Histoire de la restauration
Lorsque le 25 a\ril 1816 la Chambre, prorogée par une ordonnance royale, se retira, elle partit convaincue que, selon la teneur de cette ordonnance, elle serait convoquée de nouveau au 1*' octobre suivant. Le comte d'Artois avait donné cette assurance aux chefs de la majorité , au nom du Roi son frère. La session avait été vive sans doute, et il était impos* sible qu'elle ne le fût pas dans des circonstances aussi difficiles, et que la Chambre demeurât seule calme et froide au milieu d'une atmosphère enflammée. Mais, sauf la loi d'élection, sur laquelle on n'avait pu s'entendre, la Chambre et le gouvernement s'étaient mis d'accord sur les points les plus essentiels. On avait traversé les premières difficultés de la seconde Restauration : les exceptés de Tamuistle étaient désignés, les grands
Mttt. d« U ReiUttr. IV. 1
2 CONSPIRATIONS DE 18iG.
procès politiques avaieut eu leur cours; le ministère était armé des lois défensives et préventives qu'il avait déclarées nécessaires; il avait un budjget suffisant pour pourvoir aux dépenses du dedans et à celles que nécessitaient la contribution militaire imposée à la France et les frais de Tannée d occupation. La Chambre des députés croyait d'autant plus revenir le 1*' octobre qu'il n'y avait pas de loi d'élection; l'année précédente une ordonnance royale , rendue au nom de la nécessité, avait réglé les conditions dans lesquelles s'étaient faites les élections de 18iS dont la Chambre était sortie, en affirmant, de la manière la plus expresse, que cette Chambre ferait la loi électorale attendue par la France. Il n'entrait dans ridée de personne que, l'excuse de la nécessité manquant au gouvernement, il entreprit de faire de nouvelles élections d'après les bases fixées par cette ordonnance pour un cas exceptionnel, celui dans lequel la France se trouvait en 1815, n la fois sans loi électorale et sans Chambrç élue.
Ceux qui raisonnaient ainsi n'étaient ni en dehors de la logique ni en dehors de la réalité des choses. Il est constant qu'au commencement du mois de mai 1816 le Roi ne songeait pas à dissoudre la Chambre. M. le duc de Richelieu n'j^songeait pas plus que le Roi. M. Laine , appelé à remplacer au mmistère de l'intérieur le comte de Vaublanc, qui ne s'était pas montré au niveau de ses difficiles fonctions dans la dernière session , surtout dans la discussion de la loi électorale , où il n'avait su être ni avec la majorité ni avec le ministère \ n'y pensait pas plus que le duc de Richelieu ; ni le duc de Feltre, ministre de la guerre, ni M. Dubouchage, ministre de la marine^ tous deux unis à la di'oite, encore moins M. Conetto, renfermé dans sa spécialité fuiancière , ne pouvaient nourrir une telle idée. M* Barbé-Marbois venait de soilir du ministère
1. H s*étail ouvertement décUré pour le reoouvellement intégral.
pour aller reprendre ses fonctions de premier président de la Cour des comptes, qu'il s'était précédemment assurées, et c'était M. le marquis Dambray qui tenait les sceaux à sa place. Ce changement au ministère de la justice avait amené la retraite de M, Guizot, remplacé par M. Trinquelague, récemment nommé procureur général près la cour de Pau, et doat les relations avec la droite étaient connues; M. TrinquelaguCi en devenant secrétaire général de la justice, obtint le titre de souâ-secrétaire d'État. Un seul ministre avait aiTêté dans son esprit la dissolution de la Chambre de 1815; j'ai nommé M. Decazes. Il faudra bientôt examiner et apprécier les consi* dérations qui le conduisirent à cette résolution , les motifs qui pouvaient conseiller une pareille mesm'e, les motifs qui devaient en détourner, les moyens employés pour amenei* à cet avis le duc de Richelieu, M. Laine et le reste du cabinet , enfin le Roi lui-même. Mais, avant de passer outre, il convient d'exposer la situation du pays au commencement du mois de mai 1816, et de mentionner quelques événements qui prennent date immédiatement après la fin de la session.
Cette situation était sombre, triste et pleine de périls. Ceux qui Se rappellent ce que noua avons dit des passions violentes, des divisions intestines, des rancunes furieuses et réciproques, des défiances mutuelles quelesCent-Jours avaient laissées comme un legs funeste à la France, ne sauraient en être surpris. Le pays continuait à être divisé en partis violents qui s'entre-regardoient avec des yeux de haine. La dissolution de l'armée avait répandu dans toute la France une population militaire mécontente du présent et qui, tournée vers le passé, pouvait facilement ouvrir son cœur à l'espoir de le voir redevenir l'avenir. Ces combattants des grandes guerres communiquaient autour d'eux Tindignation qu'ils éprouvaient contcela victoh-e de l'étranger attribuée, selon la tendance naturelle de l'esprit du soldat, à la trahison, et coptre l'occupation du territoire dont Ils rendaient
le gouvernemeut royal responsable. La partie de la nation qui appartenait aux opinions royalistes n'était pas moins animée. Le renversement si prompt et si facile de la maison de Bourbons, dans la journée du 20 mars 18! 8, n'avait pas cessé d'être,à ses yeux l'effet d'une conspiration qu'elle n'avait point pardonnée, et dont elle ne croyait pas toutes les. ramifications extirpées. Soucieuse et ardente, elle veillait pour l'administration et sur l'administration elle-même, dont la clairvoyance et l'activité, une première fois mises en défaut, pouvaient l'être encore. 11 y avait là, quoique dans des proportions bien moindres, quelque chose du sentiment qui mit toute la popidation catholique debout, dans cette grande association qu'on appela la Ligue, quand elle cmt que le catholicisme n'était pas suffisamment défendu par Henri III . Ces deux colères, — l'une contre la royauté, qui paraissait aux esprits prévenus solidaire de la catastrophe militaire et de l'humiliation de la France vaincue à Waterloo et occupée par les armées européennes, l'autre contre lesCent- Jours et tous les hommes qui , de près ou de loin, avaient pris part ou adhéré à cette révolution éphémère, non moins funeste à la patrie qu'à la monarchie, — ces deux colères se surexcitaient mutuellement. Il se dégageait de ces deux pôles contraires ime électricité morale et politique contenue dans des nuages qui menaçaient à chaque instant de se heurter et de produire une explosion.
Entre ces deux éléments hostiles se trouvaient placés im grand nombre d'hommes dont la conduite avait été équivoque ou incertaine pendant les Cent-Jours et qui, dans un intérêt de fortune, cherchaient, en donnant des gages, à faire oublier les reproches qu'ils avaient encourus ou les défiances dont ils pensaient être l'objet. Cette classe d'hommes intermédiaires qui s'efforcent de se mettre, après coup, en règle avec le succès, en surfaisant leur dévouement et en se montrant plus Violents que tout le monde , est la peste des époques agitées
par des troubles civils, et le fléau des gouvernements qui succèdent aux révolutions. Ils étaient nombreux, en 1816, dans l'armée, dans Tadministration , dans Tordre judiciaire, partcHit. Les hommes qui ne doutaient pas d'eux*mêmes et qui ne craignaient point qu'on doutât d'eux étaient encore les plus c^mes, et la force de la vérité a arraché à un historien quia tracé de ces années difficiles un tableau rembruni par son imagination troublée et noirci par la haine, cet aveu remarquable : a Si parfois une voix s'élevait pour l'indulgence , c'était celle d'un émigré '. »
Le ministère , à mesure qu'il s'éloignait de la droite , n'échappait point à l'influence de ce besoin de prouver à tout propos que personne ne le dépassait en ardeur pour prévenir les entreprises des ennemis de la royauté , en rigueur quand il s'agissait de punir ces entreprises. M. Decazes surtout, qui voyait là un moyen de témoigner son zèle au Roi , tout en se séparant des royalistes, allait très-loin dans ce sens. On se souvient que la commission de la loi d'amnistie, formée presque exclusivement de membres de la droite, avait été d'avis de rayer de la loi l'article V, qui exceptait de l'amnistie « les personnes contre lesquelles avaient été dirigées des poursuites ou étaient intervenus des jugements avant la promulgation de la loi. » M. de Yillèle surtout avait insisté sur le danger de laisser ainsi une porte ouverte à l'arbitraire des poursuites; mais il ne fut pas écouté, et le ministère obtint le maintien de l'article. On a dit depuis, non sans raison, qu'il en résulta im assez grand nombre de procès pour que l'honneur de l'amnistie en fût compromis^. Ce mauvais article de loi rendit possible une mesure plus fâcheuse encore. M. Decazes avait adressé aux préfets, le 12 janvier 1816, jour de la promulgation de l'am-» nistie, une circidaire ainsi conçue :
1. Biêioire de la Restauration, par M. de Vaulabelle, tome V, page 21 1. 3. M. Guiiot, Mémoire» pour servir à V histoire de mon temps.
If Vottsponyes continuer ou preflcrire, ayant la promulgation de la loi, toutes les poursuites pour délits politiques qui seraient réclamées par la gravité des accusations et par la nécessité de faire des exemples. Vous inviterez MM. les procureurs du Roi à agir d'office, à commencer des instructions, à mettre enfin les prévenus dans la situation particulière qui a motivé les termes précis de l'article V, dont il est ici question^ »
Des procédés pareils étaient peu propres à limiter le nombre des procès politiques, et Ton comprend mal que M. Decazes, qui avait insisté pour qu'on ne sortit pas de la listée des exceptions proposées, faussât ainsi Tamnistie. Ce n'était pas ime loi de rigueur mais de faveur pour les justiciables ; tous ceux qu'elle n'exceptait pas devaient donc en bénéficier à partir du moment qu'elle était sanctionnée. L'article ainsi interprété eut de fâcheux résidtats. Ce fut, dit-on, sur une dépêche rédigée dans le* même sens et émanée du ministère de la guerre, que fut entrepris le procès contre le générai Travot, un des procès les plus regrettables de cette époque. Le ministère aurait dû comprendre que, dans l'état où étaient les esprits, il fallait se hâter de fermer l'inventaire des haines dupasse. Placé plus haut, il était moins excusable que les partis d'ouvrir, par ces poursuites rétroactives, l'arène aux passions contraires, dans un temps où il était si difficile, même aux âmes les plus droites, d'être juste, parce qu'on ne peut séparer la justice du sang-froid, qui manquait à peu près à tout le monde. Les complications du présent étaient assez graves, sans y joindre encore les complications du passé.
1 • Pour bien comprendre la portée de cette circulaire, il Ikut se souvenir qu'une loi était réputée connue à Paris un jour apréê que le Bulletin des lois où elle était insérée avait été reçu par le ministre de la justice, et que dans les départements ce délai s'augmentait d'autant de Jours qu'il y a?ait de fols dix myriamètrcs (environ vingt lieues anciennes) entre la ville où la promulgation avait été faite et le chef-lieu de chaque déparlement. II s'ensuivait que la loi d'amnistie, insérée au Bulletin le 12 Janvier, n'était exécutoire à Paris que le 13 et dans les départements le 14, le 15 et Jours suivants, selon l'éloignément, en ajoutant un Jour au délai par dix myrlamètres de distance.
J'ai dît que le souvenir fatal des Cent-Jours pesait sur la situation. A deux points de vue, il exerçait une influence néfaste. Aux hommes qui avaient sj-mpathisé avec cette révolution j il persuadait que la royauté , si facilement renversée en J8iS, pouvait l'être de nouveau, et il ajoutait ainsi à une mauvaise pensée une mauvaise espérance. Il rendait ceux qui s*en souvenaient avec colère, défiants, irritables, prêts à frapper avec une implacable sévérité, dans le cas où quelque mouvement serait tenté, par suite de la persuasion où ils étaient que c'était par trop d'indulgence, de mollesse et de lenteur dans la répression que la première Restauration avait péri. C'est dire que le souvenir des Cent-Jours ôtait le sang-froid à tout le monde.
Pour ne rien omettre, il importe de faire remarquer qu'à c6té des hommes les plus violents appailenant aux partis ennemis de la Restauration, disposés à tout oser, parce qu'ils espéraient tout ; des honunes les plus ardents du parti royaliste, décidés à en finir avec les révolutionnaires si ceux-ci levaient la tête, et à voir dans tout mouvement qui serait tenté la résurrection du 20 mars; des ministres enfin qui, effrayés à la fois de la gravité des circonstances, de l'audace passionnée des adversaires de la royauté et de la responsabilité que le cabinet encounait devant la droite si , malgré les pouvoirs extraordinaires dont il était armé, il laissait éclater un mouvement bonapartiste ou réyolutionnaire, la police de Fouché avait laissé à celle de M. Decazes des traditions mauvaises et une classe d'agents redoutables, prêts à exploiter les imprudences des uns et les appréhensions des autres. Rien de plus difficile à extirper d'un État que cette lèpre de la police qui cultive les mauvaises passions et nourrit les pensées coupables pour en tirer parti. On serait tenté de croire qu à l'appât de l'or, facilement gagné par ces moyens impurs, il faut ajouter je ne sais quel instinct d'une jouis-
8 GORSPIRATIOlfS DE i816.
sance âpre et sauvage, assez semblable à celle du cbieu qui fait passer la proie sous le fusil du chasseur '. Malheureusement M. Decazes n'était pas à Tabri de Tinfluence de ces limiers de la police élevés à l'école de Fouché, et qui , s'abatr tant sur cette situation troublée , y cherchaient leur vie et remploi de leur activité malfaisante et souterraine. A côté de la grande police qui surveille et prévient , distingue les dupes des coupables et arrête à temps ceux-ci pour empêcher ceuxlà de courir à leur perte , la basse police, qui travaille dans Tombre, attise la flamme jusqu'à ce qu'elle éclate, et prend part aux complots qu'elle veut dénoncer et qui souvent, sans elle, resteraient à l'état d'idée, disposait ses embûches et tendait ses lacs.
C'est sous l'influence de toutes ces causes de péril que la situation allait se développer. Le gouvernement avait l'esprit éveillé sur plusieurs éventualités d'attaques. En premier lieu, sans doute, venaient les complots bonapartistes et révolutionnaires. Hais deux autres espèces de mouvements étaient à redouter*
Le duc d'Orléans, continuait, par ordre de Louis XVIII, à résider en Angleterre. Son attitude personnelle, depuis la seconde Restaura^tion , sans être ouvertement hostile , avait eu un caractère d'opposition. Sans qu'on pût l'accuser de diriger un des partis ennemis de la Restauration, il en faisait assez pour que les hommes hostiles à la Branche aînée songeassent
1 . Un procès qui eut lieu précisément à cette époque entre Ftnehe-Borel, agent des princes pendant rémigration, et Perîet, l'un des agents de la police de Fonehé pendant TEmplre, donnera une Idée de ces procédés. Perlet, agent de la police Impériale, afait tendu des embûches à un neveu de Faudie-Borel et l'aTalt attiré à Paris, où ce malheureux Jeune homme avait été arrêté et htslUé clandestinement. Perlet, non content de la prime qu*il avait gagnée, écrivit à l'onde de la vietime, qui ignorait son sort fàneste, en lui disant que» mojen* nantune somme de 12,000 nrancs, H était sûr de fUre évader le Jeune homme. Il escroquait ainsi sur une tombe la rançon d'un homme mort. Fauche-Borel gagna ton procès ; Periet M condamné à restituer la somme qn'll avait volée.
MENÉES AUTOUR DU DUC D*ORLÉAlfS. 9
à lui. Il mettait du reste une extrême pmdence dans ses dé^ marches, comme le prouve le fait suivant. Ses amis Tayant engagé, au commencement de la session de 181 S, à faire imprimer clandestinement Topinion qu'il avait émise contre celle du comte d'Artois, à la Chambre des pairs, dans TafTaire du serment que le comte Jules de Polignac refusait de prêter à la Charte , à cause de Tarticle sur la religion catholique ; il avait cédé à leurs instances. Par un étrange concours de circonstances, Didier, que nous allons rencontrer bientôt, fut, d'après un témoignage digne de foi, chargé de trouver un imprimeur qui consentit à reproduire cette séance de la Chambre des pairs en contrevenant à la loi. Tout était ar« rangé, mais Louis XYIII eut avis de TaCTaire par des rapports émanés de la police de la librairie, et fit aussitôt mander au duc d'Orléans, par M. Decazes, de partir pour Londres. Le duc d'Orléans fit courir à l'imprimerie avec ordre de payer les dépenses, de faire briser la planche, de reprendre le manuscrit, et, quelques jours après, il était sur la route de l'Angleterre; ceci donne la mesure de son opposition. Elle aurait voulu se cacher à Louis XYIII en se laissant voir aux adversaires du gouvernement. Cependant le duc d'Orléans en avait fait assez pour que sa candidature parût posée au dedans et au dehors. Il était question de cette éventualité dans une lettre de lord Grey saisie chez Robert Wilson, un des Anglais qui avaient favorisé l'évasion de Lavalette. «Les Bourbons, y était-il dit, qui occupent le trône, ne pouvant manquer d'en être précipités, leur place attend le Cousin, i» On citait des paroles analogues de plusieurs personnages considérables appartenant à l'aristocratie whig, et ce qui aggravait la chose, c'est que des propos de ce genre avaient été tenus chez sir Chcu*les Stuart. M. de Humboldt avait, dit-on, exprimé une opinion pareille, et un agent supérieur de la police prussienne, en mission à Paris, avait parlé dans le même sens. Enfin les journaux de
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Londres traitaient publiquement cette affaire, et la Rwfie dÉdmhourg^ dont les relations avec le parti whig étaient avérées , et dont Timportance politique était beaucoup plus grande que celle des journaux quotidiens, alors peu estimés en Angleterre, avait, dès le mois d'octobre 1815, étudié cette question comme si, d'un moment à Tautre, elle pouvait s'ouvrir. Après avoir affirmé que, les fautes des Bourbons de la branche atnée s'aggravant avec les difficultés qui, déjà grandes en 1814, étaient devenues inextricables en 18t5 et avaient rendu une catastrophe inévitable et prochaine , la Revue (fÉdim" bourg ajoutait que le pressentiment de ceUe catastrophe était universel. La substitution de la royauté du duc d'Orléans à celle de Louis XYIII lui paraissait un événement heureux pour la cause de la Révolution et de la liberté. Elle ajoutait en terminant :
« Nous sommes de simples narratears. Dans notre opinion» en effet» ce que la France aurait de mieux à faire, ce serait de ne point se jeter dans les hasards d'une nouTelle révolution et de se borner à peser sur sa dynastie et sur son gouremement pour leur imposer des mesures libérales. Mais, ai la France, comme cela est probable, n'est pas de cet aYis, al si elle reuyerse le roi Louis XVIII pour mettre sur le trône le duc d'Orléans ou tout autre. l'Angleterre doit garder une stricte neutralité. Le duc d'Orléans, après tout, vaudrait mieux que Louis XVIII et donnerait h la paix générale de l'Europe plus de garanties. »
On comprend que ce débat public en Angleterre, sur la sue*» cession politique de la branche aînée, que Ton considérait comme ouverte au profit du duc d'Orléans, n'était point de nature à rassurer Louis XYIIl sur les intentions du premier prince du sang, dont la conduite à Tintérieur semblait déjà assez équivoque. Il paraissait difficile d'admettre que tout ce bruit se fit autour de ce nom parmi les whigs avec lesquels les relations du prince étaient connues, sans qu'on eût sondé ses sentiments. Sa présence en Angleterre ajoutait un degré
INTRIGUES DU PRINCE D'ORANGE. \î
de vraisemblance de plus à cette présomption. Sans doute la ttevtie (TEdimbourg avait soin de décerner un brevet dlnnocence au duc d'Orléans qui , disait-elle , « était incapable d*intriguer ou de conspirer contre son parent. » Mais cette assurance même paraissait aux esprits émus une complicité de plus. On voulait, disaitron, éviter de le compromettre, tout en le mettant en avant, et le servir sans le gêner.
Pendant que le gouvernement de Louis XVIII suivait d*uli œil inquiet les démarches du duc d'Orléans et de ses amis, un autre mouvement plus grave encore attirait son attention. Les exceptés politiques de l'amnistie avaient dû sortir de France , et plusieurs personnages, ou compromis et craignant des poursuites judiciaires, ou hostiles à la maison de Bourbon et cherchant un terrain où l'on pût lui faire une guerre à ciel découvert, en étaient sortisavanteux. Laplupart avaient cherché un asile à Bruxelles. La communauté de la langue, et plus encore la proximité de la frontière française qui facilitait leurs rapports avec les partis de l'intérieur, avaient déterminé leur choix. Là, ils avaient créé le Nain Jaune réfugié^ journal rédigé avec les colères de l'exil, une verve d'épigrammes toute française, et un esprit de dénigrement, systématique, dont un grand nombre de numéros pénétraient en France à l'aide d'une contrebande savamment organisée. C'était un pamphlet périodique, qui paraissait tous les cinq jours, un engin de guerre dans lequel l'invective et l'épigramme s'étaient coalisés : on y disait ce qu'il eût été impossible de dire en France. Parmi les écrivains les plus animés de ce recueil, on comptait M. Cauchois-Lemaire, exilé volontaire. C'était peu que d'attaquer la Restauration par la presse, les exilés et les réfugiés de Bruxelles espéraient la renverser par les ai'mes. Bonapartistes, républicains ou orléanistes pour la plupart, ils comprirent, avec la sagacité de la haine, que ce n'était sous aucune de ces bannières qu'on pouvait mettre à bas les Bourbons. Napoléon, dont le
nom seul remuait les masses, était à Sainte-Hélène, et son fils dans la main de rAutriche, peu disposée à le placer à la tête des conspirateurs de Bruxelles. La République, cette grande homicide, était en France un sanglant épouvantail plutôt qu'un drapeau. Le nom du duc d'Orléans, outre que ce prince se tenait à l'écart et qu'on ne pouvait compter sur aucime initiative personnelle de sa part, ne parlait qu'à l'esprit d'un petit nombre de politiques, membres pom* la plupart des anciennes assemblées révolutionnaires. Ce pouvait être un but, maie ce n'était pas un moyen. Les conspirateurs de Bruxelles eurent donc une idée qui, pour sembler étrange à la distance où nous sommes des événements, n'en fut pas moins sérieuse de leur part, et parut même un moment avoir quelques chances de succès. On sait que les dates historiques produisent en politique une espèce de mirage. Il avait pani aux conspirateurs de Bnixelles que la révolution la plus facilement réalisable en France était une révolution de 1688. Jacques II, c'était Louis XYIII; le prince d'Orange, leur hôte, leur sembla devoir être le Guillaume de cette révolution *. Ils trouvaient dans cette combinaison plusieurs avantages : d'abord, celui de pouvoir librement conspirer à Bruxelles en jouissant de la liberté de la presse poussée jusqu'à la licence quand il s'agissait d'attaquer le gouvernement français ; licence que ne pouvait leur refuser leur hôte devenu , dans une certaine mesure, leur complice, du moment qu'il les laissait travailler pour lui. En second lieu, ils avaient une base d'opération et des moyens d'action organisés. En effet, d'après leur plan, le prince d'Orange qui avait,
1 . M. de Hauranoe, dana aon Histoire du gouvernement parlementaire en France, émet l'opinion que, s'il n'y avait pas eu de bannis, U n'y aurait pas eu de conspirations. L'iionorable Iiistorien aurait pu se souvenir que la première Restauration n'avait banni personne, ce qui n'empêcha point la conspiration des IVères Lallemand et de Lefèvre-Desnouettes. En outre, il n'y eut pas que les bannis qui conspirèrent; la conspiration de Didier et toutes celles qui suivirent ne furent pas organisées par des bannis.
INTHIGUES DU PRINCE d'oRANGE. 13
encore son armée réunie, lui ferait prendie le di^apeau tricolore et marcherait sur Paris^ en proclamant la constitution des Cent-Jours largement remaniée dans le sens de la liberté, et la réunion de la Belgique à la France, apport territorial qui, selon eux , ferait passer par-dessus la singularité de Tavénement d'une royauté hollandaise en France. Ils comptaient sur Tappui de remperew Alexandre dont le prince d'Orange venait d'épouser la sœur, et auquel im des leurs était allé porter un mémoire ; sur la tolérance des autres puissances qui ne paraissaient pas très-attachées aux Bourbons. Des documents diplomatiques attestent que ce projet fut réellement conçu par les réfugiés et réellement accueilli par le prince d'Orange et même parle roi de Hollande son père. Le duc de Wellington dénonça le fait dans plusieurs dépêches et en fit l'objet d'un blâme sévère. L'Autriche s'en montra alarmée et mécontente, et M. de Fagel, ministre du roi des Pays-Bas, à son retour . de la Haye, exprima lui-même le regret qu'il éprouvait de voir son souverain prêter Toreille à un projet si peu sensé. Deux faits incontestables mettaient hors de doute cette intrigue qui causait de graves appréhensions au gouvernement de Louis XVni, vers la moitié de l'année 1816 : l'audace du Nain Jaune et la tolérance du gouvernement hoUando-belge. Les rédacteurs du Nain Jaune déclaraient ouvertement dans leur journal que les périls de l'Europe et de la France ne cesseraient que. lorsque la première laisserait la seconde expulser les Bourbons qui, deux fois ramenés par l'étranger, étaient incompatibles avec la nation française. Ne se croyant pas obligés de faire mystère de leui' plan, ils ajoutaient que Louis XYIII serait avantageusement remplacé par un prince libéral, pacifique, ayant l'esprit ouvert aux idées modernes, semblable enfin à ce stathouder hollandais qui était allé porter à l'Angleterre le bienfait d'un gouvernement constitutionnel que lui refusait Jacques II. Pour que l'ombre d'un doute ne
put rester sur le nom de leui* candidat, ils ajoutaient qu'il existait en 181 6 comme en 1688, et que, poiu'le trouver, on ne serait pas forcé d'idler bien loin. Comme le jounial des exilés et des réfugiés se répandait en éloges journaliers, adressés à la haute raison politique, à la loyauté, à toutes les qualités morales et intellectuelles du roi de Hollande et de son lils le prince d'Orange, tous les voiles de Tallégorie tombaient et la candidature de ce dernier au trône de France se trouvât ouvertement posée. Ce qui achevait la démonstration, c'était la résistance opiniâtre opposée par le roi de Hollande à toutes les réclamations du duc de Richelieu. Celui-ci s'appuyait en vain sur les conventions signées entre les puissances alliées et qui, en fixant les lieux où les expulsés français pouvaient résider, leur interdisaient formellement tous les pays limitrophes, comme la Belgique. En vain invoquait-il les rapports de bon voisinage qui faisaient ime loi aux gouvernements de ne pas permettre que des conspirations politiques se nouassent sur leur frontière contre un gouvernement allié. Ces réclamations, appuyées par celles des ministres européens, demeuraient san* succès. Le roi de Hollande, se fondant d'un côté sur ce que les conventions hivoquées n'étaient applicables qu'aux exceptés de l'amnistie nominativement désignés dans la loi, et non aux individus expulsés par mesure de simple police et à ceux qui avaient volontairement cherché un asile en Belgique, d'un autre côté sur un article de la loi fondamentale du royaume qui assurait aux étrangers résidant sur le sol des Pays-Bas une protection égale à celle dontjouissaîent les nationaux, refusait obstinément d'obtempérer aux réclamations du cabinet français qui commençaient à devenir menaçantes. Chaque joui* les rapports du cabinet de France et du cabinet de la Haye devenaient plus tendus, et l'on pouvait craindre que ce différend ne finît par aboutir à une rupture ouverte.
MENÉeS nS DIDIER DANS LE RHONE. i5