‹ Histoire de la restauration (volume 2)Chapitre 25 sur 172 · LE ROI ANNONCE SA RÉSOLUTION · texte numérisé non relu

LE ROI ANNONCE SA RÉSOLUTION

les élections. M. Laine, qui était le légiste du cabinet, airait sur ce point des scrupules qui ont été exposés. Ses doutes étaient si graves à cet égard, qu'il proposa tout un système d'après lequel on réformerait la Chambre en la ramenant aux principes édictés par la Charte, sans aller jusqu'à la dissoudre*. On n'appellerait par les lettres closes que les députés âgés de quarante ans, et seulement en nombre égal à celui prescrit par la Charte. S'il y avait des éliminations nécessaires, même après cette exclusion donnée aux députés qui n'avaient pas cet âge, on les ferait peser sur ceux qui avaient obtenu le moins de suffrages, de manière que les députés qui paraissaient les premiers dans la confiance des électeurs continuassent à siéger dans la Chambre. Ouand les projets de loi, d'ordonnance, de règlement seraient préparés, ne serait-il pas à propos que le Roi tint un conseil extraordinaire dans lequel les princes de sa maison, Mgr l'archevêque de Reims et les principaux évêque^ seraient appelés et viendraient déclarer que les projets arrêtés ont l'assentiment de tous?

Ce projet, où, selon les expressions de M. Guizot, « se révélaient les fluctuations et les fantaisies plus ingénieuses que judicieuses de l'esprit de M. Laine, » ne fut pas appliqué, et il n'était pas applicable. 11 fallut en revenir à la dissolution pure et simple. On se trouva d'accord sur les trois premiers articles de l'ordonnance déclarant qu'aucun des articles de la Charte ne serait revisé, que la Chambre des députés serait dissoute et que le nombre des députés serait ramené au chiffre fixé parla Charte. Au delà, les hésitations et les divergences commencèrent. Pouvait-on, en effet, sans une contradiction palpable, abolir l'ordonnance du 13 juillet 1815 pour rentrer dans la Charte, et maintenir en même temps l'organisation électorale créée par cette ordonnance et créée pour un cas unique et exceptionnel? Devaitron ou ne devait-on pas modifier les articles de cette ordonnance qui étaient en désaccord avec la Charte,

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par exemple, ceux qui attribuaient les fonctions d'électeurs à des contribuables qui ne payaient pas le cens fixé par la Charte? Conformément aux conclusions d'un mémoire demandé à M. Guizot, on décida qu'en restant dans les termes de la Charte relativement à l'organisation de la Chambre, on ne pouvait, à l'égard de l'organisation des collèges électoraux, suppléer à son silence et que, par conséquent, Tétat légal de ces collèges était celui créé par Tordonnance du i 3 juillet. Une objection se présente d'elle-même : il n'y a qu'une loi qui crée un état légal; et, du moment que l'on dissolvait la Chambre de 1815 sans lui avoir laissé voter une loi d'élection, on était en plein arbitraire électoral. Le ministère dut ensuite se prononcer sur l'ordonnance postérieure à celle du 13 juillet qui avait autorisé les préfets à adjoindre vingt persoimes notables aux collèges de département , et dix aux collèges d'arrondissement. Laisserait-on ces adjonctions subsister telles qu'elles étaient? M. Decazes voulait qu'on ne laissât subsister que celles qui seraient expressément confirmées par le Roi, c'est-àdire qu'on fît un tri entre les hommes qui seraient jugés favorables à ses vues et ceux qui seraient jugés y être défavorables, afin de confirmer les premiers et d'éliminer les seconds. MM. de Feltre, Dambray, Dubouchage, déclarèrent qu'ils ne consentiraient jamais à l'élimination d'hommes dont ils connaissaient le dévouement au Roi; et, comme ^LM. le duc de Richelieu et Laine parurent se ranger à leur avis, M. Decazes dut renoncer à cette épuration des listes électorales qui aurait mis complètement les électeurs à sa merci, puisqu'elle l'aurait investi d'une sorte de droit de destitution à l'égard d'un certain nombre démembres des collèges électoraux. Les listes électorales demeurèrent donc telles que l'ordonnance du 13 juillet 181 S les avait établies. Mais le ministère avait un moyen naturel d'agir sur l'esprit des électeurs, c'était la nomination des présidents de collèges par laquelle le Roi désignait ses candi-

Mesures relatives aux élections. 105

dats au choix : sauf un petit nombre de membres appartenant à Tancienne majorité que iDl. Dambray, de Feltre et Dubouchage réussirent à faire maintenir sur la liste, tous les autres furent pris dans la nuance qui avait marché avec le ministère et même dans des nuances plus voisines de la gauche.

Tout était arrêté, et cependant le Roi hésitait encore. M. Laine avait rédigé le préambule de Tordonnance, M. Pasquier l'avait modifié, le dispositif était libellé ; on était dans lesdemiers jours d'août, et malgré les instances du duc de Richelieu le Roi n'avait encore voulu rien signer. « J'ai parlé hier au Boi pendant trois quarts d'heure, écrivait le duc de Richelieu à M. Decazes vers cette époque ; il me semble qu'il est d'accord de tout, et pourtant il n'a pas voulu signer encore, disant que le terme n'est pas expiré. Il semble qu'il s'agisse de la capitulation d'une place. »

Ces paroles sont remarquables ; c'était bien, en effet, d'une capitulation qu'D s'agissait : on allait Uvrer les amis de la royauté à ses adversaires, les dénoncer à la France comme les ennemis de la société moderne, et corroborer ainsi, par le témoignage du Roi, les accusations dirigées contre eux par la Révolution. Il fallut, pour vaincre cette suprême résistance du Roi, un dernier mémoire de M. Decazes. On en possède le texte. En voici les fragments les plus importants * :

« Il est nécessaire de dissoadre la Chambre, parce qa*il ne faat pas accontomer le [leaple à croire que la souTeraineté réelle est dans rassemblée des dépotés qa'il nomme ; d'où il résalte pour loi la conséquence de la légalité et de la légitimité de ce qu ont fait les précédentes Âssem-

] . U a été pablié par M. Capeflgae, dans son HUioire de la Restauration qni a paru en 1832. Seulement, comme on se trouTaU trop près des événements, et que sans doute M. Decaxes ne roulait pas être nommé, l'historien l*a présenté comme le résumé des Mémoires présentés au Roi. M. DuTergier de HaQranDe,qui a en les papiers de M. Decazes dans les mains, rétablit la vérité en déclarant que le Mémoire publié par M. Capeflgue est l'œuvre exclusive de M. Decazes et le dernier effort tenté pour déterminer Louis XVIU.

blées dépôts la Couttituante jasqu'i ]a GonTention. Il est nécessaire delà dissoudre parce que les opinions, les amours-propres, les intérêts, les ambitions sont trop engagés pour reculer; parce qu'il est de la nature des pouToirs de tendre toujours à s*accroltre; parce que les borames dont il s'agit ont l'espérance de retrouyer, en tentant de nouveaux orages, les débris d'une fortune anéantie par les tempêtes auxquelles ils Tiennent à peine d'échapper, m

Puis revenaient les arguments tirés de l'impossibilité de faire un budget, de rétablir la confiance, le crédit, de s'acquitter envers les étrangers et de parvenir à délivrer le territoire de l'occupation étrangère si l'on gardait une Chambre qui faisait obstacle aux vues du Roi. Suivant le mémoire :

« La Chambre de 1815 arait mis la banqueroute en honneur, touIu baser le crédit sur la mauvaise foi, déclaré la guerre à tous ceux qui confiaient au gouvernement leur argent, leurs marchandises ou leurs denrées, posé en principe que nul contrat, nulle loi ne liait le trésor, insulté tout ce que la France comptait de soldats, humilié la gloire nationale, attaqué tous les intérêts, inquiété toutes les existences, exaspéré tous les esprits^ et rendu ainsi la compression nécessaire et imposable. »

L'acte d'accusation développé à huis clos contre la majorité de la Chambre de 1818 continuait en insistant sur l'impossibilité d'espérer qu'elle fit en politique, en finances, en législation, autre chose que ce qu'elle avait fait. Le ministre ajoutait :

« La masse du peuple, et malheureusement trop de gens sages» comme presque toute l'Europe, voient dans les membres de cette majorité des nobles qui veulent recouvrer leurs privilèges, des émigrés qui veulent rentrer dans leurs biens, qui croient leurs droits féodaux aussi sacrés que les droits du Roi au trêne, et leurs propriétés aussi inviolables que la Couronne* »

Ceux qui ont présent à l'esprit l'ensemble de la conduite

DERNIER MÉMOIRE DE M. DECAZES. i07

de la majorité de la Chambre de 1815 sayent qu'ici Taccusation ministérielle allait jusqu'à la calomnie ; cette évocation du fantôme delaféodalité dans le conseil du Roi, répondant à révocation du même fantôme par les hommes de la Révolution, a^ait quelque chose d'étrange.

Le ministre continuait en déclarant que :

t Sans dissolution il u y a^ait ni stabilité, ni patrie, ni trône, ni aye- BÎT, attendu que la Chambre n'existait qu'en Tertu de Tordonnance du i3 iuillet, c'est-à-dire par la violation de la Charte. »

Après avoir formulé cette allégation assez singulière à produire devant le Roi, auteur et signataire de cette ordonnance, le mémoire ministériel s'attachait à rassurer Louis XVIII sur le résultat de la dissolution. Voici les arguments mis en œuvre :

« La nouTelle Chambre sera bonne, d'abord parce qu'elle sera autre, ptroe qu'elle n'aura pas de système arrêté, qu'elle n'aura pas de meneurs et de ebefs, et qu'ayant qu'il ait pu s'en présenter, le ministère, instruit parrexpérience, aura pu et aura su s'assurer une majorité d'autant plus facile à conquérir, que l'assemblée sera moins nombreuse, et que, d^s lors, il y aura beaucoup plus d'influence. Sur les deux cent soixante membres, le GouTeruement peut compter d'abord sur quatre-vingts Toix qui lui sont assurées s'il choisit les quatre-vingt-cinq présidents des collèges électoraux, de manière à ce qu'ils puissent être élus, ce qui ne lui est pas difficile; ensuite trente députés au moins parmi les fonctionnaires, ministres, conseillers d'État et autres qui Toteront toujours avec lui s'il lèvent et tant qu'il le voudra. Or il faudra que rinfluence qu'il exercera sur les élections, jointe à l'esprit de la grande majorité des électeurs, soit bien faible s'il n'a pas la moitié des autres députés, et si dans chacun des départements, l'un portant l'autre, il n'obtient pas une autre nomination que celle du président et dans l'esprit de celle-ci. >

Le ministère espérait donc avoir, à peu d'exceptions près» les quatre-vingt-cinq présidents, autant de députés, et trente députés fonctionnaires, ce qui lui aurait assuré une majorité

408 ORDONNANCE l»L 3 SEPTEMBRE.

de 200 sur 260. M. Decazes entrait dans le calcul de toutes les éventualités.

« Le cinquième de la noaTelle assemblée derait être renouTelé en 1817, et pooTait i*èlre dès le 1*' janvier si cela était nécessaire, de sorte que les membres sortants, dans le désir d'être réélus et de n*y pas trouyer d'opposition de la part du GouTernement, se garderaient bien de se montrer hostiles... Si la majorité n'était pas sufGsamment assurée, on pourrait les renouveler de suite en s'assurant de tous les préfets de la série et en ajournant la session au 15 janvier. ■

C'était aller loin que de renouveler un cinquième de la future Chambre avant même qu'elle eût siégé, si on ne la trouvait pas assez ministérielle. Peser sur cette Chîunbre en agissant sur les députés fonctionnaires, obligés de voter comme le ministère voudrait et lorsqu'il voudrait, et en faisant appréhender aux députés désignés à être compris dans le cinquième sortant, l'exclusion du gouvernement, si ces députés sortants n'obéissaient pas à son impulsion, ce n'était plus seulement déclarer la guerre à la droite, c'était la déclarer au gouvernement représentatif, et l'on s'explique mal à quel titre les partisans du gouvernement parlementaire ont pu admirer M. Decazes comme le tj-pe des ministres constitutionnels. Tout le plan de la politique qu'il allait suivre était en germe dans ce mémoire. Il proposait hardiment d'unir aux ministériels les jacobins :

« Les assemblées électorales, disait-il , seront composées de trois classes d'individus : des exagérés» des constitutionnels, des jacobins. Sans nous flatter, il est certain en fait que ceux-ci ne sont pas en majorité. Ils anront trop peur de voir de nouveau triompher l'exagération, pour ne pas réunir leurs voix à celles des royalistes sages et pour ne pas suivre avec ceux-ci l'impulsion que le gouvernement fera donner par les présidents et par les préfets. Us savent bien d*ailleurs qu'ils n'auraient rien à gagner à une autre marche, et que si, par impossible, ils parvenaient jamais à former à la Chambre une majorité, le gouvernement n*aurait pas pour eux la même longanimité que pour les députés dont les

SECRET GaHDR SUR LA RÉSOiXTION PRISr. 109

sentiments ne lai étaient pas suspects, et que le Roi, convoquant de non- Teaux collèges électoraux , saurait bien prendre des mesures pour que leur triomphe fût de courte durée. »

M. Deeazes était décidé, on le voit, k obtenir à tout prix une Chambre ministérielle, et il était résolu à ne pas marchander les moyens pour atteindre son but. Injurieux pour la droite, menaçant pour la gauche, jusqu'à faire entrevoir un coup d'État, dans le cas où elle viendrait en majorité, il ne s'apercevait pas que de même qu'il compromettait l'opinion royaliste en la dénonçant au pays avec l'autorilé d'une parole sanctionnée par la royauté, il réhabilitait et cautionnait la révolution devant le pays, en montrant le gouvernement royal se rapprochant d'elle et demandant son concours. Quand un parti apporte son appoint et que cet appoint de\ient nécessaire, on est en effet, tôt ou tard, obligé de compter avec lui, et le seniteur de la veille peut devenir le maître du lendemain. Il y avait là un double et grave danger pour l'avenir, et l'écueil où pouvait se briser la politique de M. Deeazes apparaissait déjà dans ces prémisses.

L'affaire de la dissolution de la Chambre avait été conduite avec le même secret qu'inie conspiration. Le 5 septembre, jour où le Roi signa l'ordonnance, mi ambassadeur rapportait à sa cour une conversation qu'il avait eue la veille avec le ministre de la police : celui-ci lui avait dit, dans le cours de cette conversation, que la réunion de la Chambre serait retardée, mais qu'avant de prendre un parti, on essayerait encore de traverser une session. Aux objections du diplomate exprimant la crainte que la Chambre ne revînt plus intraitable que jamais, M. Deeazes avait répondu que la menace d'une dissolution immédiate suffirait pour tenir la majorité en bride, et que le gouvernement était décidé à réunir la Chambre, mensonge gratuit dont on ne comprend guère le but et la portée, puisque le ministère devait se donner à lui-même un

liÛ ORDONNANCE DU 5 SEPTEMBRE.

démenti, deux jours après, à moins qu'il Défaille voir là ce luxe du mystère et cette ostentation du secret que les hommes nouveaux dans les affaires prennent quelquefois pour le sublime de la politique. L'ordonnance avait été signée par le Roi dans l'après-midi de la journée du 8 septembre, et des estafettes en avaient porté des exemplaires imprimés aui préfets ; à onze heures du soir, le duc de Richelieu, par les ordres du Roi, porta la nouvelle à Monsieur, qui resta quelques moments interdit et sans parole devant cette communication, tant elle était pour lui imprévue . Le comte d'Artois voulut ensuite se rendre immédiatement chez le Roi, mais le duc de Richelieu lui objecta que le Roi était au lit, et que les ordres les plu» formels avaient été donnés pour que son sommeil ne fût pas troublé. Le comte d'Artois, qui avait im moment quitté son cercle ordinaire pour donner audience au duc de Richelieu, rentra dans son salon, la tristesse peinte sur le visage, et ne cacha point la communication qu'il venait de recevoir. Ce fut ainsi que la nouvelle de la dissolution de la Chambre commença, dans la matinée du 6 septembre, à circuler dans Paris. Le Moniteur du 7 publia l'ordoûnance signée le 5 ; elle était ainsi conçue :

tt Depuis notre retour dans nos États, chaque jour nous a démontré cette Térité proclamée par uous dans une occasion solennelle : qn'à côté de Tayantage d'améliorer est le danger d'innoTer. Noas nous sommes conTâiucu que les besoins et les vœux de nos sujets se réanissaiest pour conseryer intacte la Charte constitutionnelle, base du droit publie en France et garantie du repos général ; nous avons en conséquence jugé nécessaire de réduire la Chambre des députés au nombre déterminé par la Charte, et de n'y appeler que des hommes de l'âge de quarante ans. Mais, pour opérer légalement cette réduction, il est deyenn indispensable decouToquer de nouyeaux collèges électoraux, afin de procéder à l'élec* tion d'une nouyelle Chambre des députés.

« A ces causes, nos ministres entendus, nous ayons ordonné et ordosnous ce qui suit :

a Aucun article de la Charte constitutionnelle ne sera reyisé. La

L*ORD0>'NANCK AU MONITEtR. — IMPRESSIONS DIVERSES. Hl

Chambre des députés est dissoute. Le nombre des députés des départements est fixé, conformément à Tarticle 36 de la Charte, suivant ]e tableau ci-annexé. Les collèges électoraux d'arrondissement et de département restent composés, tels qu*ils ont été reconnus et tels qu'ils ont été complétés par notre ordonnance du 21 juillet 1813. Les collèges électoraux d'arrondissement se réuniront le 25 septembre de cette année. Chacun d'eux élira un nombre de candidats égal au nombre des députés du département; les collèges électoraux des départements se réuniront le 4 octobre. Chacun d'eux choisira au moins la moitié des députés parmi les candidats présentés par les collèges d'arrondissement. Si le nombre des députés du département est impair, le partage se fera à l'ayanlage de \a portion qui doit être choisie parmi les candidats. Toute élection où n'assistera pas la moitié plus un des membres du collège sera nulle. La majorité absolue des membres présents est nécessaire pour la Talidité dei'éiection des députés. Si les collèges d'arrondissement n'araient pas complété l'élection du nombre des candidats qu'ils peurent choisir, le collège du département n'en procéderait pas moins à ses opérations. Les procès-verbaux d'élection seront examinés à la Chambre des députés» qui prononcera sur la régularité des élections. Les députés élus seront tenus de produire à la Chambre leur acte de naissance constatant qu'ils soDt âgés de quarante ans, et un extrait des rôles dûment légalisé par les préfets, constatant qu'ils payent au moins mille francs de contributions directes. On comptera : au mari les contributions payées par sa femme, quoique non commune en biens ; au père, celles de ses enfants mineurs; celles d'une reuTe non remariée, à celui de ses fils qu'elle choisira ; au gendre, celles de sa belle-mère non remariée, dont il aura épousé la fille uniqne; au fils et au gendre, celles du père et du beaupère, si le père ou le beau-père leur transfère son droit. Les collèges se tiendront et les élections auront lieu dans la forme et selon les règles prescrites pour les derniers collèges. La session de iS16 s'ouTrira le 4 noTembre de la présente année. Les dispositions de l'ordonnance du 13 juillet 1815, contraires à la présente, sont réroquées. »

EFFETS PRODUITS PAR L'0E00NllA5Ct DU 5 StPTIMBRt.

L'effet produit par Tordonaance du 5 septembre fut, chez les royalistes, uûe stupeur qui allait jusqu'à la consternation, et qui fit bientôt place à la colère ; et dans le parti qui avait

marché avec le ministère aussi bien que dans la gauche révolutionnaire, une joie qui tenait du délire. M. de Lally- Tollendal écrivait à M. Decazes avec son emphase habituelle et sa déférence obligée pour tous les actes du pouvoir : « Je voulais vous féliciter de la grande, nécessaire et salutaire mesure qu'a prise le gouvernement. La France respire , la Charte triomphe et le Roi règne. » M. Royer-CoUard, peu de jours avant la signature de Tordonnance du 5 septembre, avait reçu confidence de cette mesure à Tissue d'mi dîner chez M. Decazes, à la table duquel il s'était assis, et, dérogeant à sa gravité habituelle, il était allé droit à M. Decazes. et l'avait embrassé en s'écriant : « Il faudrait lui dresser une statue. » C'était priser bien haut le triomphe de sa propre opinion, car c'était à ses idées personnelles, adoptées par M. Decazes, que M. Royer-Collard votait une statue. Tout dévoué qu'il fut à la monarchie, il n'estimait pas assez tout ce qui n'était pas lui-même, pour être uniquement déterminé p^tf la pensée que la domination des hommes de la droite provoquerait une réaction révolutionnaire, fatale à la monarchie qu'il aimait. De tous les hommes de ce temps, M. deMontlosier, ténioin peu suspect puisqu'il partageait l'enthousiasme de M. Royer- Collard et de M. de Lally-Tollendal, est peut-être celui qui a exprimé de la manière la plus pittoresque et la plus vraie la vivacité des sentiments divers que fit naître l'ordonnance du 5 septembre chez les partis opposés : « Aussitôt que l'ordonnance parut, dit-il, cette exaspération éclata. Tout ce qui avait l'habitude de crier : Vive le Roi! garda le silence. Tout ce qui avait l'habitude de garder le silence cria: Vive le Roi! C'était le spectacle le plus singulier de voir dans les rues d'effrénés jacobins, poursuivant les royalistes du cri de : Vive le Roil » Ce spectacle n'était pas seulement singulier , il était in^ tructif et peu rassurant. On a parlé quelquefois de l'aveuglement du dévouement , mais on a parlé aussi souvent de la

CHATEAUBRIAND : LA MORABCHIB SEL05 LA CHABTB. ||3

clâirvoyaBce de la haine ; or, à moins de supposer que ces effrénés jacobins se fussent tout à coup convertis aux sentiments d'un royalisme exalté , et un avenir prochain devait prouver jusqu'à quel point cette conversion était sincère et complète, il était permis de prévoir que cet événement déploré par les royalistes, célébré et exalté par les révolutionnaires, ne produirait point des fruits utiles à la monarchie. M. de Chateaubriand devait dire à quelques jours de là, dans un écrit qui produisit une impression profonde, le mot de la sUuatioD. « La vipère est faible et rampante, vous pouvez Fécraser d'un coup de pied , mais elle vous tuera si vous la mettez dans votre sein. »

Ce n'est pas dans la presse périodique, alors assujettie à la censure administrative, qu'on peut retrouver le reflet des impressions de l'époque. Tout ce que purent faire les journaux les plus opposés à la mesure, comme la Quotidienney dont l'un des propriétaires, M. Michaud, venait d'être dépouillé de bon brevet d'imprimeiu* pour avoir laissé sortir de ses presses un écrit contraire à la vente des biens nationaux, et où l'Église concordataire était vivement attaquée, ce fut de dire, et cela fort tardivement, le 14 septembre, que Tordonnance du 5 n'avait pour objet que de proclamer l'inviolabilité de la Charte, sans noter de blâme la majorité de la Chambre dissoute. Le Constitutionnel et le Journal de Paris ^ organes du' libérahsme bonapartiste, dans la mesure où il pouvait être représenté, avaient profité de la liberté de l'éloge laissée à tous. Les Débats et le Journal général avaient formulé quelques timides réserves. Mais les sentiments royalistes allaient s'exprimer avec énergie, en dehors de la presse périodique, par la plume du plus grand écrivain de la droite.

M. de Chateaubriand achevait, dans ce moment, de faire imprimer son écrit Sur la Monarchie selon la Charte. C'était un manifeste hardi du gouvernement parlementaire, tel qu'il

Hi»t. de la Bestaur. IV. 8

a été compris et professé depuis. M. de Chateaubriand proposait de faire appliquer ce programme par un ministère et une majorité royalistes. Dans cet écrit oia les questions de principes étaient mêlées aux questions les plus brûlantes du moment, l'illustre publiciste tirait de l'inviolabilité du Roi, rapprochée de la responsabilité des ministres, la liberté que devaient avoir ceux-ci d'appliquer leurs idées dans le gouvernement ; en môme temps, de l'impossibilité où ils étaient de rien faire sans l'assentiment de la Chambre des députés, il tirait la nécessité pour le Roi de les prendre dans le sein de la majorité. Le ministère devait, suivant ce commentaire de la Charte, être à la fois l'expression des idées du Roi qui le nommait, et des idées de la majorité qui l'acceptait et le soutenait ; c'était comme le trait d'union entre les deux pouvoirs, une sorte de pouvoir exécutif dans lequel se consommait l'accord des deux prérogatives qui produisait l'action politique.

C'était une théorie hardie du gouvernement à l'anglaise, appliquée dans toute son énergie à la France, et M. de Chateaubriand n'avait peut-être pas assez considéré la situation de son pays, pour rechercher si tous les éléments d'un pareil gouvernement s'y rencontreraient immédiatement. Il ne reculait devant aucune conséquence : l'initiative exercée à la fois par le gouvernement et les Chambres, le plus souvent par ces dernières ; le droit illimité d'amendement , la publicité des séances des deux Chambres, l'unité et la solidarité du ministère, enfin la liberté de la presse qu'il regardait comme la condition nécessaire du gouvernement représentatif, avec une loi de répression impitoyable, immanis fcar, et des garanties pécimiaires considérables. Il affirmait , mais sans apporter de preuves décisives , qu'avec cette forme de gouvernement « le Roi serait plus absolu que ses ancêtres ne l'avaient jamais été, plus puissant que le sidtan à Constimti-

CHATEAUBRIAin) : UL HOHARCHI£ SELON LA CHARTE. IIS

nople^ {dus maître que Louis XIY à Versailles. » Ces paroles cachaient éyidenunent une équiToque ou une exagération, car on ne possède plus en entier le pouvoir quand on le partage ; et il y avait une éventualité que M. de Chateaubriand n*admettait pas, éventualité redoutable qui pouvait, qui de- Tait se présenter cependant, celle où le Roi et la Chambre ne seraient pas du même avis. Qui céderait alors, le Roi ou TAssemblée? Il était évident que, lorsque le Roi aurait épuisé son droit de dissolution, il ne lui resterait plus qu'à céder. Ce pouvoir absolu que lui prétait Tillustre écrivain n'existait pour M que sous la condition d'un accord permanent avec les Chambres, et du sacrifice de ses idées aux leurs quand il y aurait divergence entre eux. Le motif de cette équivoque ou de cette exagération n'est pas difficile à découvrir. Parmi les hommes de la droite , beaucoup pouvaient être effarouchés par cette substitution du gouvernement parlementaire au gouvernement royal, et H. de Chateaubriand allait au-devant de leurs objections.

Cet écrit où de hautes vérités politiques se trouvaient mêlées à quelques erreurs était, après tout, un noble et généreux effort pour enrôler tout ce qui restait de l'ancienne société française dans les cadres de la société nouvelle. On y trouvait des aperçus lumineux sur le droit politique créé parla Charte, de merveilleuses intuitions des issues qui pouvaient s'ouvrir sur l'avenir pour la monarchie constitutionnelle, mtuitions obscurcies par un certain nombre d'illusions. Le grand écrivain avait compris que pour le gouvernement fondé par la Charte il fallait une classe politique ; et, pour former cette classe, il voulait que l'ancienne et la nouvelle aristocratie, siégeant dans la Chambre des pairs, conservassent par les substitutions une richesse héréditaire, condition nécessaire d'un pouvoir héréditaire; que le clergé redevînt propriétaire par la restitution des biens ecclésiastiques non vendus, et qu'il prit une part active

aux institutions civiles et politiques; enfin que la noblesse et la haute bourgeoisie se confondissent dans la Chambre des députés. Un redoutable pamphlet contre la poUtique du cabinet, en particulier contre celle de M. Decazes, et contre l'existence anormale du ministère de la police dans une monarchie, alternait avec ce traité de droit politique. C'était à la fois un commentaire explicatif de la Charte, une thèse politique, un exposé critique de la marche du pouvoir et des partis, et une véhémente philippique contre la poUtique du cabinet. La passion de la droite y trouvait accès et le système des épurations y était prêché à outrance ; mais M. de Chateaubriand, tout en combattant la poUtique des intérêts révolutionnaires, voulait qu'on maintint loyalement les faits acceptés par la Charte, et que , sauf les hommes qui s'étaient fait un nom par leur haine contre la monarchie, on acceptât la société nouveUe en transfusant dans ses veines tout ce qu'il restait de vieux sang à la France.

J'ai dit que l'écrit sur la Monarchie selon la Charte était au moment de paraître quand l'ordonnance du 6 septembre fut pubUée au Moniteur. Comme il arrivait quand un Uvre de M. de Chateaubriand aUait voirie jour, il se faisait une espèce de rayonnement à l'horizon poUtique. Les amis de l'auteur, qui avaient reçu communication de quelques fragments, paillaient de cette pubUcation comme d'un événement auquel le cabinet ne résisterait pas. On s'en émut autour du ministère et autour de Louis XYIII. Un ministre, probablement M. Decazes, avait conseiUé au Roi de faire agir le duc d'Angoulême sur M. de Chateaubriand. Louis XYIII trouva ce moyen audessous de la dignité royale, et se contenta de faire dire à l'auteur, par le chancelier Dambray, que s'il persistait dans le dessein de publier la Monarchie selon la Charte^ il encourrait son mécontentement. Malgré l'avis de M. Bertin et de plusieurs de ses amis, M. de Chateaubriand persista. Il avait

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