ÉLECTIONS PARTIELLES
fluence du gouvemement et celle des indépendants. Ce dernier parti, que, quelques mois auparavant, M. Decazes traitait comme un auxiliaire commode, condamné par sa situation à rendre des services sans en réclamer le prix, avait, depuis la dernière session, pris une tout autre attitude. Par une espèce de contre-coup logique, toute attaque dirigée contre la droite profitait au parti regardé comme son adversaire et son contrepoids naturel. Or on a vu que le ministère n'avait pas épargné les attaques à la droite. Dans plusieurs départements, à Paris surtout, les indépendants s'étaient fortement organisés. Le comité électoral de Paris était formé de MM. Laffitte, Manuel, Benjamin Constant, la Fayette et de quelques autres membres dont plusieurs étaient non-seulement opposés au ministère, mais notoirement hostiles à la dynastie. Le ministère essaya en vain d'amener une scission dans ce comité en offrant à M. Lafiitte de le faire porter à Paris avec MM. Benjamin Delessert et Casimir Périer, s'il consentait à soutenir, à aider l'élection de MM. Pasquier, Bellard et de trois autres membres désignés par l'administration. En d'autres termes, on offirait aux indépendants trois sièges sur huit. M. Laffîtte refusa. Il attachait un grand prix à faire passer M. Manuel, sur Thabileté parlementaire et sur l'éloquence duquel les indépendants fondaient leur espoir.
La liste des indépendants resta donc composée de MM. Laffitte, Manuel, Benjamin Constant, la Fayette, Casimir Périer, Benjamin Delessert, de Thiars et Gilbert des Voisins. Ainsi l'on voyait déjà paraître ce pêle-mêle de nuances et de noms qui devait donner lieu à un perpétuel malentendu, en faisant peser sur ceux qui aspiraient à la liberté politique conmie à un but la responsabilité de la conduite de ceux^ui voulaient s'en servir comme d'un moyen de renversement. Les premiers, en ayant l'air de cautionner les seconds, se trouvaient compromis par eux. Sans doute, M. Laffîtte n'était pas
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un eoDemi déclaré et systématique de la dynastie ; placé par la position de sa maison au premier rang dans le monde de l'argent, il avait la double yanité de sa fortune qui était énorme et de sa capacité qu*il surfaisait; généreux du reste, plein de faste, se faisant honneur de son argent, il y avait eu lui du Mécène et du Fouquet , et le Quo non ascendam du second aurait pu lui servir dé devise. Honnête homme, banquier habile, financier intelligent, politique médiocre et d'un esprit ouvert aux utopies, d'une froideur hautaine pour le gouvernement royal qu'un entourage nobiliaire lui rendait peu sympathique et qiid avait le tort à ses yeux 4e ne pouvoir lui ofirir le premier rôle, il était exigeant et mécontent sans qaon pût dire qu'il fût factieux. M. Casimir Périer avait plus d'ouverture d'esprit, plus d'ardeur et d'impétuosité dans le caractère, et au fond moins de prétentions ; une conception plus large de la politique, une volonté plus forte , avec un sentiment assez élevé de sa valeur personnelle pour ne pas être jaloux de la noblesse; c'était un homme de pouvoir égaré dans l'opposition. M. Benjamin Delessert était une haute q>écialité financière, esprit modéré, caractère calme et froid, d'une probité à toute épreuve. Mais la liste des indépendants contenait des noms hostiles, des malveillants et même des conspirateurs. Benjamin Constant, d'autant plus mécontent de la seconde Restauration qu'il avait à rougir devant elle, se présentait aigri par le souvenir de sa palinodie. En appelant M. Mole au ministère, on avait ménagé au célèbre publiciste de la gauche une rentrée en scène qu'il ne laissa pas échapper, et il ne manqua pas de rappeler que .le jour où il était entré au conseil d'État des Cent-Jours, M. Mole, maintenant ministre du Roi et alors son collègue au conseil d'Ëtat impérial, était venu le féliciter. Sans doute^ Benjamin Constant œ devait jamais aller jusqu'à la violence ouverte, son tempérament excluait les moyens de cette nature ; mais tout le mal
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que la langue dorée d'un rhéteur habile, la plume d'un pubUciste éloquent, incisif et spirituel pouvait faire à un gouYemement, il le faisait à la monarchie. En l'attaquant, ne se justifiait-il pas de l'avoir abandonnée? Le général la Fayette se présentait avec des dispositions analogues ; chef des constitutionnels qui avaient essayé la liberté avec l'Eu!pire, pendant les Cent-Jours, s'il avait oublié son premier divorce avec la monarchie de 89, il ne pouvait oubher son divorce récent avec celle de 1815 ; U apportait contre eUe sa yanilé de tribun et sa vanité d'aristocrate fondues dans l'unité de son immense orgueil, avec la force qu'il puisait dans l'incontestable honnêteté de sa vie privée.
MM. de Thiars et Gilbert des Voisins représaataient sur la liste des indépendants la nuance bonapartiste avec sa malveillance systématique. M. Manuel allait déjà jusqu'à la conspiration. Il avait fait un voyage à Bruxelles à l'époque où l'intrigue du prince d Orange était dans sa période ascendante ; et quand le refus de l'empereur de Russie de laisser ce mouvement se continuer avait désorganisé la conspiration, il avait noué des relations avec le prince Eugène Beauhamais, espérant faire de lui le fondateur d'une nouvelle dynastie. C'était donc un ennemi déclaré de la maison de Bourbon que le comité des indépendants voulait introduire dans la Chambre. Derrière la laalveillance systématique qui se maintenait encore sur le terrain parlementaire, la conspiration s'embusquait dans la légalité pour guetter l'heure où l'on pourrait donner à la monarchie le coup mortel.
Cette liste des indépendants produisit sur le ministère et encore plus sur le Roi l'effet de la tête de Méduse. Quoi! l'on en était déjà arrivé là. Tel était le premier résultat de l'application de cette loi des élections dont on s'était tant promis! Louis XVIII surtout, qui,' dès l'origine, avait été d'avis qu'il fallait mieux tenter de s'entendre à Paris avec les hommes de
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droite qu'avec les indépendants, se montrait offensé et alarmé de la hardiesse des derniers. Le duc de Richelieu partagent les sentiments du Roi et il écrivait à cette époque : a Si M. Paâquier n'est pas nommé, c'est le plus grand malheur qui puisse arriver à la France et à nous, car il en résultera que notre influence sera regardée comme nulle et que toute idée de stabilité s'évanouira. Alors tous nos rêves d'évacuation, de libération du territoire, s'en iront en fumée *. »
Il fallait cependant se décider à produire une liste ministérielle à rencontre de la liste des indépendants. Le gouvernement présenta aux électeurs les députés sortants, saufM.Laffitte, qui venait de lui infliger un refus public, et M. de Chabrol, nommé sous-secrétaire d'État, et qu'il remplaça par M. Camet de la Bonardière, ancien député, et par M. Goupy, banquier à Paris. La liste ministérielle porta donc, outre ces deux noms, ceux de MM. Bellard, Pasquier, Try, Roy,Delaltre et Breton. Les hommes de droite eurent aussi leur liste où figuraient en première ligne MM. Olivier, Pardessus et Qiiatremère de Oiûncy-
Avant que le scrutin fût ouvert, la lutte s'était engagée dane la presse. Deux brochures, l'une de Benjamin Constant, l'autre de M. de Pradt, avaient été surtout remarquées. Benjamin Constant combattait à la fois les hommes de droite, qu'il appelait les hommes d'ancien régime, et les ministériels, c'està-dire les politiques qui, tout en acceptant le gouvernement constitutionnel, voulaient le faire marcher à l'aide des lois d'exception. C'était donc sur le terrain du droit conunun, opposé aux lois exceptionnelles, qu'il posait la candidature des ind^endants. La brochure de M. de Pradt ne s'éloignait pas beaucoup de ces principes; seulement le désir de poser sa candidature personnelle qui n'avait pas été acceptée par le
1 . Lellre cUée par M. Duvergier de Hauranne dans son Histoire du gouver^ uemeni partementûire ,