou militaire ne gênait la manifestation de la joie publique. Tout à coup, vers onze heures du soir, une bande d'individus parcourt les rues Saint-Denis et Saint-Martin , brisant à coup de pierres les fenêtres non illuminées, lançant des pièces d'artifices sur les promeneurs, sur les chevaux, enfin renversant des charettes, s'emparant de planches d'échafaudages pour faire des barricades. La troupe alors intervint et fit des feux de peloton qui tuèrent quelques personnes et en blessèrent un grand nombre. Ces scènes de meurtre se renouvelèrent les deux soirées suivantes ; on accusa la police de les avoir préparées ; l'inslrnction judiciaire à laquelle elles donnèrent lieu constata qu'aucun coup de feu n'avait été dirigé sur la troupe, que pas un soldat n'avait été blessé. Aucun des auteurs prétendus du désordre, aucun des constructeurs de barricades ne fut arrêté, malgré la quantité d'agents de police qui s'étaient rendus sur le lieu des événements.
Les journaux ministériels firent grand bruit de ces troubles qu'ils attribuèrent au parti révolutionnaire ; leur tactique n'eut aucun succès à Paris où les élections du 24, comme celles du 17, furent défavorables au ministère ; mais dans les départements, quelques collèges furent intimidés
et nommèrent des candidats ministériels. Sur 428 députés, le ministère n'en pouvait revendiquer pour lui que 125 ; Royer-CoUard avait été élu dans sept collèges.
Le ministère se décida à la retraite. Ce fut la première et seule fois qu'il mérita les applaudissements de la nation.
Le ministère Villèle n'emporta même pas la gloire d'un fait d'armes qu'il avait préparé et qui s'était accompli quelques semaines avant sa chute, la bataille de Navarin (20 octobre 1827).
Il y avait six ans, en 1827, que les Grecs de la Morée, insurgés contre la domination turque, soutenaient, pour reconquérir leur indépendance, une guerre inégale dans laquelle ils s'étaient montrés dignes de la liberté par des actes d'héroïsme qui rappelaient les beaux temps des Miltiade et des Léonidas. Notre époque indifférente se ferait difficilement une idée des transports d'enthousiasme qu'excitait partout l'insurrection des Hellènes. Nous avons va naguère toute l'Europe suspendue aux aventureuses tentatives d'un intrépide citoyen, entreprenant, avec quelques amis dévoués, de compléter l'affranchissement de sa patrie ; mais l'Europe n'a assisté Garibaldi que d'une sympathique curiosité. De 1821 à 1827, l'Europe officielle ne fit rien pour les Grecs ; le congrès de Vérone ne voulut pas écouter les plaintes de sujets révoltés contre leurs maîtres; l'Angleterre et la Russie n'osèrent point imposer une médiation qui, offerte, avait été refusée. Dans les ports européens, français même, des navires se construisaient pour le compte de
la Turquie ; des officiers de toutes nations recevaient Tautorisation de prendre du service sur la flotte ou dans l'armée turco-ég^-ptienne. Mais les peuples étaient pour les Grecs. Les plus grands poètes d'alors, Byron, Hugo, Lamartine, Delavigne chantaient leurs exploits et animaient l'opinion ; Byron leur donnait les débris de sa fortune, son épée et sa vie; de grands artistes comme Delacroix et AryScheffer émouvaient les cœurs en retraçant la fureur des Turcs et l'héroïsme des victimes ; un de nos publicistes, Raffenel, après avoir écrit l'histoire des premières années de la guerre, allait mourir en combattant pour la Grèce ; un colonel de notre ancienne armée, Fabvier, s'illustrait en commandant les Hellènes; un officier de la marine anglaise, Cochrane, dirigeait leurs audacieux marins; un proscrit de l'Italie libérale, Santa-Rosa, tombait sur un de leurs champs de bataille. Les noms des chefs hellènes étaient dans toutes les bouches, Odyssée, Colocotroni, Maurocordato, Canaris, et surtout les deux Botzaris. Les principaux épisodes de la guerre étaient représentés sur nos théâtres dont les recettes étaient fréquemment consacrées aux insurgés. Un banquier de Genève, M. Eynard, risquait une partie de sa fortune au service des Grecs; des souscriptions étaient ouvertes de tous côtés, et d'actifs comités les propageaient rapidement, de riches offrandes y aftluaient aussi bien que la modeste offrande du pauvre qui voulait avoir sa part dans la liberté grecque ; dans les salons, les femmes du plus grand monde faisaient des quêtes pour
les combattants de la croix, car il arrivait qu'en même temps que h presse libérale soutenait la cause des Hellènes au nom de la liberté, h presse royaliste la soutenait au nom de la religion et poussait le gouvernement à une intervention efficace.
Ceux qui ont vécu en ce temps ne sauraient avoir oublié avec quelles angoisses toute la France suivit les sanglantes vicissitudes du siège de Missolonghi, avec quelle fiévreuse impatience chaque jour on en attendait les nouvelles, on lisait les héroïques récits de la résistance opposée par 4000 Grecs contre 30,000 Egyptiens, et quel cri de douleur et d'indignation s'éleva de toutes les poitrines quand on apprit que les vieillards, les femmes, les enfants, restés dans les ruines de la place après le départ des débris de la garnison qui s'ouvrirent passage à travers les lignes égyptiennes, avaient mis le feu aux poudres et s'étaient fait sauter pour échapper au supplice et à l'infami'i. Il fallut enfin que les gouvernements cédassent à l'entraînement de l'opinion. Le 6 juillet 1827, la France, l'Angleterre et la Russie signèrent à Londres un traité ayant pour objet de préparer une pacification et d'obliger la Turquie à accepter la médiation des trois puissances signataires. Chacune d'elles envoya une escadre dans l'Archipel. Ibrahim-Pacha, commandant l'armée égyptienne, consentit à un armistice, et comme si cet acte ne devait s'appliquer qu'aux opérations maritimes, il se mit à ravager l'intérieur de la Morée. Le 20 octobre, les escadres réunies vinrent prendre position dans le port de
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Navarin où mouillait la flotte turco-égyptienne, afin de rappeler à Ibrahim les termes de l'armistice. Une agression des Turcs engagea la bataille qui se termina par l'entière destruction de la flotte du sultan. L'escadre française était commandée par l'amiral Rigny. La bataille de Navarin amena, quelques années plus tard, la déclaration d'indépendance de la Grèce.
La nouvelle de la bataille ne parvint en France que dans le courant de novembre et ne produisit pas l'efTet qu'on en aurait pu attendre. La France était alors en pleine lutte électorale, et les préoccupations de l'intérieur l'emportaient sur celles de l'extérieur. Cependant le souvenir du combat de Navarin est resté populaire. L'histoire en fera un titre d'honneur au gouvernement de la Restauration, sans tenir compte des critiques inintelligentes dont cet événement a été l'objet depuis, au nom d'une politique sans grandeur. La France ne doit regretter ni la destruction de la marine turque, ni la constitution de la nation grecque en Etat libre. Il n'a pas été besoin d'une flotte ottomane pour réduire Sébastopol ; et si les Hellènes de nos jours ne sont pas redevenus les Grecs de Périclès, il faut se rappeler que la servitude a pesé sur eux pendant des siècles et que leur liberté est d'hier. Ce n'est pas l'enthousiasme d'autrefois qu'on doit accuser d'erreur et d'inhabileté, c'est la froide indifférence d'aujourd'hui : la France de Navarin n"a point failli.
La retraite du cabinet Villèle avait été le résultat des élections dans lesquelles le ministère se trouvait en minorité par l'effet de la coali-
tion des opinions extrêmes. Mais cette coalition, expédient plus avantageux que sensé, fait essentiellement temporaire, ne créait qu'une majorité factice qui ne devrit pas survivre aux causes d'où elle était sortie. L'incertitude sur la majorité réelle qui devait se former dans l'assemblée élective rendait difficile la composition d'un nouveau cabinet. Aussi ce cabinet eut-il quelque peine à s'organiser et ne fut-il complet que dans le courant de février. Mais les nominations insérées au Moniteur Aw 4 janvier comprenaient celle de M. de Martignac (à l'intérieur), qui, sans être président du conseil, exerça par son talent la principale influence et laissa son nom au cabinet. Les collègues qui lui furent adjoints alors ou un peu pins tard étaient MM. Portails à la justice, Roy aux finances, de La Ferronays aux affaires étrangères, Hyde de Neuville à la marine, de Caux à la guerre, Feutrier aux affaires ecclésiastiques. Deux nouveaux départements ministériels furent créés et confiés, l'un, celui de l'instruction publique, à M. de Vatimesnd ; l'autre, celui du commerce et de l'agriculture, à M. de Saint-Cricq. La direction générale de la police fut supprimée ; la préfecture de police fut donnée à M. de Belleyme. MM. de Villèle, Corbière et Peyronnet furent nommés pairs de France ; ce n'était point une récompense : les nouveaux ministres, redoutant l'influence de leurs prédécesseurs sur la Chambre des députés, avaient exigé qu'ils fussent envoyés à la Chambre héréditaire.
M. de Martignac était un avocat de Bordeaux