‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 23 sur 172 · XANGEUVRES EMPLOYÉES CONTRE LA DROITE · texte numérisé non relu

XANGEUVRES EMPLOYÉES CONTRE LA DROITE

suppléer à l'immobilité forcée d'un corps impotent, en faisant aboutir entre ses mains toutes sortes d'informations secrètes. Était-ce vraiment la poste qui lirait au jeune ministre les correspondances de quelques esprits violents de la droite, ou la police créaitrelle les arguments dont le ministre avait besoin? C'est le châtiment de ceux qui descendent dans ces régions basses et ténébreuses de la police pour y chercher leurs moyens d'action, qu'on ne saurait plus rien croire, les yeux fermés, de leurs paroles, et qu'on peut tout soupçonner de leurs actes. Je dois ajouter que l'authenticité des lettres produites par M.fiecazes devant Louis XYIII a été niée*. C'était chaque jour un nouvel assaut Uvré à l'irrésolution du Roi. Les hommes de la droite faisaient, disait-on, comîr une prophétie d'après laquelle la France devait être sauvée par un roi portant le nom ÙÊ Charles.

Ce fut au milieu de ces bruits où le faux se mêlait au vrai, car les opinions royalistes comme les opinions révolutionnaires violenunent surexcitées allaient à l'extrême, que le singulier épisode de Martin de Gaillardon prit place. Il est aussi impossible de passer ce fait absolument sous silence que de s'y arrêter pour l'approfondir. Ce fermier de Gaillardon assurait avoir eu une révélation surnaturelle et demanda à voir le Roi pour lequel il prétendit avoir été chargé d'une mission. Il fut examiné par deux célèbres médecins du temps, Pinel et Portai, enfermé quelque temps à Charenton, puis remis en liberté après avoir été, dit-on, reçu par le Roi auquel il parla d'une particularité qui n'était connue que de Dieu et de lui. On s'entretint beaucoup dans le temps de cet incident, mais il n'eut pas d'influence sur les affaires ; et c'est à cet unique point de vue que l'historien pourrait chercher à l'approfondir.

1 . M. de Villèle, dans ses Notes polUtques, dit plusieurs fois que ses lettres adressées à sa famille ou à ses amis ont été interceptées, et qu'il a la certitude qa'on en a rois des fragments sous les yeux da Bol avec des interpolations.

100 ORnONNANCE Dr 5 SEPTEMBRE.

Je me suis efforcé d'exposer d'une manière exacte la situa^ tion en face de laquelle M. Decazes prit la résolution d'obtenir du Roi la dissolution de la Chambre de 1815. A ne considérer que la commodité politique du ministère dans la circonstance donnée, on peut comprendre cette mesure; mais en politique il faut voir plus loin que l'intérêt du moment et regarder de plus haut. Ce n'était pas sans raison que le duc de Richelieu, M. Laine, enfin Louis XVIII, avaient été frappés de l'anomalie qu'il y avait dans cette mesure de dissolution prise par le Roi contre une Chambre qu'un an auparavant il avait qualifiée d'introuvable et à laquelle le plus grand reproche qu'on adressât était d'être plus royaliste que le Roi. La répugnance qu'éprouvaient Louis XVIII et MAL de Richelieu et Laine était un de ces mouvements naturels que l'instinct de conservation nous inspire à l'approche d'un péril. On trouvîiit qu'il était fâcheux que la droite fût constituée en parti : or, qu'y avait-il de plus propre à la perpétuer dans cet état que de l'éloigner systématiquement des affaires, de tâcher delà mettre en minorité dans la Chambre? On croyait que ses exagérations compromettaient le gouvernement et on désirait que celui-ci ne fût pas solidaire de l'impopidarité qu'elle assumait sur sa tête : mais, en la dénonçant à l'opinion publique, en la combattant à outrance devant les électeurs, on augmentait naturellement cette impopularité. Était-on donc sûr que le gouvernement trouverait dans les opinions contraires à la droite un point d'appui certain et durable ? Si l'on n'en était pas sûr, il n'était pas difficile de prévoir que le jour où le gouvernement royal serait obligé de se rabattre sur la droite, il la trouverait moralement affaiblie par les coups que les ministres du Roi lui auraient portés, et en suspicion devant le pays, de sorte que le gouvernement royal partagerait l'impopularité qu'il aurait contribué à acciunuler sur la tête de la droite. En outre, et ce point de vue, pour être plus

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difficile à saisir à cette époque, n'en était pas moins un des cAtés les plus graves de la question, le ministère, qui avait deux tâches à remplir : affeiinir le' gouvernement monarchique de la maison de Bowbon et combiner avec l'existence du gouvernement royal celle de la liberté politique, risquait, par la résolution qu'il prenait, d'échouer dans la seconde comme dans la première. Pour fonder la liberté politique, il fallait réunir les éléments d'une classe assez indépendante, assez éclairée, assez intéressée à Tordre, assez attachée à la djuastie pour avoir pan au gouvernement. Et comment y parvenir, si Ton commençait par provoquer un divorce entre la classe qui représentait Tancienne propriété française et les éléments les plus distingués de la société nouvelle ? Les cadres du gouvernement représentatif, déjà très-difficiles à former dans une société où la propriété était si morcelée, ne deviendraient-ils pas tout à fait insuffisants? Se serait-on pas dès lors rejeté dans la classe des fonctionnaires? Et n'y a-t-il pas quelque chose de profondément anormal à faire voter le budget non par ceux qui le payent, mais par ceux que le budget paye ?

Telles étaient les objections d'un ordre supérieur que soulevait la mesure dont M. Decazes était le promoteur, et ses inconvénients permanents dépassaient de beaucoup les avantages momentanés qu'il en espérait. Du reste, les événements devaient être la pierre de touche de cette mesure d'État. Si M. Decazes réussissait à réconcilier, comme il l'avait dit, les intérêts révolutionnaires avec la maison de Bourbon, à rallier autour de la royauté les partis qui lui étaient hostiles , et à trouver, en dehors de la droite, les éléments d un gouvernement conservateur et libéral, il avait gain de cause devant Thistoire. S'il échouait dans cette double tâche, si la royauté, après avoir essayé de gouverner avec les éléments pohtiques indiqués par M. Decazes, ne trouvait pas le concours qu'elle cherchait, et ne pouvait échapper à la nécessité de revenir à

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la droite; et si la liberté politique, c'est-à-dire Taction mesurée du *pays, intervenant, sans violence et sans désordre, dans le gouvernement, n'était pas la conséquence de cette résolution d'État, M. Decazes devenait responsable devant l'histoire de ce double échec. Le seul résultat, en effet, que, dans ce cas, il devait obtenir, était médiocre et sans valeur; c'était la prolongation de son pouvoir personnel.

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